
Le chat du rabbin, Joann Sfar
Cette série de 13 tomes est ma série bande dessinée coup de cœur de cet été !
C’est l’histoire d’un chat qui vit chez un rabbin et sa fille Zlabya à Alger. Un jour, il avale de perroquet de Zlabya et se retrouve ainsi doté de la parole. C’est alors qu’il se met en tête de faire sa bar-mitsva. Et c’est parti pour 13 tomes.
Un chat qui parle, ce n’est pas du goût de tout le monde, surtout quand il dit parfois n’importe quoi et donne son avis sur tout. Le rabbin tente bien de l’éloigner mais le chat est fou amoureux de sa maîtresse et fait tout pour rester !
On se pose la question de pourquoi un chat plutôt qu’un chien et l’auteur nous donne la réponse : « Ça fait tellement longtemps que les Juifs se font mordre, courir après ou aboyer dessus que, finalement, ils préfèrent les chats ».
Dans cette série, truffée de personnages invraisemblables, on plonge dans un univers rempli de fantaisie et d’humour. Joann Sfar aborde les sujets chers à son cœur : la famille, la religion, l’amitié, l’amour, la diversité des cultures. Des thèmes qui conduisent à réfléchir et c’est passionnant !

Valérie Chèze, juillet 2026
L'enfant du vent des Féroé, Aurélien Gautherie
Voici un premier roman qui va me marquer longtemps.
1902. Îles Féroé, archipel danois battu par les vents, centre d’un triangle Islande, Norvège, Écosse. Un bébé vient de naître. C’est une petite fille, Anna, qui est chétive et ne semble pas tout à fait normale. Sa maman le pressentait, elle qui s’est inquiétée tout le long de sa grossesse.
1953. Même lieu. Même famille. Mais sans Anna. Elle a en effet disparu depuis cinquante ans. Son père, un vieux pêcheur, est en train de mourir et il attend l’anniversaire de la mort de sa petite fille pour rendre son dernier souffle. Il la rejoindra alors et sera enfin soulagé.
Dans une langue poétique magnifique, qui alterne la prose et les vers, l’auteur raconte cette histoire tragique à un voyageur français de passage, en faisant tour à tour parler le village de Gjógv, les objets (comme le bonnet tricoté par la tante du bébé dont on la coiffe le jour de sa naissance ou le plancher de sa demeure), les vents des Féroé. Ses parents Jonas et Olga ont en effet trop souffert pour poser les mots. Jonas s’en veut de n’avoir rien pu faire pour la sauver alors il organise les adieux à sa façon et c’est bouleversant.

Valérie Chèze, juillet 2026
Juste après Dieu, il y a papa, Éric-Emmanuel Schmitt
Petit, Mozart adorait son père Léopold, qu’il considérait comme son guide son modèle, son Dieu vivant. Et puis il a grandi, devenant le prodige que l’on connait et cette admiration sans borne s’est muée en profond dédain. Alors il rompt avec son père et tandis qu’il vit sa vie, Léopold souffre en silence.
J’ai beaucoup aimé les passages relatant la prise de conscience du génie de son fils, quand Léopold tente de se tempérer, se disant que les fils sont toujours des génies aux yeux de leurs pères. Quand il comprend que les facultés de Wolfgang sont exceptionnelles, il prend naturellement le rôle de mentor et c’est ce rôle que le fils récuse.
C’est un très joli roman sur l’amour et la musique qui unissent un père et son fils, malgré la séparation et sur cette dualité universelle chez tout parent : celle de se réjouir de voir son enfant réussir tout en n’étant plus sa référence. Dans la famille Mozart les liens se sont distendus mais l’amour triomphe. Enfin, j’ai beaucoup ri, car il y a malgré de l’humour dans cette histoire et durant la lecture, j’entendais le rire du Wolfgang dans le film Amadeus de Milos Forman !

Valérie Chèze, juillet 2026
La dernière allumette, Marie Vareille
En ouvrant la première page, je pensais lire un roman léger « d’été » mais j’ai été happée par un sujet grave, et j’ai beaucoup aimé !
Abigaëlle s’est retirée dans un couvent en Bourgogne et elle ne parle plus, à la suite d’un événement familial qu’elle a enfoui tout au fond de sa mémoire. Son frère Gabriel vient la voir chaque semaine. Il est devenu un artiste reconnu. Quand il annonce à sa sœur qu’il vit une nouvelle histoire avec Zoé, Abigaëlle pressent le pire, car elle connait la part d’ombre qui se cache en lui.
Nous alternons ensuite entre passé et présent, grâce notamment à la lecture du journal d’enfance d’Abigaëlle, que son psychiatre lui a conseillé de tenir. Elle et son frère ont vécu dans une famille dysfonctionnelle. On comprend rapidement qu’elle est neuro-atypique. Dans les années 80, on n’employait pas le terme HPI mais c’est ce qu’Abigaëlle est en réalité, car elle pense en arborescence. Sa pensée se développe dans plusieurs directions et elle a cent idées à la minute. Son père l’a bien deviné, quand il clame qu’elle sera la première femme présidente ou la première femme sur la lune. Elle adore leur papa mais voilà, il y a une ombre au tableau : il est violent avec leur mère. « Nous vivions sous la menace permanente de la colère de Papa. » Gabriel tente de la protéger par tous les moyens. « Les grands protègent les petits, c’est la loi de la jungle comme dit Gabriel qui s’y connaît pas vraiment en jungle, je pense. » Mais Gabriel, personne ne l’a protégé. Ils ont alors scellé un pacte, ne jamais se marier ni avoir d’enfants. Et quand Gabriel le rompt, c’est tout le passé d’Abigaëlle qui lui revient en boomerang. Elle pressent que le mal viendra du côté de Zoé, ou plutôt de sa sœur Aline, image de la famille parfaite avec son mari et ses quatre enfants.
Un très joli livre sur l’emprise, physique et psychologique, sur les relations familiales, entre parents et enfants, dans les fratries.

Valérie Chèze, juillet 2026
Un bruit de balançoire, Christian Bobin
Ce petit livre est un joyau qui se déguste lentement.
L’auteur écrit des lettres, isolé du monde, dans une cabane tout au fond des bois. Des lettres à sa mère, à une sonate, à un bol, à un ami, à Monsieur le Coucou, à son bon Roykan, poète et calligraphe japonais du XIXe siècle, l’une des grandes figures du bouddhisme zen.
Christian Bobin crée, invente, joue avec notre langue et c’est superbe.
L’incipit
« Je rêve d’une écriture qui ne ferait pas plus de bruit qu’un rayon de soleil heurtant un verre d’eau fraiche. »
Mes citations préférées
« Les livres sont des âmes, les librairies des points d’eau dans le désert du monde. »
« Lire quand on est enfant, c’est quitter sa famille et devenir jeune mendiant, tendre la main aux princes de passage. C’est aller en Sibérie, avec loups et cris de neige, si loin que votre mère ne vous retrouvera plus, criant « à table » dans le désert, loin, très loin du petit contemplatif aux yeux brun-vert gelés comme un lac. La lecture est un billet d’absence, une sortie du monde. »
« Je connais bien la Russie, figurez-vous. J’y vais souvent la nuit écouter ses poètes assassinés. »
« Vous parliez si fort que plus personne n’était mort à deux kilomètres à la ronde. »
« Bach faisait de la musique un palais pour l’âme. »

Valérie Chèze, juillet 2026
Les ailes collées, Sophie de Baere
Voici le roman d’une vie brisée, que j’ai dévoré et dont la lecture restera inoubliable.
C’est un jour de mariage. Paul Daumas épouse Ana. Ce devrait être un jour merveilleux, le premier de lendemains heureux et d’une vie à construire à trois car Ana attend un bébé. Mais voilà, un pan de son passé lui revient en pleine face et l’éclabousse de plein fouet. Ana a invité quelques-uns de ses amis d’enfance et quand il se trouve face à Joseph, qu’il n’a pas vu depuis vingt ans, l’été 1983 resurgit. « Une autre histoire, un recoin du temps. Oubliés. Au fond des os. » Et c’est parti pour un flash-back de plusieurs dizaines de pages vers l’été de son adolescence, qui aurait dû être doux. Mais voilà, la violence des autres a fondu sur lui comme une vague de fond, de celles qui vous couchent avant même que vous ayez compris que la mer avait changé. Paul est sensible et affublé d’un bégaiement qui l’empêche de se défendre, mais qui va le conduire à rechercher d’autres expressions, dans la danse et la musique.
L’auteure explore avec une extrême sensibilité la complexité des liens filiaux et amoureux. On découvre la famille de Paul : un père volage, une mère alcoolique et une petite sœur avec qui il crée un monde imaginaire comme échappatoire. Car leurs parents, englués dans leurs problèmes respectifs, oublient de les aimer. On assiste aux assauts des camarades de Paul, sous un ciel qui a depuis longtemps cessé de flamboyer, ou en tout cas pas comme le devrait le ciel d’un adolescent face à tous les possibles. Devant cette violence inouïe, nous restons impuissants derrière les pages qui défilent, alors que nous aurions su quoi faire et quoi lui dire… ou pas, tant les thèmes abordés nous sont proches. Qu’est-ce que l’amour ? La famille ? Le couple ? Comment se reconstruire après un drame ? Et surtout comment vivre les changements ?
C’est un magnifique livre qui m’a donné envie de découvrir les autres romans de l’auteure !

Valérie Chèze, juillet 2026
Le long serpent noir dans le désert blanc, Laurent Delmont
Vous aimez les westerns ? Vous aimez les polars ? J’ai exactement le roman qu’il vous faut pour cet été, écrit par l’auteur d’origine corrézienne Laurent Delmont. Il va vous transporter à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, en plein désert, dans la petite ville de San-Casimiro, qui abrite des reliques très particulières du Saint qui lui a donné son nom !
Vous allez frissonner en pleine chaleur dans des paysages magnifiques quand vous croiserez des brutes, des bons… et des truands bien sûr ! Laurent signe ici un bel hommage à Sergio Leone et aux films d’action des années 80. Ce roman est parait-il truffé de vingt références cinématographiques. Je l’avoue, je ne les ai pas toutes trouvées mais j’ai passé un bon moment quand même ! Laurent met en scène toute une galerie de personnages, tous cabossés par la vie, tous en proie à une grande solitude, dont Beth, une jeune femme qui réussit à échapper à ses séquestreurs mais aussi un flic, un shérif et bien d’autres. Descendants d’Européens ou d’Indiens, leurs destins se mêlent, les balles partent, les dialogues fusent, le tout dans ce désert majestueux et inhospitalier qui est un personnage à part entière. Une belle réussite, parfaite pour lire en vacances cet été !

Valérie Chèze, juillet 2026
Les invités, Pierre Assouline
Aujourd’hui je vous invite dans un dîner lors duquel un grain de sable va faire déraper la soirée et vous allez voir, cela va être jubilatoire !
L’auteur nous convie à découvrir le charme discret de la bourgeoisie parisienne chez Sophie du Vivier, dite Madamedu, qui organise des dîners où rien n’est jamais laissé au hasard. La distance entre les couverts, la décoration et bien sûr le nombre de convives. Et ce soir-là, le quatorzième invité se décommande à la dernière minute et comme il est bien connu que treize à table porte malheur, on va trouver un autre visiteur. Ou plutôt une.
L’assemblée est haute en couleur. Nous avons entre autres un écrivain, membre de l’Académie Française, dénommé Dandieu, qui enchaîne les phrases creuses et est affublé d’une épouse biologiste, Sybil Corbières, toute refaite, Maître Le Chatelard, un avocat spécialiste des divorces, accompagné de son épouse, muette sauf quand il s’agit de refuser d’être treize à table, Marie-Do, une épouse d’ambassadeur en fin de règne qui dit tout haut ce que tout le monde « n’osait même pas penser plus bas » !
Tout dîner est une aventure, nous promet la quatrième de couverture. Je confirme ! Et vous allez vous régaler !

Valérie Chèze, juillet 2026
Sadie à Brides-les-Bains, Susie Morgenstern
Voici un petit roman bien léger, parfait pour entrer dans l’été et ne pas trop réfléchir avec cette canicule !
Sadie, une Américaine du New Jersey, directrice d’une école maternelle prestigieuse et chère, n’a jamais mis le bout du nez hors de son pays natal. Elle décide de prendre des vacances pour la première fois de sa vie pour aller faire une cure amaigrissante en Savoie.
C’est le premier livre pour adultes de l’auteure, qui a signé un bon nombre de romans jeunesse. J’ai retrouvé toute son excentricité et sa fraicheur dans ses lignes. Sadie est grosse, n’aime pas les gros ni les Français. C’est un bon début ! Même si cette comédie romantique est truffée de clichés et de caricatures qu’on devine à dessein, j’ai passé un très bon moment. C’était léger et de temps en temps, cela fait du bien !

Valérie Chèze, juin 2026
La petite mère, Nathalie Saint-Cricq
Noël 2015, alors vient de prendre sa retraite, Jean-Yves, ténor du barreau de Bourges, reçoit un message sur son répondeur qui le ramène 20 ans en arrière : « Vous m’avez libérée, et maintenant je vais bien grâce à vous. J’ai même eu de vrais enfants. C’est juste pour clore l’affaire. » En 1995, il avait défendu avec succès Nadège Brisson, une jeune femme dont le compagnon avait enterré vivant leur bébé. Elle était alors venue se dénoncer, déclarant qu’elle était sous emprise. Jean-Yves l’avait crue et l’avait défendue avec passion. Aujourd’hui, des lettres anonymes sont envoyées, Nadège veut le revoir et Jean-Yves se demande bien pourquoi.
Nathalie Saint-Cricq, qui dirige le service politique de France 2, signe ici un très bon polar psychologique. On découvre les faits et de nombreux rebondissements mais surtout, et c’est là que réside l’intérêt de ce roman, on voit ce célèbre avocat soudain en proie au doute, lui qui n’avait jamais préjugé de la culpabilité de Nadège. Et face au manque d’empathie de Nadège et à sa pugnacité, nous doutons nous aussi.

Valérie Chèze, juin 2026
La matinale, Nolwenn Le Blevennec
Voici un roman dont la construction rappelle Pornoy et son complexe de Philip Roth, dans lequel un personnage monologue sur le divan de son psychanaliste. Si Portnoy combatait le poids de la famille et de la religion juive, Léonore de Karadec, quant à elle, se rebelle contre tous ceux qui pourraient l’éclipser !
Journaliste de télévision, elle anime la première matinale de France avec un confrère, Alexis, égoïste et misanthrope, qui est aussi son amant. Il y a un an, elle a quitté son mari, un homme trop ventripotent et trop bourgeois à son goût, dont elle a eu deux fils. Elle a ensuite, où était-ce en même temps, commencé à prendre une pente descendante et vertigineuse, terrifiée à l’idée de perdre son poste et son exclusivité et de voir arriver « son obsolescence programmée ». À seulement 41 ans.
Elle part se réfugier sur l’île de Sein. On songe au dicton connu de tous les marins : « Qui voit Sein, voit sa fin ». Ce roman est en effet le récit de son naufrage. Les digues se fissurent et on se demande tout le long de la lecture quel méfait elle a bien pu commettre. Nous le saurons un peu avant la fin.
Je me suis régalée tant l’écriture de Nolwenn Le Blevennec est savoureuse et imagée. Je ne peux résister à vous livrer quelques-unes de ses trouvailles : « écrasé par un gang de menhirs », « j’avais semé la brigade anti-surgelés », « à 40 ans j’avais moins hâte de devenir une carte des fleuves ».
Lisez-le, promis, vous passerez un bon moment !

