Interview Muriel Rousseau 4

Interview Muriel Rousseau 

Pein­tre et entre­pre­neure, Muriel Rousseau nous fait décou­vrir des artistes russ­es lors de ses expo­si­tions Moskoop. 

Client : Muriel Rousseau

Site Web : davaidavai.fr

Date : novem­bre 2019

« Je suis une artiste avec un côté troubadour »


Française d’origine, Muriel Rousseau rencontre l’artiste Nikolaï Ovtchinnikov à Paris. Elle le rejoint à Moscou en 1993 pour ne plus repartir. Peintre et entrepreneure, Muriel nous fait découvrir des artistes russes lors de ses expositions Moskoop. 

« Je passe mon enfance dans la térébenthine » 

Muriel, parlez-nous de vos origines.

Je viens d’une famille parisienne, originaire depuis 13 générations du même endroit. Au moyen-âge, mes ancêtres sont maraîchers et vivent à la campagne, dans ce qui est maintenant le seizième arrondissement. En 1927, mon arrière-grand-père, Gaston Ernest, un architecte, décide de construire le premier immeuble de haute technologie de l’époque. Sa démarche est avant tout sociale : il signe les premiers contrats avec l’Électricité De France et Roux, le fabricant d’ascenseur, et il crée le concept d’ascenseur de services aux accès des chambres de bonnes. En 1929 le krach l’empêche de terminer son projet. Assez fantasque, il rêve d’avoir une grande famille de créateurs. Son vœu est exaucé : ses cinq enfants sont créatifs et ils vivent tous dans cet immeuble, qui comporte des ateliers pour les peintres, des salons de musique pour les musiciens. Puis sa succession s’avère très compliquée car il oublie d’imaginer comment ses enfants vivront sur ce schéma. Mon père se battra toute sa vie pour conserver ce patrimoine. C’est certainement l’une des raisons pour lesquelles je m’éloignerai de 4000 km.

Aujourd’hui qu’est devenu ce patrimoine parisien ?

Tout était resté en l’état et lorsque nous ouvrons les lieux, nous rangeons, élaborons des catalogues raisonnés de trois générations de peintres. Nous découvrons la peinture de mon grand-père, qui était un copain de Picasso. L’histoire de cette famille est tragique car mon oncle et mon grand-père, tous deux peintres, se suicident. Je passe mon enfance dans la création, dans la térébenthine, les pinceaux et dans la torture de cette création. Deux personnes qui se suicident chez toi, c’est marquant. 

Une bibliothèque de littérature russe en héritage et un premier voyage en Russie

Comment se passe votre adolescence et vos premières années d’étude ?

Championne de natation, à 14 ans je ne peux plus marcher et je fais des séjours réguliers à l’hôpital. Sortant de mon monde évanescent je découvre celui des enfants malades, qui est très dur et pas du tout créatif. Je m’enferme alors dans la littérature et c’est le moment où j’hérite de la bibliothèque de mon arrière-grand-mère, composée exclusivement de littérature russe. L’année de mon baccalauréat, on m’offre un Stabilo graphique qui fait les pleins et les déliés. Je commence à avoir une écriture très hiéroglyphique que je trouve très belle et qui me vaudra d’être recalée à l’examen. On me dit : « on ne peut pas lire, refaites des pages d’écriture et repassez le bac ». Mes parents m’inscrivent alors dans une école de Jésuites où je rencontre les meilleurs professeurs de ma vie, dont une femme jésuite assez âgée, qui désire se rendre en Russie pour revoir ses amies avant son « dernier voyage ». C’est ainsi que je pars découvrir Moscou et Saint Pétersbourg. Il nous arrive des milliers d’aventures et elle me présente toutes ses amies, qui deviennent mes babouchkas russes. Je tombe tout de suite amoureuse de la Russie, qui m’avait toujours intriguée lors de mes lectures. Une fois le bac en poche, je pars ensuite faire les Arts Décoratifs puis un MBA en communication et marketing. Alors que je suis aux Arts Déco, Canal Plus me recrute pour faire des images sur ordinateur. Je découvre un autre monde : celui du travail la nuit. C’est l’époque du terrorisme à Paris, qui me marque énormément. En rentrant livrer une cassette pour Canal, je me fais arrêter à un barrage de police, la Maison de la Radio explose et je me retrouve en garde à vue.