Valérie Chèze, juin 2026
L'heure des femmes, Adèle Bréau
Je viens vous parler d’un temps que les jeunes femmes d’aujourd’hui ne peuvent pas connaitre.
En 1967, une nouvelle émission radiophonique voit le jour sur RTL, Allô, Ménie, animée par Ménie Grégoire, de son vrai nom Marie Laurentin, qui n’est autre que la grand-mère de l’auteure. De 1967 à 1982, des femmes se confient à Ménie, qu’elles appellent « la dame de cœur ».
Cette biographie romancée suit en parallèle deux époques, celle de Ménie marquée par mai 68 et par les confidences de milliers de femmes, Mireille et sa sœur Suzanne, deux auditrices, et celle d’Esther, documentaliste qui se plonge cinquante ans plus tard dans ces archives et tente de se reconstruire après avoir été sous emprise.
Pour la première fois en France, des femmes vont prendre la parole à la radio et s’affranchir des carcans dans lesquelles elles étaient jusqu’alors maintenues. La société française est alors en pleine mutation et certains tabous commencent à tomber.
Ménie Grégoire libère la parole des femmes et révolutionne les mœurs de la société des années 70. Son émission traite tous les thèmes : la sexualité, la famille, le droit des femmes, leurs batailles, la sororité et elle rencontre un franc succès : 2 millions d’auditeurs chaque jour, des centaines d’appels téléphoniques, 100 000 lettres dont 10 000 venant d’hommes - source Radio France. Mais cela ne plait pas à tout le monde et Ménie reçoit des messages de calomnie. Beaucoup trouvent l’émission scandaleuse (son époux, auditeur au Conseil d’État sera même empêché de devenir ministre) mais rien n’arrête Ménie, qui contre-attaque en produisant des éditions spéciales, dont l’une avec le ministre de l’Éducation nationale pour affirmer l’éducation sexuelle à l’école et à la radio.
Ce roman, qui est un bel hommage à Ménie Grégoire et au courage de toutes les femmes, a reçu le prix Maison de la Presse en 2023.

Valérie Chèze, juin 2026
J'ai trouvé un homme dans le jardin, Hiro Arikawa
Voici un petit bijou tout droit venu du Japon. Il ne se passe presque rien mais tout n’est que douceur dans ce livre.
Sayaka, une jeune femme solitaire, travaille comme employée dans un bureau. Depuis sa dernière rupture, elle se nourrit exclusivement de bentos du commerce. Mais un jour, elle découvre un homme, allongé inconscient dans les buissons de son jardin. Elle accepte de le recueillir pour une seule nuit mais une relation inattendue va naître. L’homme se prénomme Itsuki et est une véritable encyclopédie botanique. Il va s’installer chez Sayaka et lui faire découvrir l’art de la cueillette sauvage et de la cuisine. Itsuki est profondément gentil mais aussi mystérieux. Sayaka achète des livres de botanique pour se rapprocher d’Itsuki et une relation amoureuse naît.
L’auteur nous invite à découvrir la flore sauvage du Japon et nous livre des recettes. Elle cuisine la renouée du Japon, dont elle ébouillante les tiges après les avoir épluchées et les laisse tremper toute une nuit, qu’elle fait ensuite sauter avec de l’huile de sésame et de la sauce de soja. Elle prépare les pissenlits en tempura et fait aussi de la confiture de framboises sauvage. On découvre la pétasite, la prêle des champs, la fougère aigle, le cresson de fontaine, etc. Et on retient une chose, citée par l’empereur Shōwa : « Aucune plante n’a pour nom “mauvaise herbe”. Chacune en a un qui lui est propre. »
Enfin, ce roman est aussi un témoignage de l’évolution de mœurs, dans un Japon si traditionnel : les jeunes cherchent des rôles plus équitables entre les femmes et les hommes, au risque aussi de devenir plus platoniques, comme en témoigne le comportement d’Itsuki.
Un très joli livre qui autorise à ralentir.

Valérie Chèze, juin 2026
Debout comme une reine, Émily Barnett
Le 23 décembre 1996, Sophie Toscan du Plantier, l’épouse du producteur de cinéma Daniel Toscan du Plantier, est retrouvée morte, défigurée, en Irlande, à West Cork. Elle avait trente-neuf ans. Son meurtrier, Ian Bailey, malgré une condamnation par contumace lors d’un procès mené en France en 2019, n’a jamais été puni dans son pays. Trente ans plus tard, Emily Barnett lui consacre ce superbe roman.
C’est en regardant un documentaire sur cette affaire que l’auteure décide d’écrire. Elle se sent en effet « comme une lointaine âme sœur ». Comme elle, elle aime quitter Paris et se retirer à l’écart du monde, dans un coin reculé, pour marcher, lire et écrire. Comme elle, elle est passionnée de littérature du 19e siècle.
Sophie avait acheté une maison blanche, juchée sur une hauteur, au beau milieu d’une lande, où elle se réfugiait. Emily Barnett va rencontrer le fils, le cousin, la tante et une amie de Sophie Toscan du Plantier et va même passer une nuit dans sa maison. Après lecture des articles de presse, des dossiers de la police et des manuscrits non édités de Sophie, elle se lance dans la rédaction de ce roman, mi-fiction, mi-enquête, mêlant l’intime et le fait divers et elle remonte l’histoire.
Elle essaie de découvrir qui était vraiment Sophie et pourquoi elle s’était exilée dans cette lande. Et plus elle avance, plus elle se trouve face à un miroir de sa propre vie, elle qui a commencé à souffrir de peurs et d’hallucinations après la mort de son père.
C’est un très bel hommage à une femme qui voulait tout simplement être libre.

Valérie Chèze, juin 2026
Eaux troubles, Eaux libres, Eaux profondes, Éric Blanc
Voici trois romans d’un auteur que je ne connaissais pas, Éric Blanc, dont le dernier, Eau Profondes, vient de recevoir le prix Écume de mer 2026 de la Fédération nationale du Mérite maritime.
Eaux troubles
Ce premier roman de Éric Blanc nous propulse en 2035 dans un monde où la navigation maritime vire vers de nouveaux bords. La France, la Chine et la Grande-Bretagne se lancent dans des prouesses technologiques : exploiter des navires sans marins. Oui, vous lisez bien. Des bâtiments au long cours vont transporter des marchandises sans personne à bord et avec seulement une gestion à distance. Mais il reste encore des derniers loups de mer, bien décidés à rester à l’écart de cette folie, comme Adam, qui commande le Lady L, un vieux cargo. Avec ses marins omanais, il navigue à l’écart des routes commerciales les plus fréquentées, chargeant du fret illicite pour des destinations mineures. Ces deux mondes vont se croiser et les destins s’entrechoquer.
Le sujet est original et l’écriture vive, riche et remplie d’humour. L’auteur a navigué sur des navires marchands, il nous fait profiter avec bonheur de sa solide culture maritime dans ce premier roman d’anticipation et nous offre de belles pages. « Seul celui qui part peut arriver : arriver sur une côte qu’il découvre au petit matin, dans un port dont le chenal s’ouvre, à un quai sur lequel des silhouettes inhabituelles s’agitent. Et seul celui qui part peut revenir : revenir au pays, revenir à la maison, revenir vers les siens. Le sédentaire reste. Il ne connait pas ce cycle et ses pulsations, faites d’émotions, de tristesses et de joies. »
Un vrai bonheur pour qui aime prendre le large !
Eaux libres
Ce second roman d’anticipation de Éric Blanc nous propulse cette fois-ci en 2040 dans un monde où les GAFAM, ces puissantes multinationales des technologies de l'information et de la communication sont maintenant propriétaires des réseaux satellitaires et actionnaires majoritaires des grands armements. Elles cherchent bien évidemment à imposer leur monopole auquel quelques capitaines armateurs refusent de se soumettre.
Une communauté de Français, Allemands, Baltes et Scandinaves décident de s’installer dans une île du Pacifique nord, l’île Hatteras, située en plein milieu du Pacifique, sur le 45ème parallèle, dans le prolongement de l’archipel des Aléoutiennes, à mi-chemin entre l’Alaska et le Kamchatka. Ils veulent continuer de naviguer « à l’ancienne ». Nous suivons avec intérêt leurs périples dans les glaces qui éprouvent leurs navires et leurs combats face aux géants. En effet, naviguer sans l’aide de données satellitaires leur interdit le passage des détroits et les eaux européennes. Ils vont devoir redoubler d’inventivité pour naviguer sur ces nouvelles voies, impraticables une partie de l’année. Nous nous attachons à ces marins qui ont quantité d’histoire de mer à raconter. Éric Blanc reste fidèle à son style, enlevé, précis, drôle et il y a du Jules Verne dans cette histoire de marins qui s’installent sur un caillou isolé où tout est à construire. Un vrai bonheur de lecture une nouvelle fois !
Eaux profondes
Ce troisième roman de Éric Blanc n’est cette fois-ci pas un roman d’anticipation mais nous ramène en 1980. Ce roman a des airs de polar et c’est une franche réussite.
Quand éclate le « coup d’état des sergents » au Suriname, l’armateur du Marijke se trouve en fâcheuse posture financière. Il décide alors de simuler le naufrage de son cargo pour toucher la prime d’assurance et use ainsi de chantage auprès de Louis Graincourt, le capitaine du navire. Ce dernier n’approuve pas cette décision et va décider de procéder autrement, nous entraînant jusqu’au détroit de Magellan. Il est poursuivi par une jeune enquêtrice de la Lloyd’s, qui soupçonne un délit de baraterie.
On ne s’ennuie pas une seule seconde, suivant les différents protagonistes dans leurs périples. Ce roman est aussi extrêmement bien documenté et on ressort de la lecture enrichi. Vivement le prochain !

Valérie Chèze, mai 2026
Officier radio, Marie Richeux
Charlot, officier radio, meurt au large de l’Italie en 1979 quand son navire, l’Emmanuel Delmas, est éperonné par un pétrolier italien, en 1979. Marie Richeux, sa nièce, tente de soulever le silence qui entoure sa disparition.
Elle enquête, consulte des archives, interroge des témoins indirects (son cousin, son père, Roger Courland qui a mené l’enquête pour les familles de disparus, Marie-Anne, veuve d’un officier radio lui aussi disparu en mer). Dans cette famille de marins et de paysans on est taiseux et on ne cherche pas à savoir. « On ne saura jamais », entend-elle souvent. Mais Marie, qui est journaliste (elle anime Le Book Club, une émission hebdomadaire sur France Culture), veut savoir, cherche à trouver du sens. Savoir comment les faits se sont déroulés. Comprendre comment les proches ont vécu cette tragédie. Mesurer l’impact que cet événement a eu sur les proches. Juger de la force que de simples mots peuvent revêtir et des conséquences qu’ils peuvent avoir : « Comme on n’arrêtait pas de me dire que mon père avait disparu, moi, je n’arrêtais pas d’imaginer qu’il allait réapparaître. J’étais persuadé qu’il reviendrait de là où il avait disparu. »
Seul bémol : j’ai eu comme l’impression de tourner en rond, probablement à cause de la construction du récit, de certaines redites. Finalement elle ne trouve pas de nouveaux éléments à l’enquête de départ. L’intérêt de ce roman réside dans l’écriture d’un bel hommage à son oncle, à son cousin et à son propre père. Ce livre est né pour ne pas oublier, tout simplement. « L’essentiel c’est de raconter l’histoire, pas forcément de la comprendre, juste raconter l’histoire, écrire les questions simplement. C’est exactement ce qu’il faut aux vivants. »

Valérie Chèze, mai 2026
Cavalcade Océane, Marie Tabarly
Marie Tabarly nous emmène dans une fabuleuse cavalcade de deux ans dont huit mois en mer. Accrochez-vous, ça va swinguer !
En 2021, elle réarme Pen Duick VI pour participer à l’Ocean Globe Race 2023, une course autour du monde en équipage avec escale. Sans GPS, sans satellite, sans moyens de communications modernes. Elle recrute son équipage et c’est parti pour 280 pages de voyage et de dépaysement comme on en a rarement vécu.
Quatorze bateaux de 40 différentes nationalités participent. « Nous sommes une grande caravane, en pleine transhumance autour du monde. » Nous les suivons avec bonheur. Départ de Southampton puis cap sur Kerguelen, le sud de l’Australie, Auckland, le cap Horn, Punta del Este et enfin remontée de l’Atlantique jusqu’au retour à Southampton. Huit mois de voyage dépaysant et surtout de découvertes. Découverte de la vie à bord d’un voilier avec un équipage d’une quinzaine de personnes. Découverte du métier de navigateur avec son vocabulaire, ses actions de chaque jour, chaque heure et chaque minute, ses angoisses (« Un départ au lof, on le sent venir. Pas une vague. C’est d’une violence inouïe, type plaquage en règle par Sébastien Chabal. »), ses joies (« Les vagues sont fluorescentes, et à perte de vue. L’écume des vagues est fluo, on voit tout un champ de bosses autour de nous, l’océan est vraiment immense et nous nous dévalons au milieu de tout ça. Ça brille de partout, c’est vivant, c’est magnifique. ») et ses rêves (« Qu’il est bon d’être merrien… Il va vite falloir recréer un projet pour repartir. »).
Marie et son équipage forcent l’admiration par leur courage. Seraient-ils un peu à part ? L’auteure rappelle cette citation d’Aristote : « Il y a trois sortes d’hommes : les vivants, les morts, et ceux qui vont sur la mer. »
« On dit souvent que les marins ne sont pas bavards, mais qu’il est difficile de raconter les endroits que nous visitons, ces endroits où nous ne sommes autorisés à ne demeurer qu’un court instant, à passer seulement. Raconter notre aventure humaine […] relève de l’intime, et la pudeur rend difficile d’en témoigner. » Mille mercis à Marie d’avoir laissé sa pudeur de côté pour si bien raconter cette course. Grâce à elle nous comprenons mieux les enjeux, le bonheur de naviguer et surtout la folle envie d’y retourner ! « Un jour mon père a dit que l’homme avait besoin de passion pour exister ». Éric Tabarly a disparu au large et pourtant Marie vogue dans son sillage. Quel magnifique héritage.

Valérie Chèze, mai 2026
Source de chaleur, Soichi Kawagoe
Ce roman historique, primé en 2020 du prix Naoki, est le deuxième roman de l’auteur mais le premier traduit en français. Il se déroule sur l’île de Sakhaline, située à l’extrême est de la Russie, dans l’Océan Pacifique, mais aussi au Japon, en Russie et en Pologne, de la fin du XIXe siècle à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
Yayomanekufu est né sur l’île de Sakhaline, au milieu de sa tribu, les Aïnous. Il a subi le déracinement à Hokkaido imposé par les Japonais et, pour échapper au racisme et à l’oppression, il a pris un nom japonais et tenté de se fondre dans la masse. Mais il n’a jamais oublié ses racines et rêve de retourner sur la terre de ses ancêtres.
Bronislaw Pilusudski est Polonais de Lituanie et vit à Saint Pétersbourg où, selon la politique d’assimilation mise en place par la Russie, il n’a pas le droit de parler sa langue. Accusé d’avoir participé à un complot visant à tuer le Tsar, il est déporté sur l’île de Sakhaline.
Les deux hommes se rencontrent et Bronislaw est fasciné par Yayomanekufu et son obsession de rendre aux Aïnous leurs droits, leurs coutumes et leur liberté dont ils ont été si longtemps privés. Il se lance alors dans une entreprise folle : enregistrer les Aïnous, documenter leur mode de vie, avertir le monde de la tragédie qui se noue sur cette île disputée par la Russie et le Japon pour finalement réussir à sauver leur culture.
L’auteur montre dans ce roman les conséquences profondes des guerres et annexions sur les peuples autochtones. La Russie et le Japon se sont disputé l’île de Sakhaline, à la situation géographique et aux ressources naturelles stratégiques. En 1905, le Japon avait annexé la moitié sud de l’île en déplaçant les Aïnous vers l’île japonaise d’Hokkaido puis la Russie l’a entièrement récupérée en 1945. Ce n’est qu’en 2008 que le Parlement japonais reconnaît l’existence du peuple Aïnou.
On assiste au choc des civilisations entre l’Ouest et l’Est et aux conséquences humaines dramatiques des changements induits par les conflits : la dépossession des autochtones dans tous les domaines (patrimoniaux, culturels, linguistiques, etc.), la difficile réadaptation dans des environnements difficiles, les combats acharnés pour sauver une culture en danger. Yayomanekufu se demande d’ailleurs ce qu’est la civilisation et « l’ouverture à la civilisation » et l’un des personnages lui répond : « Je crois que c’est la croyance que les plus faibles doivent mourir. »
J’ai beaucoup aimé ce roman, épopée captivante d’une étonnante actualité.

Valérie Chèze, mai 2026
Perverse ou le roman de Jane, Lyane Guillaume
Dans son dernier roman, Lyane Guillaume nous offre une plongée délicieuse dans la Belle Époque et dans la vie de Jane de la Vaudère, l’une des plus célèbres romancières d’alors.
L’auteure part à la rencontre de Jane d’une façon tout à fait originale. Lyane habite un appartement dans un immeuble au 9 place des Ternes, dénommé La Cité Mondaine, où Jane a vécu et c’est une voisine, devenue le personnage Emma de R, véritable mémoire des lieux, qui va la lui faire découvrir.
Jane, née en 1857 et morte en 1908, issue d’une famille de la grande bourgeoisie, était résolument féministe. Elle a écrit 27 romans, « des romans de mœurs au vitriol » et des recueils de poésie « érotico-exotiques » mais elle a étrangement disparu de toutes les mémoires et son nom n’est même pas inscrit sur le caveau familial au cimetière du Montparnasse. C’est précisément ce que Lyane Guillaume va tenter de comprendre dans cette enquête biographique. Jane de la Vaudère a-t-elle commis une faute ? A-t-elle suscité la jalousie ? Ou bien a-t-elle été victime de n’être pas née dans un siècle plus tolérant ?
J’ai immensément savouré la lecture de ce roman. L’auteure, qui a effectué des recherches fouillées (se rendant à la BNF et à l’hôtel de Massa qui abrite la Société Des Gens de Lettres dont Jane faisait aussi partie), est toujours une merveilleuse conteuse, dotée d’un vocabulaire riche et d’un humour certain. C’est très agréable à lire. On revisite cette période foisonnante, d’un château hanté de Parigné Lévêque dans la région du Mans à Paris, en passant par l’Inde et Java. On croise Maupassant, Colette et Zola. On fait la connaissance de Liane de Pougy, qui fut, tout comme Jane, une figure de la littérature féminine « décadente » des années 1900. On redécouvre des faits historiques marquants, comme les expositions universelles, l’affaire Dreyfus, l’incendie du Bazar de la Charité.
Ce récit résonne fortement aujourd’hui, tant les thèmes évoqués sont actuels : la notion de genre, le plagiat, l’emprise et la perversion narcissique, la renommée.
Perverse ou le roman de Jane, la Belle Époque comme vous ne l’avez jamais lue !

Valérie Chèze, mai 2026
En Russie, Bande dessinée, scénario de Hugo Travers (HugoDécrypte) et Christophe Goret (Kris), et dessins de Kokopello
Le fondateur du média en ligne « Hugo décrypte » est le héros d’une BD qui nous fait voyager à travers l’histoire de la Russie, du IXème siècle à nos jours. Le parti pris de Kris et Kokopello, scénariste et dessinateur, est de transbahuter Hugo à travers les différentes époques où il rencontre et interviewe les figures de la Russie.
Retracer le passé pour comprendre le présent, tel est l’objectif d’Hugo. On part à la rencontre des différents acteurs de l’histoire russe : le chef viking Riourik, les tsars, Tolstoï, les révolutionnaires, les espions et les dirigeants. C’est idéal pour faire un balayage rapide, sans lire tout Nicolas Werth pour la partie sur l’Union Soviétique. J’ai quand même été surprise qu’aucune mention ne soit faite concernant l’assassinat de Nicolas II et sa famille et que Raspoutine n’apparaisse pas. Ceci dit c’est une bande dessinée très réussie !

Valérie Chèze, mai 2026
Une suite d'événements, Le numéro 1 et Opération combinée Mikhaïl Chevelev
Souvent quand je découvre un nouvel auteur, j’ai envie de lire tous ses livres et c’est chose faite avec Mikhaïl Chevelev (prononcez Chevelyov). Il en a écrit trois et j’ai hâte de lire le suivant. Je l’ai découvert grâce à un ami très cher, un autre Mikaël, également passionné de littérature russe.
Un petit mot sur l’auteur tout d’abord. Il est journaliste, diplômé de l’Institut des langues étrangères de Moscou. Aujourd’hui journaliste indépendant, il a auparavant été traducteur et interprète, reporter puis rédacteur en chef adjoint de l’hebdomadaire The Moscow News et éditeur du magazine satirique Samizdat.
Son premier roman, Une suite d’événements, est un drame psychologique, véritable enquête sur la Russie contemporaine, dans lequel le suspense côtoie l’ironie. L’histoire commence au moment où l’URSS commence à se disloquer. Le narrateur, Pavel Volodine, reporter grand baroudeur, se retrouve sur les lieux d’une prise d’otages quand on lui demande de venir jouer le rôle de médiateur. Pavel connait en effet Vadim, le preneur d’otages, depuis la première guerre de Tchétchénie, qu’il avait fait libérer quand il était prisonnier des rebelles. Aujourd’hui complètement désespéré, Vadim retient plus de cent personnes dans une église, qu’il menace de faire sauter. Pavel va peu à peu découvrir ce qui l’a conduit à devenir terroriste. La violence et la fatalité sont omniprésentes dans ce roman, où subsistent malgré tout quelques fragments d’humanité.
Les deux romans suivants, Le numéro 1 et Opération combinée, sont des polars, dont l’histoire se suit. Une nuit de 1984, Vladimir achète des pneus au marché noir au bord du périphérique de Moscou. Convoqué au KGB, il en ressort sans problème après avoir payé une amende, mais quelques années plus tard, cette affaire le rattrape et bouleverse sa vie à jamais. En 2018, il est contacté par un Américain d’origine Russe, David Kapovitch, qui lui ressemble étrangement. Leurs destins vont se mêler dans les deux romans, où plane l’ombre d’un ex-agent du KGB devenu numéro 1. Nous traversons la Russie post-soviétique, théâtre de complots et de meurtres sous fond de mafia et de corruption, sans savoir à qui faire confiance, d’où va venir le prochain coup et qui est à la manœuvre de cette machination au cœur du pouvoir russe. Au début du second roman, nous nous retrouvons le 14 février 2022. Vladimir est reclus dans une luxueuse datcha, surveillé par des agents du numéro 1 tandis que David est au États-Unis dans le New Jersey. Leurs chemins vont se télescoper le 22 février, quand tous les deux sont victimes d’une opération combinée. Au menu de ce deuxième opus : famille, société, religion, politique et corruption. Tout rappelle les romans de John Le Carré, quand personne ne faisait confiance à personne lors de la guerre froide. Deux romans haletants, à découvrir.

Valérie Chèze, mai 2026
Je suis Romane Monnier Delphine de Vigan
J’ai eu du mal à rentrer dans cette histoire singulière et puis, tout d’un coup, la magie a opéré, je ne l’ai plus lâché.
Un samedi soir, dans un bar, Thomas se retrouve par erreur avec le smartphone d’une inconnue, assise à la table d’à côté. Quand elle vient lui rendre son portable, elle lui laisse le sien, lui confiant même ses codes d’accès. Thomas va ainsi découvrir qui est cette femme, Romane Monnier, en entrant dans sa vie numérique. Il découvre des photos, des notes, diverses applications, des souvenirs, des enregistrements. Toute une vie, contenue dans ce tout petit objet, qui fait écho à la sienne. Père célibataire, son épouse a disparu et on dirait bien que Romane Monnier a préparé sa disparition.
Ce roman sociologique est une critique de notre société archi connectée. Il explore la place prépondérante des téléphones portables, interroge notre intimité et les traces numériques que nous laissons derrière nous. « Un jour je me débarrasserai de tout ce qui pèse sur ma conscience, je m’allègerai de tout ce qui m’encombre, le réel comme le virtuel, un jour je partirai seule, avec mes questions et mes souvenirs, seule, avec mes doutes et mes vertiges, seule, avec pour seul bagage le désir de vivre ailleurs. »

Valérie Chèze, avril 2026
Si les chats pouvaient parler Piergorgio Pulixi
J’avais découvert Piergorgio Pilixi avec sa première enquête dans L’île des âmes et j’avais été enchantée non seulement par l’histoire mais aussi par la musicalité de sa langue. Dans ce nouvel opus, bel hommage à Agatha Christie et bourré de références littéraires et cinématographiques, on suit Marzio, le libraire de Marzio Montecristo (dont nous avions fait la connaissance dans le premier volet La librairie des chats noirs).
Sa librairie a été choisie pour participer à un événement exclusif : faire le tour de la Sardaigne à bord du Mise en abyme, un petit bateau au nom ironique et au charme rétro, avec le célèbre auteur de romans policiers Galeazzo, qui doit y terminer son dernier roman. Marzio emmène avec lui ses deux mascottes, les chats Poirot et Miss Marple, qui vont activement participer à cette nouvelle enquête car bien entendu, il va y avoir un meurtre.
On retrouve dans ce roman tout le charme de l’auteur : des dialogues ciselés et gouailleurs, truffés de dialectes, un suspense assorti de fausses pistes, des interrogatoires théâtraux et un dénouement qu’aurait très bien pu écrire la maitresse anglaise du genre. Un très beau moment de lecture pour les amateurs de romans noirs.

Valérie Chèze, avril 2026
Une invitée particulière Nelle Lamarr
Voici un thriller psychologique qui va vous tenir en haleine jusqu’à la fin ! Ici, point de ruelle sombre ou de forêt sinistre : le danger vient de l’intérieur même du foyer, le piège se referme à l’intérieur même de la maison.
Une étudiante britannique emménage chez les Merritt, qui habitent une luxueuse demeure dans Hancock Park à Los Angeles. La maman, Natalie, est inconsolable depuis le décès de sa fille aînée et accueillir Tanya Blackstone sera l’occasion de faire son deuil. Mais Paige, sa cadette, a rapidement l’impression que Tanya joue un rôle et va enquêter avec son petit frère. Ils découvrent que Tanya ne vient finalement pas d’Angleterre et la tension devient grandissante. L’auteure alterne le point de vue de Natalie et celui de Paige et distille des indices au compte-goutte. Peu à peu, de rebondissements en rebondissements, nous reconstituons le puzzle, pour découvrir aussi des zones d’ombre du côté de Natalie. Un « tourneur de pages » que vous ne lâcherez pas et qui vous surprendra jusqu’à la dernière ligne !

Valérie Chèze, avril 2026
Une pension en Italie Philippe Besson
En refermant le dernier roman de Philippe Besson, j’ai eu le sentiment que tout était enfin à sa place, que l’auteur avait eu raison de mettre au jour ce secret de famille pour que personne ne souffre inconsciemment et injustement dans les générations à venir. Dans ce roman autobiographique, il relate en effet la destinée de son grand-père, que sa propre mère lui a longtemps caché.
Au milieu des années 60, une famille française part en vacances en Toscane. Les parents, Gabi et Paul, et leurs deux filles, Suzanne et Colette. Ils prennent pension à San Donato. L’été est très chaud. Le temps semble ralentir. On pense aussitôt au roman de Edward Morgan Forster, Chambre avec vue - et à son adaptation au cinéma de James Ivory - et au film Sur la route de Madison, auxquels l’auteur fait d’ailleurs référence. Soudain, leur vie va basculer définitivement et là j’ai songé à un autre roman de Forster, Maurice. L’Italie sert ici aussi de révélateur et, tout comme Lucy dans Chambre avec vue, Paul va vivre un moment de vérité. Selon la version officielle, Paul abandonne épouse et enfants pour une jeune femme de chambre alors qu’en réalité, il vit un amour avec Sandro, le cuisinier de la pension.
Philippe Besson mène l’enquête pour découvrir toute la vérité sur l’histoire de son grand-père, mêlant suspense et sensualité, avec beaucoup de pudeur et de délicatesse. Il explore l’idée qu’il aurait hérité de l’histoire de son grand-père, de l’homophobie subie et du désir refoulé. Paul n’est malheureusement pas né à la bonne époque et va perdre sa place, irrémédiablement. Écrire son histoire est une façon de lui redonner cette place et en quelque sorte de le comprendre. Un très joli roman.