Interview Muriel Rousseau 1

Une bibliothèque russe en héritage, un voyage en Russie puis les Arts Déco, le chemin semble tout tracé jusqu’à Nikolaï. Comment le rencontrez-vous ?

Dans les années 1988–1989, les Russes sont happés par l’Ouest et un groupe d’artistes contemporains vit à Paris. Sotheby’s les adore et achète leurs œuvres pour les revendre dans les grandes galeries. C’est vraiment une très belle période. Olivier Morane, grand collectionneur, monte La Base, un centre d’art contemporain, où tous les Russes vont se retrouver et faire des projets dithyrambiques et magnifiques avec les fêtes qui vont avec. Paris devient russe : il y a tout le temps des expositions, des concerts et cela se passe souvent chez nous, avec Nikolaï.

A ce moment-là, j’invite toujours mon grand-père, un homme qui faisait peur aux petits enfants avec son air très sérieux et sa montre de gousset. Soudain, au contact de nos amis russes, il se met à raconter les histoires de sa vie et notamment celle de son emprisonnement en Pologne au tout début de la seconde guerre mondiale. S’il a tenu cinq ans, dans ce camp très dur, c’est grâce aux Russes. Ils passaient toute la semaine à se remémorer des musiques pour organiser des concerts le vendredi soir aux Allemands. Tous nos amis russes adorent mon grand-père et sa fin de vie sera remplie de souvenirs. Il rassure aussi mes parents en leur disant : « c’est très bien, c’est beaucoup mieux qu’elle épouse un Russe plutôt qu’un Français !» 

« Mon arrivée en Russie : davaï, davaï »

La Russie est toujours très présente. Quand partez-vous vous installer à Moscou ?

Nikolaï et moi vivons ensemble à Paris depuis trois ans quand il me dit un jour que la France le déprime et qu’il a envie de repartir en Russie pour vivre cette période de perestroïka. Nous sommes alors en 1993 et à 27 ans, je trouve l’idée géniale. Je déménage en train avec mes rouleaux de peinture et mon énorme Macintosh. Après un voyage rocambolesque, j’arrive à Moscou à la gare de Biéloruskaya le jour du second putsch. Nikolaï me dit : « davaï, davaï, allez, allez, on n’a pas le temps de s’embrasser parce que là les chars arrivent et notre voiture doit passer avant eux ! » Voici mon arrivée en Russie. 

Quelle est la première chose que vous faites en arrivant ?

Je rencontre tout de suite plein de gens et je monte une première société de communication, OBK, avec des jumeaux, alors que je n’ai pas encore appris la langue. Je crée tous les plus grands logos des nouvelles chaînes de retail et des grands groupes. Tout va très vite et le succès arrive rapidement — à l’époque on vivait comme un prince avec 50 dollars par mois – mais les jumeaux n’assument pas le succès sainement et la séparation est brutale.

Vous décidez pourtant de rester.

Nous sommes en 1998 et je me pose la question de rentrer en France quand mes clients me proposent de m’aider à recréer une agence. C’est ainsi que naît Lieu Commun. Nous nous orientons vers l’événementiel et c’est une période extraordinaire. Nous travaillons beaucoup et nous suivons le rythme du développement du pays. Nous créons des marques, des évènements, du décor à la cuisine, pour Gaz de France, Vinci, EDF, Total. 

Est-ce à cette époque que vous créez les brasseries Jean-Jacques ?

Oui, une bande de gens, qui faisait toujours de chouettes choses, vient me voir en me proposant de monter un bistrot français. Je trouve l’idée extra car cela manque à Moscou. Et nous créons les bistrots Les Z’amis de ЖAH ЖAK.

Pour la petite histoire vous seriez une descendante de Jean-Jacques Rousseau.