Valérie Chèze, avril 2026
Le temps de vivre Estelle Lachaud
Voici le premier roman d’une Périgourdine dont une partie de la famille est originaire de mon petit village. C’est toujours un immense plaisir de lire un premier roman. Découvrir un nouvel univers, une voix neuve, une musicalité toute fraiche.
Le temps de vivre, est une utopie sur une société sans pétrole. L’action se passe en Corrèze, berceau de la famille de l’auteure, dont les grands-parents étaient vendeurs-réparateurs de vélos et des citoyens profondément engagés. Estelle Lachaud travaille depuis 25 ans dans l’aménagement et le développement durable des territoires et je me dis que ses aïeuls peuvent être fiers de la voir mettre ses pas dans les leurs.
J’ai véritablement plongé dans une bulle de bien-être dès les premières phrases. La vie est plus lente et plus douce entre les sept collines de cette préfecture. Nous faisons la connaissance avec des personnages attachants. Paul, le maire, inscrit sa ville dans des projets innovants et respectueux de cette nature magnifique que Estelle décrit si bien. Il a réussi à relier la ville aux villages mais il ne souhaite pas s’arrêter là. Il veut s’engager dans une mobilité encore plus dynamique. Lise travaille à la pâtisserie Mie-Amour avec Paul, qui livre les gâteaux sur ses deux roues. Vic et Martial viennent d’emménager et s’installent comme réparateurs de vélo. Enfin, Monsieur Monnet, le doyen grincheux de la bande, qui menace de rompre ce bel équilibre dont la mouvance ne semble pas être de son goût. Tous vont œuvrer à faire bouger les lignes.
Un très joli roman qui esquisse ce que pourrait devenir notre monde de demain si vous prenons soin de notre planète.

Valérie Chèze, mars 2026
Humus et Aqua Gaspard Koenig
J'ai découvert l’écriture de Gaspard Koenig en 2023 avec son livre Humus, dans lequel il raconte l’histoire de deux apprentis agronomes qui tentent de réparer la planète. Arthur essaie de réintroduire des lombrics sur les terres de son grand-père, en Normandie, et réparer les dégâts causés par les pesticides tandis que Kevin met au point un traitement naturel des déchets dans le Limousin. Ce roman est une tragédie, car même si l’un des deux va réussir et se retrouver à la tête d’un empire industriel, tous les deux vont voir leurs idéaux brisés par le capitalisme.
Cette année vient de paraître Aqua où l’on retrouve la Normandie. On fait la connaissance de Martin qui, haut-fonctionnaire à Paris, décide de revenir à Saint Firmin, son village natal, pour briguer la mairie. Il souhaite moderniser le réseau d’eau potable mais se heurte aux habitants dont Maria, l’épicière du village d’origine roumaine, qui défend la source des anciens, Jobard, un agriculteur adepte de pesticides, Léa, une naturopathe bouddhiste. Quand la sécheresse vient les frapper, leurs convictions sont mises à mal.
Quand Humus questionnait l’appauvrissement des sols, Aqua interroge sur la raréfaction des ressources naturelles. Tous les deux dressent une satire sociale passionnante, montrent une photo réaliste de la France rurale de cette décennie et comment rester soudé et « faire village ». On apprend beaucoup sur la gestion de l’eau dans notre pays et c’est passionnant. Ces romans sont les deux premiers d’une tétralogie sur les quatre éléments et j’attends le suivant avec hâte !

Valérie Chèze, mars 2026
L'homme des mille détours Agnès Martin-Lugand
En 2013, j’avais beaucoup aimé son premier roman, Les gens heureux lisent et boivent du café et depuis je la lis de temps en temps, quand j’ai envie de me vider la tête. Ce roman s’ouvre sur la cadre idyllique de l’île de la Réunion. Lors d’une plongée, Gary est sauvé in extremis par Yvan. Gary rêve de fonder une famille. Yvan a fui la sienne il y a 7 ans. Son livre préféré est L’Iliade et L’Odyssée et Ulysse, le nom de son fils aîné. Quand Yvan apprend que Gary veut revenir en Métropole, il lui demande d’aller voir si sa femme Erin l’attend toujours. Rien ne va se passer comme prévu. C’est une très jolie histoire d’amour et de reconstruction dans laquelle j’ai retrouvé la Bretagne et Saint-Malo avec grand plaisir. Un beau moment de détente.

Valérie Chèze, mars 2026
Persepolis Marjane Satrapi
Cela faisait longtemps que je voulais lire cette bande dessinée autobiographique et quand cette jolie édition est sortie, en un seul volume, je me suis lancée. Je viens de la terminer ce mois-ci et sa lecture a une résonnance toute particulière, forcément…
À Téhéran, en 1978, Marjane a huit ans et songe à l’avenir, se rêvant en prophète sauvant le monde. Nous la suivons jusqu’en 1994, date de son départ pour la France. On la découvre faisant son apprentissage de la vie, son exil en Autriche et ses premières amours, avec en toile de fond l’Iran, les révolutions, la guerre, l’exil, le deuil et la vie des Iraniens, notamment celle des femmes, soumises à des régimes totalitaires successifs. Les dessins sont en noir et blanc, choix assumé par l’auteure qui ne voulait pas que les dessins l’emportent sur le texte et inversement. Un très bel album !


Valérie Chèze, mars 2026
Le tableau du peintre juif Benoît Séverac
Ce roman est une enquête entre passé et présent.
Stéphane hérite d’un tableau, cadeau du peintre juif Éli Trudel à ses grands-parents pour les remercier de l’avoir caché dans les Cévennes pendant la seconde guerre mondiale. Dès lors, Stéphane n’a qu’une idée en tête, faire reconnaître ses aïeuls comme « Justes parmi les Nations » au lieu de vendre le tableau pour le sauver de la faillite. Il prend contact avec l’Institut International pour la Mémoire de la Shoah, Yad Vashem puis se rend à Jérusalem sur leur invitation. Mais quand des experts examinent le tableau, Stéphane est placé en garde à vue. L’œuvre aurait en réalité été volée.
On suit alors l’histoire croisée de la fuite du couple Trudel à travers les Cévennes pour arriver en Espagne et celle du narrateur pour remonter les traces du tableau. J’ai trouvé ce roman passionnant car, outre l’enquête, on apprend les détails sur la procédure de la reconnaissance des Justes après la Seconde Guerre mondiale parmi les nations. Il y a juste un détail absent du livre à mon sens et essentiel : c’est au survivant de faire la demande de reconnaissance de juste, un simple témoin ne le peut pas.

Valérie Chèze, mars 2026
Les eaux vives Laurent Delmont
Nous nous retrouvons en plein cœur d'une belle campagne l’été 1979, avec deux frères, en vacances chez leurs grands-parents. Ce très joli roman est une plongée dans notre jeunesse,
quand nous rêvions nos avenirs sans savoir de quoi ils seraient faits, tout en vivant nos
premières expériences. Les premières amours, les premiers chagrins, les questionnements. J’ai
beaucoup aimé l’écriture fraiche, ironique parfois et toujours teintée d’humour de Laurent. Cette lecture est tombée à point nommé en ce mois de février pluvieux et m’a véritablement reboostée ! Je le relirai avec plaisir.

Valérie Chèze, février 2026
Les deux royaumes Éric-Émmanuel Schmitt
C’est le tome 5 de la série La traversée des temps, de Éric-Émmanuel Schmitt. J’ai traversé
à fond de train la période romaine, avec ses luttes intestines et ses complots. On retrouve
Noam au moment où il arrive en Gaule et où les Romains débarquent. On croise Spartacus,
l’empereur Auguste et son épouse Livie mais aussi Jésus qui tient un tout autre discours que
celui de Rome, à Jérusalem. J’ai trouvé comme toujours la lecture fascinante. Un vrai bonheur !

Valérie Chèze, février 2026
L'héritage sans nom Ellen Gustavsen
Voici un polar de la norvégienne Ellen Gustavsen. Très bon livre, que j'ai lu en deux jours, même si j'ai trouvé un indice aux trois-quarts de la lecture mais ce n'est pas grave. Le pitch : un soir d'été, des amis célèbrent leur entrée au lycée et la fête tourne au drame
quand Elisabeth, âgée de seize ans, est victime d'un viol. Animée par un désir de vengeance, elle commet un acte aux conséquences durables pour tous les participants. Seize ans plus tard, le docteur Morten Haraldsen, un gynécologue respecté, est retrouvé assassiné dans des circonstances macabres. L'enquête est confiée au policier Lars Lukassen, qui doit jongler entre cette affaire et des problèmes personnels obsédants.

Valérie Chèze, février 2026
Hors champ Marie-Hélène Lafon
Dans ce dernier roman, Marie-Hélène Lafon nous raconte la vie de Gilles, le frère de Claire,
que nous avions déjà croisé dans Les Sources paru en 2023. Gilles est celui qui reste au pays
et qui reprend la ferme. On traverse cinquante ans en cinquante tableaux, tantôt avec Claire,
tantôt avec Gilles. Ce frère, qui est taiseux et qui souffre, le fait en silence et est comme en «
hors-champ ». L'écriture de Marie-Hélène Lafon est fluide, maîtrisée, précise et surtout raconte superbement bien les vies des travailleurs de la terre que nous connaissons tous.

Valérie Chèze, février 2026
Les belles promesses Pierre Lemaître
Les romans de Pierre Lemaître font partie des livres qu’on lit trop vite, beaucoup trop vite ! Celui-ci est un mélange de roman policier et de roman d’aventure et c’est un très grand cru.
On retrouve avec plaisir la famille Pelletier. Jean surnommé « Bouboule » poursuit son ascension sociale, avec son entreprise de prêt à porter et sa participation financière à la construction du périphérique parisien. Il est toujours accompagné de son horrible épouse Geneviève, de leurs enfants Philippe et Colette et de sa belle-sœur Thérèse. Son frère François mène seul une enquête qui le tourmente au plus haut point : il soupçonne son frère Jean d’être un tueur en série. En parallèle on fait la connaissance de Manuel, un paysan, fils d’immigrés espagnols et vétéran de la guerre d’Algérie, qui mène un combat contre le productivisme agricole. Et enfin, j’allais l’oublier, et c’est pourtant un protagoniste à part entière dans cette histoire : Joseph le chat.
Suspense, retournement de situation, ironie, ce roman est riche et passionnant.
L’auteur a commencé par nous passionner (outre ses merveilleux polars) avec la trilogie Les enfants du désastre (Au-revoir là-haut, Les couleurs de l’incendie, Miroir de nos peines, dont les deux premiers ont été adaptés au cinéma) puis il a signé la tétralogie Les années glorieuses (Le Grand Monde, Le silence et la Colère, Un avenir radieux et Les belles promesses). J’espère vivement qu’il va récidiver avec une série sur les périodes ultérieures.

Valérie Chèze, janvier 2026
Rouge décembre Blandine Bergeret
Dans le dernier roman de Blandine Bergeret, Rouge décembre, on suit Alexandre qui est touché par une tragédie, un 20 décembre. Page après page, dans une écriture rythmée qui sert formidablement bien le thème abordé – un sujet actuel qui ne laisse pas insensible - on comprend ce qui s’est tramé et quel rôle Alexandre a joué. Petit à petit le puzzle se reconstitue et on devine que la formidable bienveillance dont Alexandre est pétri s’adresse à Tom, l’autre héros de ce récit.
Comme tous les personnages des précédents romans de Blandine, Alexandre est très attachant. Il s’efforce de mener ses combats avec une foi que l’on devine inébranlable et pourtant, il ne pourra pas empêcher l’inéluctable. Blandine trouve le ton juste pour évoquer ce drame et tous les questionnements qui l’accompagnent. Elle réussit aussi malgré tout à instiller beaucoup d’humour et c’est salvateur. Sans rien dévoiler, je conclurai en disant que c’est un très bel hommage au travail des enseignants et plus largement à celui de toutes les personnes qui accompagnent les jeunes. Blandine a tout compris de nos questionnements au quotidien. J’écris « nos » car mes vingt ans d’enseignement ont forcément laissé une forte empreinte.

Valérie Chèze, janvier 2026
Nous étions le sel de la mer Roxanne Bouchard
Voici mon avant-dernière lecture de l’année 2025, le 76ème livre et elle fut vivifiante ! Un polar arrivé un matin de décembre dans mon calendrier de l’Avent littéraire de La Kube. Je ne connaissais par cette auteure et ce fut une belle surprise. Canadienne, elle enseigne la littérature au Québec et ce roman lui a valu le prix des lecteurs 2023 des Quais du polar et du Journal du dimanche.
Les faits se déroulent en Gaspésie où Catherine Day, jeune femme en pleine crise de la trentaine originaire de Montréal, est venue chercher des réponses sur son histoire familiale. Elle rencontre des pêcheurs, qui vont bientôt sortir de l’eau le corps d’une femme, Marie Galan. Et c’est alors qu’apparait le commandant Morales, chargé de l’enquête.
C’est un très beau texte. Le parler québécois se mêle au français et sa lecture est savoureuse. C’est un roman sur la transmission. Catherine Day hérite d’un legs très particulier, pour qu’elle se libère et largue les amarres pour retrouver sa mère, ou la mer. Et c’est aussi un roman dont la mer est le personnage principal. Dès les premières pages, j’en senti l’air marin me fouetter le visage, j’ai vu le varech sur les rochers, j’ai pris une bouffée d’air iodé qui m’a fait du bien !

Valérie Chèze, janvier 2026
Entre toutes Franck Bouysse
Franck Bouysse, dans son dernier roman, Entre toutes, se penche sur la vie de sa grand-mère Marie. Comme toujours, je me suis laissé happer par son écriture délicate et poétique.
Marie a traversé le siècle sans faire de bruit, dans son petit hameau de Corrèze. C’était une femme forte comme il y en avait des milliers dans nos villages. Elle ressemble en de nombreux points à mes grand-mères, qui ont vécu tout près et ont partagé les mêmes traumatismes : des pères revenus de la premier guerre meurtris, des époux partis trop tôt, des évènements tragiques ou bien héroïques qui se sont déroulés à quelques kilomètres, le goût pour la lecture, l’attachement viscéral à leur famille et à leur terre.
Franck Bouysse a l’art de glorifier les vies de gens simples avec une grand pudeur. Et il pose la question de l’héritage : « Nous sommes capables de cartographier le génome humain, d’identifier les anomalies, mais nous ne sommes pas en mesure d’évaluer quelle part du vécu de nos aïeuls nous imprègne réellement, ce bruit de fond dans nos cellules qui rôde comme un fantôme. Qu’est-ce qui se perd et se conserve dans le grand délayage héréditaire ? Qu’est-ce qui s’endort ? Qu’est-ce qui disparait à jamais ? » Je n’ai pas davantage la réponse mais j’ai le profond sentiment que nos aïeuls, et plus largement nos aïeux, infusent en nous, pour toujours.
Ce texte est bouleversant et résonne de façon universelle. C’est un grand cru.

Valérie Chèze, décembre 2025
Tout le monde garde son calme Dimitri Kantcheloff
Tout le monde garde son calme, de Dimitri Kantcheloff, voici un roman à découvrir ! On part à Lyon et on retourne en 1979 suivre Victor Bromier qui, licencié de son emploi de représentant en parapluies, va rencontrer Corinne un soir de noyade dans des verres de Jack Daniel’s. Cette rencontre improbable entre un petit bourgeois et une punk braqueuse révolutionnaire va les mener ensemble à une tournée de braquages.
Son écriture cinématographique, légère et drôle, nous donne le sourire du début à la fin. On sent aussi le vibrant hommage à Manchette, Echenoz, Blier et Lautner. Tout un monde que les moins de quarante ans ne connaissent pas !
Celui-ci est son troisième roman après Vie et mort de Vernon Sullivan qui évoquait Boris Vian.
Le nom de l’auteur, aux sonorités russes, m’avait attirée à la foire du livre de Brive, je m’étais approchée et Dimitri Kantcheloff (qui n’a de Russe que le nom, sa famille ayant quitté la Russie au moment de la Révolution) m’avait gentiment demandé avec un grand sourire s’il pouvait me résumer son roman ! Après un échange réjouissant, j’étais repartie avec une dédicace ! C’est cela la magie des salons : faire la connaissance de « nouveaux » auteurs et, cerise sur la page, aimer leur livre !

Valérie Chèze, décembre 2025
La vérité sur la lumière Augure Ava Olafsdottir
La vérité sur la lumière de l’Islandaise Audur Ava Olafsdottir (Rosa Candida, Miss islande), met en scène Dÿja, issue d’une lignée de sage-femmes, qui est elle aussi une « mère de la lumière ». Ses parents dirigent des pompes funèbres, sa sœur est météorologue. Elle vit dans l’appartement sombre de sa grand-tante et retrouve ses manuscrits, des récits de sage-femmes parcourant la lande dans le blizzard, des réflexions sur la vie, sur la planète, sur la lumière. Dÿja va mettre au monde son 1922e bébé alors qu’un ouragan menace. Ce petit roman n’a ni début ni fin et pourtant la magie opère. C’est une réflexion sur la vie humaine - « L’homme vient au monde nu comme un ver et cherche un sens à l’existence. » - et sur la lumière : la lumière qui disparait lors des hivers islandais, la lumière qui n’entre pas dans l’appartement de Dÿja, la lumière qui s’en va quand un petit être meurt et la lumière qui éblouit un petit être qui naît. Un bien joli roman à l’écriture délicate.

Valérie Chèze, décembre 2025
La maison vide Laurent Mauvignier
Prendre un plaisir fou à lire un roman, essayer de freiner la lecture en vain, voir les pages se tourner frénétiquement et se retrouver à la dernière, au dernier mot, piano. Me dire que j’aurais dû y aller plus piano, justement. Pianissimo même. Mais je n’ai pas pu. Pourtant j’ai pris le temps de relire certains passages, certaines phrases, pour les déguster. Ce roman est un chef d’œuvre et il mérite assurément son prix Goncourt.
La maison vide est en réalité très peuplée. Remplie d’histoires de famille que Laurent Mauvignier met au jour avec beaucoup de délicatesse, révélant les destins de femmes comme il y en a eu tant dans nos villages. On découvre aussi les hommes qui gravitent autour. Dans ce roman, l’auteur essaie de comprendre ce qui a pu pousser son propre père à se suicider quand il avait 16 ans, comment des liens transgénérationnels se tissent et laissent des traces profondes sur les descendants.
Si le sujet vous intrigue, je vous conseille de lire Aïe, mes aïeux de Anne Ancelin Schützenberger. À travers son analyse clinique et sa pratique professionnelle, elle nous explique que nous sommes un maillon dans la chaîne des générations et que « nous avons, curieusement, à payer les dettes du passé de nos aïeux ». Une sorte de « loyauté invisible » nous pousse à répéter, que nous le voulions ou non, que nous le sachions ou pas, des situations agréables ou des événements douloureux. Nous sommes en réalité moins libres que nous le croyons mais le savoir et démêler les fils nous aideraient à sortir du destin répétitif de notre histoire. Vaste programme !
Si vous découvrez Laurent Mauvignier, je vous conseille aussi Continuer et Histoires de la nuit que j’avais beaucoup aimés.


Valérie Chèze, novembre 2025
Roman fleuve Philibert Humm
Si l’envie vous titille de faire du canoë sur la Seine de Paris au Havre en vous fendant la poire et en toute sécurité, j’ai la solution : lisez Roman fleuve de Philibert Humm. Votre voyage sera épique, semé d’embûches certes mais vous ferez des rencontres inoubliables, aussi drôles qu’absurdes, en compagnie de ces trois amis un brin loufoques qui ont eu l’idée de ce périple. Notez que ce roman a été couronné du prix Interallié en 2022.
Et si vous êtes à Paris en ce moment, une pièce de théâtre adaptée de ce roman par Arthus de Boisjolly est jouée dans la salle À la folie théâtre dans le 11e arrondissement jusqu’au 9 novembre prochain. Les critiques sont dithyrambiques !

Valérie Chèze, octobre 2025
Revenir à Marimbault Stéphanie Chaillou
Vendredi soir dernier, je suis allée à la rencontre d’une librairie et d’une auteure que je ne connaissais pas et ce fut de très belles surprises. À Bordeaux, dans le quartier des Chartrons, la librairie Olympique a été reprise depuis un an et demi par Marie, une Corrézienne, fille de ma libraire. Imaginez une petite librairie à la devanture rouge, faisant face à la jolie halle des Chartrons, une librairie où il fait bon fouiner, une librairie qui a assurément une âme. Mes amis bordelais, allez voir Marie, vous trouverez des bonheurs de lecture !
Quant à l’auteure, il s’agit de Stéphanie Chaillou, venue présenter son dernier livre, Revenir à Marimbault, paru aux Éditions Noir sur Blanc. Comme me l’a joliment dédicacé Stéphanie, ce roman est « une exploration sensible des liens familiaux et de la fratrie ». On découvre Jean-Noël, revenu à Bazas après trente ans à la suite d’un appel de son frère. Ce retour est l’occasion pour lui de faire face à son passé et pour nous de découvrir son histoire. La langue de Stéphanie est délicate, suggère plus que ne décrit, tout en finesse et je suis ressortie de la lecture enchantée, prête à commencer son roman précédent, Le goût de la trahison.
J’ai noté une phrase que je trouve très belle, et qui répond en partie à une questionnement que je me fais depuis si longtemps. Je vous la livre : « Est-on jamais frère, songe Jean-Noël. On grandit, et l’on se retrouve un jour avec à côté de soi un homme dont on ne sait plus rien. Ni le présent. Ni le passé. Ni ce qu’il a vécu ou espéré. Un homme qui est un frère mais un frère étranger. Et c’est son corps qui vous le dit. […] C’est le corps de ce frère inconnu – celui-là même qui se tient devant vous – qui vous dit que ça n’existe pas, l’enfance partagée. Les paysages et les odeurs. Les fleurs de tilleul qui sèchent sur les grands draps blancs. Le chant entêtant des grenouilles. Tout ça, c’est du vent. On ne partage pas son enfance. On espère seulement qu’elle a eu lieu. »
Stéphanie Chaillou, une auteure à lire impérativement !

Valérie Chèze, octobre 2025
Une saison de colère Sébastien Vidal
Voici un roman qui va très certainement marquer cette nouvelle rentrée littéraire ! Non seulement parce qu’il fait formidablement écho à l’actualité mais surtout parce qu’il est une vraie réussite.
Livre après livre, l’écriture de Sébastien Vidal évolue et Une saison de colère est un grand cru. Dans ce roman noir, on découvre les combats sociétaux et écologiques qui animent l’auteur, un homme profondément humain.
En ce début de printemps où la nature s’éveille et revit, la colère gronde à Lamonédat, nom fictif d’une commune de Corrèze que chaque gentilé reconnaitra, avec la fermeture de l’usine VentureMétal et le projet touristique qui menace la Coulée Verte. Les habitants se mobilisent pour essayer de sauver ces deux poumons qui font battre le cœur de la petite ville, par une grève générale et la création d’une Zone À Défendre. Sébastien Vidal ne laisse aucun répit à ses héros, entre meurtres, complots et secrets dévoilés. L’étoffe riche de chacun des personnages donne à ce roman choral une vraie densité et on suit avec plaisir les questionnements de Jolène, Julius, Jarod et Grégor.
Ce que j’aime particulièrement dans l’œuvre de Sébastien Vidal, et ce livre n’y fait pas exception, c’est son écriture superbe et ciselée et l’omniprésence faite à la nature et aux animaux. Au milieu de l’intrigue menée tambour battant, il prend le temps de poser nos yeux sur la lumière du soleil cascadant dans les feuilles d’un arbre ou le roucoulement d’une tourterelle, créant des métaphores toutes plus belles que les autres, pour le plus grand plaisir du lecteur. En Corrèze, comme certainement partout ailleurs à la campagne, nous vivons en accord avec les saisons et son écriture ne laisse pas insensible. Avec ce dernier roman, l’auteur clôt d’ailleurs « Le cycle des saisons », après Ça restera comme une lumière, Où reposent nos ombres et De neige et de vent.

Valérie Chèze, septembre 2025
Ce que je sais de toi Éric Chacour
Ceci est un premier roman et c’est un joyau ! Je ressors de sa lecture bouleversée et il va me falloir quelques jours avant de me plonger dans une nouvelle lecture. Il fait partie de ceux qu’on commence et qu’on ne lâche pas jusqu’à la dernière page.
L’histoire est singulière. Elle nous entraîne dans la communauté levantine du Caire, des années 80 du règne de Nasser jusqu’aux années 2000. Tarek doit devenir médecin, reprendre le cabinet médical de son père et épouser Mira. Mais rien ne se passe comme prévu quand il ouvre un dispensaire dans un quartier défavorisé de la capitale et rencontre Ali.
Page après page, on découvre des pans de ces destins entremêlés, écrits à la deuxième personne par un narrateur dont on découvre l’identité à la fin. L’écriture est tout en finesse, en sensibilité et d’une sensualité folle. L’émotion grandit au fur et à mesure de la lecture du destin émouvant d’un homme à la recherche de la vérité, au milieu d’une famille déchirée et d’une société en plein changement.
Ce roman a été primé de multiples fois (Prix Fémina des lycéens 2023, Prix des Libraires 2024, Prix des cinq continents de la Francophonie, etc.) et c’est mérité !

Valérie Chèze, juillet 2025
Petite Lisa Rachel Mourier
Certaines lectures sont de belles découvertes auxquelles on ne s’attend pas. Petite Lisa de Rachel Mourier en est une.
À la vue de la première de couverture, je ne suis pas certaine que j’aurais choisi ce roman : l’entrée du camp d’Auschwitz tout en bas, des chiffres en filigrane et une libellule. En deuxième page, une dédicace : « Pour ma chère Valérie, j’espère qu’il te plaira autant qu’à moi… ». Ce livre est un cadeau. Un livre offert est toujours le plus merveilleux des cadeaux et oui ma chère Carine, ce livre m’a plu autant qu’à toi. Merci à toi !
Ce premier roman retrace l’histoire de Lisa, qui quitte un temps la Slovénie pour revenir en France sur les traces de son passé. La narration se superpose entre passé et présent et on la suit à Dijon puis en déportation, au block 10 du camp d’Auschwitz où les nazis menaient des expériences de stérilisation de masse.
En racontant ses souvenirs et en revivant l’indicible, Lisa va peu à peu se délester d’un fardeau trop lourd pour elle et faire des découvertes. Ce roman est étonnant. Le sujet est sombre et pourtant je suis sortie de cette lecture plus légère et une fois de plus convaincue que le travail de mémoire est essentiel pour les générations futures et pour rendre hommage aux disparus qui ont donné leur vie. C’est un très joli roman à découvrir !

Valérie Chèze, juillet 2025
Convoi pour Samarcande Gouzel Iakhina
Je viens de débarquer sur le quai de la gare de Samarcande, après un mois et demi de voyage littéraire depuis Kazan, en compagnie de Deïev, un officier de l’Armée Rouge, la commissaire Blanche, l’infirmier Boug et 500 enfants. Nous sommes le 15 novembre 1923 et je ressors sonnée de cette lecture et de ce voyage de 4000 kilomètres à travers les forêts de la Volga, les steppes de l’Oural et les déserts d’Asie centrale.
Ce roman conte une histoire méconnue de l’URSS : le début des années 20 voit une famine dévaster la région de la Volga et le gouvernement soviétique met en place des convois d’évacuation vers Samarcande, au Turkestan, ville de l’actuel Ouzbékistan. Gouzel Iakhina (auteure de Zouleikha ouvre les yeux et des Enfants de la Volga) raconte cette épopée fascinante, montrant comment Deïev va sauver des enfants, les protégeant de la faim, de la soif, du choléra, des conflits mais aussi de la peur. C’est aussi l’occasion pour ce héros ordinaire de prendre le chemin de la rédemption afin de racheter ses crimes commis au nom du pouvoir soviétique.
La langue de Gouzel Iakhina est riche, restituant le moindre détail et parfaitement transcrite par la plume de sa traductrice Maud Mabillard. Comme pour ses romans précédents, l’auteure a mené des recherches fouillées et la lecture de ce roman est nécessaire pour qui s’intéresse à l’histoire de ce pays. Après trois romans, son œuvre est entrée dans la cour des grands, apportant sa pierre à l’édifice construit par Alexandre Soljenitsyne (L’archipel du Goulag, Le Pavillon des cancéreux) et Vassili Grossman (Vie et Destin).

Valérie Chèze, juin 2025
La maison sur la place Nathalie Longevial
Lorsque j’ai rencontré Nathalie Longevial au printemps dernier, elle m’avait donné Rendez-vous à Heyo avec son précédent roman. Comme j’affectionne le Pays-Basque, je m’étais empressée d’y partir et j’avais vraiment beaucoup aimé. Et quand La maison sur la place est paru il y a quelques semaines, je me suis programmé illico prestissimo une petite semaine de lecture dans ce même village.
Dès les premières lignes, l’histoire de Rose a fait résonner quelque chose en moi. Nous avons à peu près le même âge, nous avons fait la terrible expérience de la perte d’un être cher et comme elle, je m’apprête de nouveau à vivre un nouveau changement de vie. Retourner à Heyo et retrouver la jolie plume de Nathalie m’a fait un bien fou. Revoir les habitants croisés dans le premier roman était un réel plaisir et j’ai eu comme l’impression de me poser quelques heures loin de l’agitation de ma vie. J’ai accompagné Rose dans sa quête et je pense avoir compris le message que Nathalie fait passer dans ce roman : vivre notre vie ne nous empêche pas de rester loyal à ceux que nous avons perdu ou quitté, avancer en assumant nos choix nous aide à laisser nos doutes et nos freins derrière nous et rien n'est jamais perdu d’avance. Tout peut arriver. Tout peut nous arriver tant que nous gardons la foi et l’optimisme et surtout que nous savons saisir les chances qui s’offrent à nous. J’ai envie de dédier cette lecture à ceux qui n’osent pas, à ceux qui trouvent n’importe quel prétexte pour ne pas faire, ne pas dire, ne pas aller, ne pas tenter, à ceux qui ont toutes les ressources en eux et ne les voient pas. Car la Rose de la fin du roman n’est plus du tout celle des premières pages. Et c’est grâce à l’auteure qui a le don, avec générosité et humour, de faire grandir ses héros. Car Rose n’est pas la seule à avoir changé, mais je ne vous en dirai pas davantage ! À moins que ce ne soit tout simplement grâce à ce merveilleux petit village, qui je l’espère sera le théâtre d’un prochain roman de Nathalie. J’aimerais tant y revenir, et comme il n’existe que dans son imagination, à bon entendeur !