Mon fameux arrière-grand-père, Gaston Ernest, avait monté une bibliothèque universelle dans laquelle nous avions tous les écrits corrigés de cet écrivain. Rousseau a eu des millions de descendants et l’air de rien, nous, nous avions les écrits corrigés, ce qui peut laisser penser que nous sommes en effet ses descendants.

Arrivent les années 2000 et vous travaillez toujours beaucoup.

Oui nous travaillons jour et nuit et je suis à la tête d’une agence de 60 personnes. Les petits supermarchés arrivent à Moscou, nous créons toutes les têtes de gondole pour le groupe Ricard et quand on nous passe une commande de 1000 pièces pour du vin géorgien, nous nous retrouvons presque propriétaires d’une usine de bois et de métal, que nous finirons par rendre car il est impossible d’y gérer les gens. Cette période extraordinaire est suivie d’une crise en 2008 puis d’un léger rebond. Nous sommes au final une équipe de 15 personnes.

« Je me retrouve sans papiers et sans société »

Comment envisages-tu l’avenir à ce moment précis ?

C’est le moment où Nikolaï tombe très gravement malade des poumons. Il est dans un hôpital loin du centre, et je me retrouve toute seule. La crise économique de 2013 survient, je fais le grand écart entre tout le monde et au fur et à mesure, je sens que je fatigue. Je décide de choisir mes priorités : je me lance à fond dans la peinture. C’est à cette époque que j’ai commencé à créer les séries de petits tableaux pour la Boulangerie François. Puis un jour, suite à ses problèmes avec l’Europe, le Président Poutine annonce qu’il ne donnera plus de visa business. Mes avocats m’avaient toujours dit que soit on est une famille soit on a un business. J’avais un visa business et je fais la demande d’un RVP, un permis de résident, mais le jour où j’arrive au deuxième jour d’ouverture au centre migratoire de Sakharovo, à 70 km, on me renvoie. Je me dis que ce n’est pas grave, que je vais tout refaire. La crise est toujours là, je me démène pour que tous mes papiers soient en règle, pour que mon agence tienne, je reste fatiguée. Nikolaï va mieux et est sorti de l’hôpital. Je suis obligée de revenir en France tous les trois mois à cause de cette histoire de papiers. J’en profite pour faire mon pied-à-terre à Paris, pour m’occuper de mes parents, je perds mon père. Mes papiers sont toujours bloqués et je prends un très bon avocat pour comprendre le problème. Pendant ce temps-là, on débauche l’un de mes employés-clé et ma société se trouve automatiquement fermée. Je me retrouve ainsi sans papiers et sans société. 

Comment parvenez-vous à tenir, physiquement et moralement ?

Comme j’ai toujours eu un rythme assez soutenu, je me lance dans des projets tout en gardant quand même ma petite équipe. Je peins de plus en plus et, en prévision, je fais deux formations, en aromathérapie et en e‑commerce. Puis soudain, je vois comment je vais faire : je me mets à raconter des histoires par la peinture. Très vite je comprends que les gens apprécient beaucoup. Je m’aperçois que finalement, une histoire c’est la nouvelle forme de communication. Je crée des histoires pour l’industrie, notamment pour l’usine Alsthom de Iekaterinbourg et pour une de Samara. Je peins ensuite des histoires sur ma Bretagne, sur les parfums, sur la gourmandise et petit à petit on me propose des expositions un peu partout dans le monde. Puis enfin mes problèmes de papier se résolvent. Il y avait en réalité une erreur de nom dans mon acte de mariage et j’obtiens enfin mon nouveau RVP. 

Interview Muriel Rousseau 3

« Je suis une troubadour »

Vous voilà l’esprit libre. 

Je comprends maintenant comment je peux vendre et je lance mon projet. Je rencontre des gens nouveaux qui m’envoient sur d’autres idées, en réalité mon système ne peut jamais s’arrêter. Je peux tantôt peindre sur une émotion, tantôt sur mon Paris. J’ai davantage de temps pour revoir le monde de la culture. Côtoyer les artistes m’intéresse beaucoup et cela fait du bien à Nikolaï. 