Valérie Chèze, novembre 2024
Jour de ressac Maylis de Kerangal
Voici un premier retour de lecture après ma visite à la Foire du Livre de Brive-la-Gaillarde.
J’ai choisi de commencer par Jour de ressac, de Maylis de Kerangal, que j’avais aussi rencontrée à Moscou dans la magnifique librairie Biblioglobus, et je viens de passer des heures de lecture fabuleuses. Je crois avec lu tous ses livres et je les ai tous aimés. Celui-ci va rejoindre mon panthéon car il a ravivé en moi des souvenirs enfouis. Je suis revenue dans des lieux où j’ai vécu, Le Havre et Londres, des villes auxquelles je suis particulièrement attachée et qu’elle décrit si bien.
L’héroïne reçoit un appel d’un officier de police judiciaire du Havre : le corps d’un homme a été retrouvé sur une plage et il lui demande de se rendre au commissariat de la ville pour « une affaire vous concernant ». Abasourdie, elle entend cette phrase tambouriner sous ses tempes, cherchant à comprendre. Elle prend alors le premier train et découvre qu’un ticket de cinéma avec son numéro de téléphone a été trouvé dans la poche de cet inconnu. Commence alors une fouille de sa mémoire quasi obsessionnelle avec des aller-retours entre le présent et le passé.
Ce livre n’est pas un polar. La narratrice, dont on ne connaitra jamais le prénom, fait en réalité une promenade dans la ville du Havre en se reconnectant à son passé pour tenter de comprendre qui était cet homme et quel lien ils avaient. Ce roman écrit à la première personne semble mêler intimement ses souvenirs et ceux de l’auteure, qui est originaire du Havre et y a passé son enfance et son adolescence.
Le Havre était déjà le décor de son premier roman Réparer les vivants. Sous sa plume fluide et sensible on devine un vrai attachement et une immense tendresse pour cette ville ainsi qu’une certaine nostalgie d’une adolescence heureuse.
Si vous ne connaissez encore pas Le Havre, courez-y, cela vaut franchement le détour et emportez dans vos bagages les romans de Maylis de Kerangal !

Valérie Chèze, novembre 2024
Les garçons russes ne pleurent jamais Valérie Van Oost
Les salons littéraires sont des rendez-vous avec ses lecteurs mais aussi des moments privilégiés pour faire de belles rencontres avec des écrivains.
Lors du salon de Saint-Paul-Lès-Dax, organisé par Rencontres des auteurs francophones, j’ai notamment fait la connaissance de Valérie Van Oost. Je ressors complètement chavirée de la lecture de son roman Les garçons russes ne pleurent jamais. Décidément la Russie me suivra toujours. Ce pays est l’un de nos points communs avec Valérie, mais pas pour les mêmes raisons.
Je reste bouleversée par l’histoire de Sacha, adopté en Russie à l’âge d’un an et qui revient à l’adolescence avec ses parents dans la ville où il est né. Ils font le voyage en bateau, de Moscou à Astrakhan. Tel le cours de la Volga qui berce notre lecture, son parcours n’est pas un long fleuve tranquille mais il est sinueux et difficile. Sacha se cherche, il éprouve ses parents dont le couple vacille, il explore tous les champs des possibles et se met régulièrement en danger. On sent Antoine et Juliette toujours dans la retenue, tant ils appréhendent de laisser leur fils s’échapper. On les sent parfois seuls aussi dans les épreuves, que leurs proches ne comprennent pas, peut-être par manque d’empathie. L’adoption de Sacha, sa vie à Paris et ce voyage de retour aux sources sont racontés sur fond de rap français et de pop russe avec une infinie délicatesse et une très riche palette d’émotions. Sacha et ses parents m’ont profondément émue, sans aucun doute aussi parce que Valérie a su par ses mots et l’ambiance de son très joli roman faire revivre en moi cette Russie que j’aime profondément et où j’ai laissé une partie de moi.

Valérie Chèze, mars 2024
Miracle à la combe aux aspics Ante Tomić
Cela faisait longtemps que je n’avais pas autant ri à la lecture d’un roman ! Ce roman drôle et déjanté rappelle l’univers loufoque de Romain Puértolas (L’Extraordinaire Voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea).
Nous partons à la rencontre d’une famille peu commune, qui vit à l’écart du monde dans un village perdu et dans un hameau à l’abandon, loin de tout, et qui ignore l’État et les fondements de la civilisation. Dans la famille Aspic nous avons le père, un vieux bourru, brutal et borné à qui sa femme a dit avant de mourir : « Tu es une merde », et ses quatre fils, qui risquent de terminer comme lui s’ils ne se prennent pas dare-dare en main !
Personne ne se risque à fouler leur territoire, au risque de se voir recevoir un coup de fusil et de finir comme engrais pour le jardin potager familial ! Ils se lavent quand ils y pensent et se nourrissent exclusivement de polenta, qu’ils cuisinent à toutes les sauces. Un beau jour, le fils aîné, Kresimir, se met en tête, sur les conseils du curé, de trouver une épouse. Pour cela il doit partir à la ville et à partir de là, le rocambolesque côtoie le burlesque et l’absurde. De rebondissements en rebondissements nous tournons les pages avec grand plaisir, tant le rythme effréné de l’histoire nous tient en haleine.
Originaire de Dalmatie, Ante Tomić est un journaliste, scénariste et écrivain croate et il parait que ce roman est en cours d’adaptation au cinéma. Je vais y aller en courant ! Bref ne manquez pas ce chouette roman !

Valérie Chèze, mars 2022
Madame Hayat, Ahmet Altan
Grâce à ma libraire, j’ai fait une belle découverte, celle d’un auteur turc, Ahmet Altan. Journaliste, il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont un recueil de texte écrits en prison, Je ne reverrai plus le monde, couronné par le prix André Malraux. Il a en effet été emprisonné plus de quatre ans à Istambul pour avoir été accusé d’avoir été impliqué dans la tentative de putsch manqué du 15 juillet 2015. Il a écrit Madame Hayat en prison et cela n’en a que de plus de retentissement.
Fazil, le jeune narrateur, part faire des études loin de chez lui et, boursier, il gagne sa vie comme figurant dans une émission de télévision. Là, il rencontre Madame Hayat, qui a l’âge d’être sa mère, dont il tombe éperdument amoureux. Quelques jours plus tard il fait une nouvelle rencontre, cette fois d’une jeune femme, Sila. Cette superbe fable est le roman d’une double initiation, celui d’une éducation sentimentale et celui d’une prise de conscience politique (dans un pays qui ressemble à la Turquie mais qui n’est jamais nommé). Et c’est aussi une ode à la littérature, dont le héros est un passionné.
Côtoyer Madame Hayat va éclairer Fazil sur le sens de la vie. L’auteur décrit cette femme en des termes magnifiques, avec sa « robe au décolleté profond, couleur de miel, qui moulait fermement son corps tout en rondeurs » et son rire qui évoque « les oiseaux du matin, des éclats de cristal, l’eau claire qui cascade sur les pierres d’un torrent, les clochettes qu’on accroche aux arbres de Noël, une bande de petites filles courant main dans la main. » On ne sait pas vraiment quel âge elle a, probablement entre 45 et 55 ans mais une chose est sûre : sa sagesse et sa maturité vont protéger Fazil du contexte ambiant, avec les arrestations arbitraires et la vie des gens qui peut changer en une seule nuit. Dans ses bras il oublie tout. Sa rencontre avec Sila, jeune étudiante qui cherche à quitter le pays, va également l’influencer profondément et avec elle il peut s’imaginer un autre avenir.
Déchiré entre ces deux femmes et coincé dans ce pays dont les possibilités d’évasion sont compliquées, hormis dans les livres, Fazil devra faire des choix. Quand il dit qu’« on n’apprend pas grand-chose sur l’existence, dans les familles heureuses, je le sais à présent, c’est le malheur qui nous enseigne la vie », il complète merveilleusement cette citation de Léon Tolstoï dans Anna Karénine : « Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l'est à sa façon. »
Ce superbe roman a remporté le prix Femina du roman étranger 2021 et c’est mérité !

Valérie Chèze, février 2022
La porte du ciel, Éric-Emmanuel Schmitt
Ce roman est le deuxième opus de la nouvelle série d’Éric-Emmanuel Schmitt La traversée des temps, qui en comptera huit. Il vient après Paradis perdus dans lequel nous avons fait la connaissance de Noam, à l’époque néolithique. Né il y a 8000 ans dans un village lacustre, au cœur d’une nature paradisiaque, il rencontre Noura, une femme séduisante et imprévisible qui participe à son éveil. À la fin du roman, Noam affronte le Déluge et semblable à Noé, il entre dans l’histoire. Dans La porte du ciel, nous le retrouvons, dévasté par la perte de Noura, enlevée de façon mystérieuse. Il mène son enquête pour la retrouver et arrive en Mésopotamie où se produisent des événements incroyables : la domestication des fleuves, l’irrigation des terres, la création de premières villes, l’invention de l’écriture et la découverte de l’astronomie. Ses pas le mènent à Babel, où le tyran Nemrod fait construire par des esclaves la plus haute tour jamais conçue. Cette tour, qui symbolise la grandeur de la cité, permettra de découvrir les astres et d’accéder aux Dieux, devenant une véritable « porte du ciel ». Grâce à ses talents de guérisseur, Noam s’introduit dans tous les milieux pour essayer de retrouver sa belle.
Éric-Emmanuel Schmitt travaille depuis plus de trente ans à ce projet titanesque : raconter l’histoire de l’humanité sous la forme d’un roman. Il a fait de nombreuses recherches, scientifiques, philosophiques, sociologiques, religieuses et médicales afin de raconter cette fabuleuse histoire, en faisant défiler les siècles afin que ce passé éclaire notre présent. Telles des âmes errantes, Noam et Noura vont traverser les siècles et découvrir avec stupeur l’univers anarchique des temps présents. « Je crois au pouvoir du roman qui est le contraire des ruines. Les ruines nous montrent les vestiges du passé. Le roman nous renvoie dans le passé comme s’il était le présent, il a le pouvoir de la renaissance, de faire apparaître la chair, l’émotion, la vie. Le roman est primordial pour raconter l’Histoire car il abolit la distance et le temps », dit l’auteur.
Ce sera un grand bonheur de découvrir les opus suivants, tant les personnages d’Éric-Emmanuel Schmitt sont forts et attachants et sa langue vivante, précise et ici navigue entre réalisme et onirisme.

Valérie Chèze, janvier 2022
S'adapter, Clara Dupont-Monod
Voici un récit court et immensément poignant qui a obtenu les prix Femina et Landerneau des Lecteurs. Clara Dupont-Monod raconte, avec beaucoup de justesse et de sensibilité, comment une famille s’est adaptée à l’arrivée en son sein d’un enfant inadapté. Inadapté, un joli mot beaucoup plus juste que « anormal » (qu’est-ce que la normalité ?) ou bien « handicapé » (le mot n’est pas beau). Ce petit frère, jamais nommé autrement que « l’enfant », poupée de chiffon, muet et aveugle va bouleverser la vie de cette famille qui vit dans un hameau des Cévennes.
L’auteure a choisi de construire son récit à partir du ressenti des pierres du mur de la cour. Nous suivons d’abord l’aîné, puis la cadette et enfin le petit dernier. Trois chapitres, trois narrations pour raconter les bouleversements de leurs existences, de leurs comportements, de leurs réactions face au handicap et les retentissements jusque dans leur vie d’adultes.
Ce livre montre comment un même évènement dans une famille est vécu de façon complètement différente par ses membres. Ce livre m’a énormément marquée car il fait écho au récit que je viens de publier (Je m’appelle Fantine). Cette phrase résume à elle seule ce que Fantine serait devenue si elle avait vécu : « Leur enfant grandirait, certes. Mais il resterait aveugle, ne marcherait pas, serait privé de parole, et ses membres n’obéiraient à rien puisque le cerveau ne transmettait pas ce qu’il faut. Il pourrait pleurer ou exprimer son bien-être, mais pas plus ».
Ce fut un intense moment de lecture. Ce roman est conté avec une grande poésie, où le soleil, les plantes, les arbres et les pierres de la montagne cévenole participent au triomphe de la vie malgré la mort.

Valérie Chèze, décembre 2021
Trois étoiles pour un meurtre, Peter May
Voici l’avant dernier livre du maître du polar écossais, j’ai nommé Peter May et c’est un très bon cru ! Ce livre est le cinquième opus de la série Assassins sans visage mais on peut aisément lire celui-ci sans avoir lu les quatre autres.
Peter May s’est installé dans le Lot depuis quelques années, tout comme son héro Enzo MacLeod, de mère italienne et de père écossais.
Marc Fraysse, un grand chef français, qui tient un restaurant étoilé en Auvergne près de Thiers, est retrouvé assassiné. Des rumeurs prétendent qu’il était sur le point de perdre sa troisième étoile. Sept ans après les faits, la lumière n’a jamais été faite sur ce meurtre et c’est là qu’Enzo entre en scène. Ancien légiste, professeur d’université et spécialisé dans les affaires criminelles non élucidées, il reprend cette enquête et se rend sur les lieux. Voici ce qu’il découvre : une épouse jalouse, une maitresse délaissée, un frère dévorant, un critique rempli d’acrimonie et un bookmaker louche.
Avec l’aide de Dominique, une femme gendarme, et de sa fille Sophie, Enzo commence à démêler les événements du passé en échangeant avec l’entourage du défunt et en se plongeant dans une autobiographie que Marc Fraysse avait commencé à rédiger. On perçoit très vite des similarités dans la vie du détective et de la victime : une relation conflictuelle avec leur famille et une rivalité fraternelle. Enzo va puiser dans sa vie les fils pour comprendre les motivations de Fraysse.
Le cadre est superbe - les montagnes du Massif central en novembre, à la veille de terribles tempêtes de neige comme celle de la fin du roman – et les scènes décrivant les dégustations de mets et de vins sont un pur plaisir. Décidément Peter May semble être un fin gourmet, ce qu’il confirme en dédiant notamment ce roman au chez Michel Bras, qui lui a « offert le libre accès à sa cuisine, et fait goûter les meilleurs plats de [sa] vie ». Bref, un très bon polar !

Valérie Chèze, décembre 2021
Le parfum des cendres, Marie Mangez
Ce premier roman paru chez Finitude est une ode aux parfums, aux senteurs, aux arômes, aux fragrances et autres essences. Sylvain Bragonard (vous aurez reconnu le jeu de mots sur son nom de famille) est passionné depuis toujours par les parfums. Passionné le mot est faible, je devrais plutôt écrire habité. Petit il cherchait constamment des senteurs et demande même à sa sœur ce qu’il sent, lui. Son rêve était de devenir parfumeur et pourtant aujourd’hui il est thanatopracteur, ou embaumeur pour faire plus joli. On découvre sa vie grâce à la narratrice, Alice, une jeune thésarde qui s’intéresse à cette étrange profession et qui est passionnée de musique. Sylvain sent et compose des assortiments de parfums
Alice côtoie Sylvain tous les jours et pourtant il reste une énigme. Il parle très peu et semble beaucoup plus à l’aise avec les vivants qu’avec les morts. Il est aussi taiseux et fermé qu’elle est vive et drôle. Petit à petit elle va l’apprivoiser et comprendre ce qu’il cache depuis quinze ans.
Ce livre est une belle découverte. Joliment construit et poétique, son histoire est très touchante.

Valérie Chèze, décembre 2021
L'équilibre du monde, Rohinton Mistry
Dès les premières pages, nous nous retrouvons sur une autre planète, expression souvent utilisée par des Occidentaux qui ont vécu en Inde. L’expérience de l’Inde en effet ne ressemble à aucune autre. L’Inde est unique. Et c’est ce que confirme ce magnifique roman de Rohinton Mistry, romancier anglophone né à Bombay, qui dépeint ici l’Inde des années 70 et 80, véritable « odyssée d’une nation et parabole de la condition humaine » comme l’indique le quatrième de couverture.
Nous sommes en 1975, dans une ville de bord de mer qui n’est pas nommée. Dans un même quartier vivent des personnages de multiples origines : Dina, une jeune veuve qui se lance dans la confection à domicile pour survivre, son « locataire payant » Maneck, descendu de son village de montagne pour étudier, Ishvar et Omprakash, deux tailleurs issus de la caste des intouchables qui ont fui leur village natal, Shankar, cul-de-jatte et mendiant. Le gouvernement vient de déclarer l’état d’urgence, une période marquée par d’énormes troubles politiques et des violations des droits humains, comme la détention, la torture et la stérilisation forcée. Indira Gandhi n’est jamais nommée, simplement appelée le « premier ministre », mais elle est une présence sinistre et les décisions de son gouvernement vont bouleverser la vie des personnages qui, dans cet état inhumain, vont passer de la méfiance à l’amitié et à l’amour.
Avec un réalisme et une vraie empathie qui n’est pas sans rappeler Charles Dickens et Victor Hugo, l’auteur capture toute la cruauté, la corruption, la dignité et l’héroïsme de l’Inde. Ce roman n’est pas récent, il a été publié en 1995 (traduction française en 1998) mais je viens de le découvrir et je ne pouvais pas le passer sous silence. Un grand roman, sombre mais plein d’espoir. À découvrir absolument !

Valérie Chèze, novembre 2021
De force, Karine Giebel
Karine Giebel. Ce nom vous est inconnu ? Courez vite vous procurer l’un de ses livres, n’importe lequel, ils sont tous formidables ! Elle frappe très fort à chaque fois et personnellement je ne suis jamais déçue ! Mon préféré ? Meurtres pour rédemption. Le dernier sorti ? Glen Affric.
Aujourd’hui je vais vous parler de De force, paru en 2016. Je l’ai littéralement dévoré. Comment qualifier l’œuvre de Karine Giebel ? Ce ne sont pas des policiers. Pas que. Ce ne sont pas des thrillers. Pas au vrai sens du terme. Ce sont plutôt des polars psychologiques. Et celui-ci est psychologique et violent à haute dose ! Voici le pitch : Maud, une jeune femme de 21 ans, se promène tranquillement avec son chien lorsqu’elle se fait agresser. Elle est sauvée par Luc, un joggeur de passage. Traumatisée, la jeune femme est conduite à l’hôpital. Son père, médecin, convainc Luc, qui est en fait garde du corps de métier, de venir travailler pour lui et protéger Maud. On lit ce huis-clos étouffant et violent avec un vrai plaisir. Mais si mais si ! Et jamais on ne devine la fin. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir échafaudé théorie sur théorie, toutes fausses au final ! Et les personnages ont une vraie densité, forts à première vue mais avec de vraies fêlures et des secrets pour certains, et c’est en cela que l’aspect psychologique l’emporte sur le policier. Bref, un vrai page turner.

Valérie Chèze, novembre 2021
Les indécis, Alex Daunel
Voici un petit livre très original et atypique, paru dans la Collection Instants Suspendus des Éditions de l’Archipel.
Max se retrouve subitement dans un endroit austère. Il a 33 ans et comprend qu’il vient de mourir d’un accident de voiture. Cet endroit, ce n’est ni le Paradis, ni l’Enfer, ni le Purgatoire. Cet endroit c’est l’Inspiratoire. Ici on lui demande d’élire son genre littéraire préféré afin d’inspirer un auteur sur terre. Max est tout d’abord très dérouté. Il n’a jamais vraiment beaucoup lu et ne sait pas du tout quoi choisir. Encore sous le choc de sa mort, il est ce que l’auteure appelle un « indécis » et c’est grâce à Mme Schmidt, sa professeure de français défunte, qu’il va cheminer. Il n’a que vingt-quatre heures pour faire la plus importante décision de sa… mort !
En des chapitres courts, Max rebalaye sa vie, avec ses joies, ses ruptures, le décès de sa mère, ses choix et Alex Daunel questionne son rapport à la littérature et sur comment il s’est construit.
Petit bémol quand même : j’aurais aimé que l’auteure fouille un peu plus le sujet en analysant par exemple comment un personnage décédé inspire un auteur ou comment un auteur « choisit » tel ou tel genre. Mais j’ai passé un très bon moment et je me suis vraiment demandé à la fin dans quel genre je souhaiterais me réincarner ! Bon à bien y réfléchir, ce serait très probablement un polar, le plus sûr moyen de ne pas m’ennuyer durant toute cette éternité !

Valérie Chèze, novembre 2021
La Maison haute, Des Russes d'aujourd'hui, Anne Nivat
En déambulant dans Moscou, on remarque immédiatement sept gratte-ciels, symboles de l’architecture stalinienne, que l’on appelle « les sept sœurs de Staline », construits entre 1952 et 1955. L’un des plus majestueux se situe en bord de rivière, au confluent de la Iaouza et de la Moskova, sur la berge Kotelnitcheskaia, à l’endroit même où se tenaient des échoppes d’artisans aux XVIe et XVIIe siècles. On le surnomme aussi « la maison haute », le « quai des chaudronniers », « l’immeuble de la Iaouza » ou encore « la maison des sciences et des arts ». En gradin et ouvert en hémicycle, c’est le plus abouti des gratte-ciels moscovites. Il comprend 32 étages et sa tour octogonale est utilisée comme station météo. Les 800 appartements de cet immeuble peuvent accueillir 3500 habitants et ils donnent sur l’une des plus belles vues de Moscou : les deux rivières, le Kremlin et la cathédrale du Christ Saint Sauveur.
En 2002, Anne Nivat publie La Maison Haute, Des Russes d’aujourd’hui. Même presque 20 ans plus tard, ce livre est intéressant à plus d’un titre car il nous permet de rentrer dans l’intimité de quelques-uns des habitants et de humer l’air de ces années-là. Elle y décrit la Russie de ce début du XXIe siècle, écartelée entre deux époques, « l’ancienne soviétique, encore pesante, et l’actuelle, la post-communiste, que l’Occident a du mal à comprendre tant elle est indéfinissable et fluctuante ». On touche déjà du doigt le fossé immense entre les anciennes générations, cultivées et pétries de valeurs russes et la nouvelle, celle des hommes d’affaires, dans leurs appartements design. En 2004, le cinéaste russe Pavel Lounguine a par ailleurs réalisé un documentaire inspiré du livre d’Anne Nivat.
En préambule, Anne Nivat raconte que le bruit a couru que Staline lui-même aurait ratifié la liste des futurs habitants de cet immeuble, sur proposition de Beria, commissaire du peuple à l’Intérieur. Et les habitants ne sont pas « de simples locataires, ce sont des savants, des écrivains, des compositeurs, des artistes, des metteurs en scène, des acteurs connus de tout le pays mais aussi des hauts responsables du ministère de l’Intérieur, des services secrets et des militaires de haut rang ». Plus loin, elle explique avoir voulu « esquisser, grâce à leurs témoignages, un panorama de la Russie dictatoriale et de sa transition vers la démocratie ».
Le récit commence par la présentation des gardiennes, passage obligé dans presque tous les immeubles en Russie ! Zoïa et Lida font équipe pour une durée de 24 heures. À l’heure du thé, Lida se confie : « Je voudrais fermer les yeux, les rouvrir et que nous soyons de retour en Union Soviétique, tous les pays ont des mauvais côtés ; en URSS il fallait faire la queue pour tout, certes, mais la nourriture n’était pas chère ! ».
Au rez-de-chaussée, outre quelques commerces, se trouve le cinéma Illusion, qui a été créé en 1966, à la place d’une grande salle dans laquelle les habitants se retrouvaient pour fêter leurs anniversaires. Ce cinéma, qui appartient au Gosfilmofond, a été la première institution culturelle libérée de la censure officielle imposée sur les films à l’époque soviétique.Puis Anne Nivat nous entraîne dans les étages à la rencontre de personnages hauts en couleur.
On rencontre Félix Dzerjinski qui n’est autre que l’arrière-petit-neveu du Félix Dzerjinski fondateur de la Tchéka puis de la Guépéou qu’il dirigea, les ancêtres du KGB. Il a pour voisine de palier l’ex-danseuse étoile Raïssa Stroutchkova, qui a bien connu la danseuse Galina Oulanova dont vous pourrez visiter l’appartement. Nous croisons l’actrice Klara Loutchko, qui a tourné des centaines de films d’après-guerre comme Les cosaques du Kouban ainsi que Sofia Perovskaïa, qui porte le même nom que son l’arrière-grand-tante (membre du comité révolutionnaire qui décida de la mort du tsar Alexandre III et qui fut arrêtée et exécutée). Sofia nous raconte qu’elle s’est battue jusqu’à la Douma pour obtenir la rénovation du bâtiment.
Puis nous avons la surprise de tomber sur Vassili Axionov, l’auteur d’Une saga moscovite et de Les Hauts de Moscou. Il vit et enseigne aux Etats-Unis depuis 1980 mais habite son appartement du quai Kotelnitcheskaia quand il revient à Moscou. Il dit avoir détesté ce style architectural quand il était jeune, qu’ils appelaient d’ailleurs le « style pâtisserie ». Axionov confie que « chacun à sa façon, tous les habitants de cet immeuble ont servi le régime sans vraiment y penser » ; il ajoute : « ils étaient les « préférés », même si le régime soviétique avait pris l’habitude de surveiller chaque citoyen ». Il ajoute : « nous étions tous esclaves mais il y avait une différence entre les esclaves les plus simples et les esclaves connus et gâtés, l’élite ».
Au dix-septième étage, Vladimir Kossytkine nous attend. Artiste, il vit ici depuis 1952. Il nous raconte que son grand-père était un ancien garde-frontière « devenu chef-adjoint de la garde du Kremlin ». Puis nous croisons Galia, la seconde épouse d’Evguéni Evtouchenko, dont le nom ne vous est certainement pas inconnu car c’est lui qui a écrit le célèbre poème Babi Yar qui fit connaître au monde entier le massacre de Juifs perpétré dans cet endroit d’Ukraine. Galia se souvient qu’elle a emménagé en 1969 dans ce « sordide immeuble » et qu’elle trouvait « la maison monstrueuse, le quartier repoussant et peu pratique sans voiture ». Elle nous dit qu’ils avaient deux lignes téléphoniques qui ont étrangement commencé à « mal fonctionner dès [qu’elle s’est] mise à fréquenter le couple Sakharof ». Un jour ils ont même déniché ceux qui écoutaient leurs conversations à la cave ! Ils étaient une trentaine à prendre des notes !
Enfin, dans les étages supérieurs des hommes d’affaires étrangers se sont aménagés de superbes appartements en modifiant les volumes. Le gratte-ciel étant classé, ils n’ont pas eu le droit de modifier l’aspect extérieur de l’immeuble mais ont obtenu les autorisations de faire des aménagements intérieurs à leur guise.
Née en 1969, Anne Nivat est la fille de Georges Nivat, universitaire, historien et traducteur français. Grand reporter et correspondante à l’international pour de nombreux journaux, elle a fait des études en sciences politiques et a reçu le prix Albert-Londres, pour son livre Chienne de guerre : une femme reporter en Tchétchénie, où elle a pour cela vécu un an clandestinement. Elle a ensuite publié Lendemains de guerre en Afghanistan et en Irak. Côté vie privée, elle est l’épouse du journaliste Jean-Jacques Bourdin. Quand on l’interroge sur ce pays, la Russie, elle affirme qu’il lui est cher, « mystérieux et familier à la fois ». Au sujet des trois guerres qu’elle a couvertes en tant que journaliste (Tchétchénie, Afghanistan et Irak), elle dit simplement : « la première était la plus sale. J'ai vécu sous les bombes russes pendant des mois ; j'ai été arrêtée par les services secrets... » Elle a vu monter le nationalisme russe mais affirme que sans Poutine, « il y aurait le même niveau de patriotisme ». Questionnée sur le contrôle des médias, elle affirme : « Les rares indépendants ont peu d'impact. Toutes les télés sont pro-Poutine. J’ai rencontré des journalistes qui écrivaient sur commande, payés en plus, et trouvaient cela normal. En plus, il y a une autocensure énorme. » Mais elle ajoute : « je suis convaincue que Poutine serait réélu, même sans ce lavage de cerveau. La Russie a une longue tradition de déférence devant le chef ».