Quels sont vos projets aujourd’hui ?

Mes projets peuvent être des personnes intéressées à intégrer une histoire avec moi. Je pense à Natalya Polienova qui gère un musée dans la maison de son arrière-arrière-grand-père à Polienovo. Pour comprendre la Russie il faut aller là-bas. Ce sont les paysages russes par excellence empreints d’une énergie extraordinaire. Je suis très sensible à ce lieu où j’ai besoin d’aller rien que pour en respirer le parfum. Quand Natalya me montre une porte dans ce musée, je réalise que j’ai la même à Paris, dessinée par mon grand-père. A 4000 km de distance, la philosophie et l’histoire sont les mêmes. Je propose à Natalya de venir voir mon Paris et j’écris une histoire sur Polienovo, qui a été exposée au musée de Moscou fin novembre dernier lors de la foire franco-belge. J’apprécie le côté foire car j’aime le populaire et j’ai toujours fait mes expositions dans des lieux insolites, proches du public. Je ne me considère pas comme une artiste supérieure. Je suis une troubadour, j’emporte mes expositions dans mes valises et j’essaie de donner un petit bout d’amour du moment présent. J’ai la chance d’avoir une très grande confiance en la vie, en la beauté, en l’amour. Même si sur le moment les situations peuvent apparaître difficiles, je m’aperçois que les échecs sont finalement toujours positifs. 

Quelle est votre actualité ?

En plus de mes expositions je fais imprimer mes tableaux sur des objets, vêtements, coussins et j’essaie de trouver des tissus équitables. Le tissu, qui vient de Corée, est une nouvelle forme de polyester issu du recyclage, avec lequel nous n’avons ni trop chaud, ni trop froid, nous sommes simplement à la bonne température. Aujourd’hui il y a un vrai problème d’écologie avec le coton. Avec ma nouvelle partenaire à Lyon, nous allons essayer de développer une gamme de tissus intelligents à imprimer sur du textile. 

Pour terminer ce bel échange, comment vous définissez-vous ?

Je suis en brainstorming permanent. J’ai beaucoup d’idées. On pense faire un projet et puis on en fait un autre. Je suis finalement une créatrice artiste de mon monde. J’aime bien le mot russe художник qui signifie artiste mais sans le côté prétentieux, plutôt avec le côté saltimbanque. Je crée mon monde, je me fais du bien et j’espère faire du bien aux autres. 

Interview Muriel Rousseau 2

Questionnaire de Proust

Le principal trait de mon caractère : la tête en avant

La qualité que je préfère chez un homme : une sorte de féminité dans la force

La qualité que je préfère chez une femme : le côté d’une force positive

Ce que j’apprécie le plus chez mes amis : le rire

Mon principal défaut : la tête en avant

Mon occupation préférée : la peinture

Mon rêve de bon­heur : voler

Mon plus grand malheur : perdre les yeux et le nez

La couleur que je préfère : en ce moment je suis très bleu

La fleur que je préfère : l’hortensia

L’oiseau que je préfère : les petites mésanges

Mes auteurs favoris en prose : mon grand chéri, avec qui j’ai passé toute mon adolescence, c’est Nabokov, après je suis passée par Paul Auster et j’adore Michel Houellebecq 

Mon poète préféré : Apollinaire, j’adore ses lettres

Mes héros dans la fiction : c’est tous les personnages de Jean-Christophe Rufin, l’air de rien je trouve qu’il n’y a pas mieux que Globalia pour expliquer dans quel monde on est aujourd’hui.

Mon peintre préféré : Pierre Alechinsky, c’est lui qui m’a libérée dans ma façon de peindre quand j’étais élève

Ce que je déteste : la violence

Comment j’aimerais mourir : dans mon sommeil

L’état présent de mon esprit : gourmand

Ma devise : j’aime bien être libre

Interview menée et rédigée par Valérie Chèze, novembre 2019

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