Valérie Chèze, octobre 2021
L'archipel d'une autre vie, Andreï Makine
Nous allons aujourd’hui partir en voyage, aux confins de la vaste Russie, dans l’Extrême-Orient qui jouxte l’Océan Pacifique. Mais nous allons également voyager dans le temps, en 1952, à l’époque de Staline et en pleine guerre de Corée, trois ans après l’explosion de la première bombe atomique soviétique, quand l’URSS se préparait à l’apocalypse.
Dans son roman, L’archipel d’une autre vie, Andreï Makine raconte l’histoire d’un réserviste de l’armée, Pavel Gartsev, qui se voit confier la mission de traquer un criminel évadé du Goulag.
Né à Krasnoïarsk, en URSS, en 1957, Andreï Makine vit aujourd’hui à Paris depuis qu’il a obtenu l’asile politique lors d’un voyage en France en 1987. Membre de l’académie française, ancien professeur de langue et de culture russes à Sciences Po et à l’École normale supérieure, il écrit en français et il est traduit dans une trentaine de pays.
Le héros de L’archipel d’une autre vie n’est pas tout seul, quatre compagnons le suivent. Et une longue chasse à l’homme commence, à travers la Taïga, depuis Tougour aux îles Chantars, en mer d’Okhotsk.
Comme le précise l’auteur, « c’est un évadé astucieux parce qu’il vit en symbiose avec la nature, il est né dedans. Chaque arbre est son ami, chaque aiguille de pin est son alliée. Il joue tous les tours à ces cinq soldats qui sont d’abord effrayés, puis amusés par ses astuces ».
Pavel est un citadin et cette immersion dans ces terres qui semblent comme échapper à l’Histoire l’amène à remettre tout en question et à changer le cours de son histoire personnelle. Il comprendra la valeur de la vie quand il sera confronté à ces contrées désolées. Et quand il connaîtra l’identité de la personne qu’il poursuit, il en sera ému. La Russie est plurielle, nous le savons, mais ce livre est la preuve que voyager dans ce pays immense peut être thérapeutique et salvateur.
Nous sommes transportés dès les premières pages ; ce véritable hymne à la liberté est une formidable déclaration d’amour à la Russie. Makine se plait à souligner que « la Russie peut être cruelle, atroce » mais qu’elle n’est « jamais petite ». Et il est très souvent en colère contre ceux qui mènent une « guerre illimitée » contre son pays d’origine. Pour écrire ce livre, il s’est inspiré d’une histoire vraie.
Au début du livre on apprend qu’au début des années 1970, un jeune garçon rencontre Pavel : il s’agit de Andreï Makine lui-même, qui avait 14 ans à l’époque. L’écrivain, très nostalgique de son enfance, raconte : « on vivait un peu dans cet esprit Far-West, ou plutôt Far-East, un peu aventureux. Tout était possible… ». Et il ajoute : « on ne comprend pas la Russie… ». Il raconte aussi « qu’il y avait des évasions qui se produisaient souvent » et se souvient que « l’une des images qui m’ont frappé le plus quand j’étais enfant, c’était celle d’un prisonnier, pratiquement momifié sous un arbre. Il s’était évadé, il avait grimpé sur un arbre pour échapper aux loups et il a été gelé par les froids qui atteignaient parfois moins 60. C’est une image terrible que j’ai vue en Sibérie ».
Dans le roman, deux des personnages vont vivre sur une ile déserte, dans l’archipel des Chantars, un moyen pour l’écrivain de nous expliquer que « l’on peut vivre autrement ». « On peut choisir un mode de vie qui exclut la pollution, la surconsommation, la surexploitation. » Il ajoute que « l’homme ne devrait pas oublier qu’il n’est qu’un pauvre locataire de la terre ». Enfin il conclut : « est-ce que les gens sont capables de l’entendre ? ».
L’archipel d’une autre vie est un roman universel et finalement toujours d’une incroyable actualité.

Valérie Chèze, octobre 2021
Frida Kahlo, Rauda Jamis
Depuis longtemps je croisais son nom dans mes lectures, dans des expositions ou bien lors de conversations avec mes enfants de retour d’école. C’est donc avec une grande curiosité que j’ai entamé la lecture de cette jolie biographie de Rauda Jamis, construite dans une alternance de chapitres à la troisième personne et d’autres à la première personne avec la voix de Frida Kahlo.
Fille de Wilhem Kahlo, un Allemand natif de Baden-Baden, rebaptisé Guillermo lors de son immigration au Mexique à la fin du siècle dernier, Frida est atteinte de la polio dès son plus jeune âge et victime d’un gravissime accident de tramway à l’adolescence qui la cloue au lit pendant deux ans et lui laissera de très lourdes séquelles. Cloîtrée dans sa chambre, elle commence à peindre des autoportraits grâce à un miroir accroché au-dessus de son lit, peintures évoquant sa vie et ses souffrances.
On traverse le siècle avec elle, du Mexique révolutionnaire au Paris surréaliste des années 30, tout en suivant ses amours et celles de son mari, le peintre mexicain Diego Rivera. Frida se veut libre de tout mouvement et quand elle rencontre André Breton qui lui dit qu’elle est surréaliste sans le savoir elle lui rétorque : « non, je ne suis pas surréaliste. Tout ça, c’est du surfait. Or je peux vous dire une chose : je peins ma propre réalité ». Elle ajoutera un peu plus loin : « le problème avec les surréalistes c’est qu’il se prennent trop au sérieux. C’est évident chez Breton ». Elle rencontrera beaucoup d’artistes de ces années-là mais quand on lui demande qui l’a réellement impressionnée elle répond : « ni les aristocrates, ni les grands industriels, ni les célébrités du monde de l’art ou de la politique…Non, ni Rockefeller, ni Dos Passos, ni Steinbeck, ni Reed…Si, un homme m’a réellement impressionnée, m’a paru exceptionnel jusqu’au fond de l’âme, c’est Trotski ! ». Son mari et elle ont en effet accueilli le révolutionnaire russe et son épouse quelques temps dans leur maison de Coyoacán.
Je ressors de ma lecture profondément touchée et attristée par cette vie particulièrement remplie de souffrance mais surtout admirative pour la force exceptionnelle de cette peintre. Une biographie à ne pas manquer !
L’incipit :
« Mon corps est un marasme. Et je ne peux plus en réchapper. Tel l’animal sentant sa mort, je sens la mienne prendre place dans ma vie et tellement fort qu’elle m’ôte toute possibilité de combattre. On ne me croit pas. On m’a tant vue lutter. Je n’ose plus croire que je pourrais me tromper, ce genre d’éclair se fait rare. »
Quelques-unes de mes citations préférées :
« Il faut que le tableau vous regarde autant que vous le regardez. »
« La gaieté apparente, la tristesse profonde et la peinture essayant de creuser le sens des choses et d’en remplir les failles, voilà ce qu’était la vie de Frida à la veille de cette moitié de siècle. Trop usée, le temps lui était compté. »

Valérie Chèze, septembre 2021
Le fils de l'homme, Jean-Baptiste Del Amo
Un homme revient vivre avec sa compagne et leur fils après plusieurs années d’absence et il les emmène vivre dans la montagne, dans la maison où lui-même a grandi. Voici le début de ce beau roman de Jean-Baptiste Del Amo, qui m’avait enchantée avec Règne animal paru en 2016.
S’il n’a pas la même force que ce roman précédent, Le fils de l’homme n’en est pas moins magnifiquement écrit. L’auteur reprend ses thèmes de prédilection, la nature sauvage et la violence père fils qui se transmet d’une génération à l’autre.
En les entrainant à l’écart de tout, le père va peu à peu étendre son emprise sur son fils et sa mère pour finalement basculer dans la folie. On pressent dès le début que cette histoire finira mal, tout au moins pour certains de ses protagonistes. Jean-Baptiste Del Amo maîtrise cependant parfaitement l’art du suspense avec des mots simples et des phrases superbes. C’est un roman qu’on aimerait lire à haute voix, en prenant tout son temps, pour savourer les dits et les non-dits, la richesse du vocabulaire et la musicalité de cette langue si riche.
La tension narrative monte au fil des pages pour se conclure en un fortissimo digne des climax les plus surprenants.
L’incipit :
« Le meneur s’arrête, lève le visage vers le ciel et, l’espace d’un instant, le cercle sombre de sa pupille s’aligne sur le cercle blanc du soleil, l’étoile foudroie la rétine et l’être rampant dans la boue matricielle détourne le regard pour contempler la vallée dans laquelle il chemine en compagnie des siens : une lande battue par les vents, à la végétation rase, parsemée d’arbustes aux formes dolentes ; une terre morne sur laquelle flotte en négatif l’image de l’astre du jour, lune noire posée sur l’horizon. »
Quelques-unes de mes citations préférées :
« L’enfant regarde sa mère, espère d’elle un signe, mais elle ne prête pas attention à lui ; son regard continue d’embrasser l’horizon, les crêtes désolées, la cime des arbres, nue dans le contre-jour. »
« Quand elle tourne le visage vers lui, il comprend qu’elle s’est absentée d’elle-même, que seule son enveloppe reposait là, sur la chaise, dans la lumière du petit jour, et que son esprit divaguait au-delà de la cime dorée des arbres. »
« Et lorsque le père se met effectivement à parler […] le garçon comprend, à l’instant du premier mot formé par ses lèvres, que le revolver et l’apprentissage du tir ne sont jamais qu’un prétexte à ce que la langue du père s’incarne et se déploie, ne visant, n’ayant pour seule cible que le cœur du garçon."

Valérie Chèze, septembre 2021
Mahmoud ou la montée des eaux, Antoine Wauters
C’est la mer qui vibre, ce sont des vagues qui déferlent, c’est un immense cri qui se noie en silence… celui d’un vieux poète syrien. À bord d’une barque, il rame seul au milieu de l’Euphrate. Et en dessous, se trouve la maison de son enfance, engloutie par le lac el-Assad.
En des vers libres, courts parfois, longs souvent, comme le flux et le reflux de la mer, il plonge et revoit sa vie. « Les mots comme des filets à papillons pour nos causes perdues. Une barque à mi-chemin entre les mondes. J’ai écrit. Je me suis allongé sur le miroir des mots. J’ai plongé. » Professeur de lettres, Mahmoud Elmachi revoit sa famille, son premier amour, sa femme Sarah, ses enfants partis se battre, sa vie en prison pour avoir déserté son poste, son envie folle de liberté. Il revoit sa chère Syrie d’avant, son enfance, sa vie de jeune adulte et puis, la vague d’une rare violence qui a surgi et tout broyé dans une barbarie sans nom.
Pourtant Antoine Wauters conte cette histoire magnifique avec des vers d’une poésie toute douce. Du calme et de la lenteur pour raconter l’horreur et l’engrenage de la violence. Mais Mahmoud n’aspire finalement qu’à aimer et c’est cette espérance que l’on retient à la fin de la lecture. L’espérance qui détrône la violence, voilà tout le message de ce magnifique texte.

Valérie Chèze, septembre 2021
Les anges des terres sauvages, Xavier Badefort
Très belle découverte que ce roman de Xavier Badefort, Corrézien lui aussi (je vous l’avais dit, nous avons des pépites !). Professeur d’histoire-géographie, l’auteur nous emmène dans une période de l’histoire de France souvent méconnue : celle de l’après révolution.
Dans une belle écriture Xavier Badefort nous conte l’histoire de Gabriel d’Aymar qui voyage d’Europe aux Caraïbes en passant par l’Amérique et le grand nord et qui aime passionnément deux femmes : Mathilde et Angèle.
En cette époque de troubles politiques, Gabriel est souvent trahi mais il continue pourtant la lutte sans relâche. Il m’a rappelé Poldark, le héros éponyme de la série de Netflix, qui vit à la même époque et qui, malgré les adversités, ne se décourage jamais.
Les personnages vivants, attachants et au caractère bien marqué nous entrainent dans une intrigue palpitante. Un très bon roman très bien documenté et un auteur à lire absolument dont on attend le prochain livre avec impatience !

Valérie Chèze, septembre 2021
Akowapa, Sébastien Vidal
Sébastien Vidal est un auteur à découvrir de toute urgence ! Akowapa est le troisième tome de sa « trilogie des Sentiments Noirs », venant après Woorara et Carajuru. Tous se passent en Corrèze et mettent en scène l’adjudant Walter Brewski. Dans ce dernier opus, trois hommes attaquent un fourgon de transport de fonds et volent un million deux cent mille euros en petites coupures. Si le braquage réussit, la suite prend une tournure insoupçonnée et féroce. Voilà pour le pitch.
L’intrigue est parfaitement ficelée, servie dans une langue riche qui laisse entrevoir la grande culture de l’auteur et peuplée de personnages plus vrais que nature.
La Corrèze tout d’abord. On pressent que cette terre participe à l’histoire : le plateau de Millevaches si loin de toute civilisation (et dont on croit à tort qu’il ne s’y passe jamais rien), la forêt, les vallons, l’humidité des feuilles en automne, le silence. Sébastien Vidal est attaché à son pays et le décrit magnifiquement.
Un père mauvais : « […] des années de brimades, de coups gratuits, d’humiliations, de mots qui tuent lancés comme des lames dans une vie désertée par l’affection ».
Un fils soumis : « À presque cinquante balais il en était réduit à accourir au moindre appel comme un toutou répond au sifflet de son maître » dont la mère a étrangement disparu quand il était tout jeune (« […] la seule personne qui l’ait jamais aimé. »).
Une jeune femme rebelle qui a échoué par hasard dans ce coin de campagne et bien d’autres figures hautes en couleur. Tous sont fort intéressés par le magot et je défie quiconque de deviner la chute de l’histoire !
Et cerise sur le képi : l’auteur est un ancien gendarme et cela se sent. Nous découvrons l’univers de la gendarmerie avec son vocabulaire, ses processus mais aussi les failles de l’administration et le manque de moyens.
Le monde de Sébastien Vidal peut être glaçant parfois : on comprend que ses personnages pourraient être chacun d’entre nous et que finalement tout le monde peut un jour déraper. Il explore toute la palette des sentiments jusqu’aux plus noirs.
Un auteur brillant qui a toute sa place parmi les plus grands.

Valérie Chèze, septembre 2021
Les disparues du tableau, Daria Desombre
Avec Tous les péchés sont capitaux, Daria Desombre signait le premier tome d’une série dont Les disparues du tableau est le deuxième volet. On y retrouve avec plaisir Macha Karavaï, jeune étudiante en droit et stagiaire à la Petrovka, la police de Moscou. Confinée dans son appartement suite à la découverte de l’assassin de son père dans le premier opus, elle est forcée de joindre ses efforts à ceux de son amant et supérieur, l’inspecteur Andreï Yakovlev, pour arrêter le tueur en série qui sévit dans la capitale russe.
De jeunes femmes sont retrouvées étranglées avec un lacet de soie, une esquisse du peintre Ingres posée à côté d’elles. Quel est leur lien avec Ingres et avec les femmes du fameux Bain turc qui est conservé au Louvre ? Macha est passionnée de peinture, tout comme l’auteur qui a fait des études d’art à l’école de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, et elle accepte enfin de sortir de sa torpeur pour enquêter. Elle rencontre un copieur de génie qui enlève ces jeunes femmes pour les tuer. Et nous suivons avec plaisir Macha et Andreï dans les musées et les ateliers pour enfin bien entendu trouver la vérité.
La lecture des livres de Daria Desombre devient vite addictive et elle a maintenant toute sa place sur mes étagères à côté des grands maîtres des polars nordiques notamment.

Valérie Chèze, juillet 2021
Le poison du doute, Julien Messemackers
Il y a des quatrièmes de couvertures qui happent. Ce polar m’a prise dans ses filets dès le départ. Le doute. Rien de plus terrible, surtout quand il vient s’immiscer au sein d’un couple.
Margot, infirmière de 42 ans, est mariée avec Philippe Novak qui en a 52. Ils ont un fils de 7 ans et habitent en baie de Somme. Un jour une enveloppe au nom de son mari attire l’attention de Margot. Il s’agit d’une convocation des services de police. Philippe est alors interrogé en présence de Judith Balmain, Capitaine du SRPJ de Versailles, en charge de l’instruction d’une affaire non élucidée de familicide survenue 17 ans auparavant. Une perquisition à leur domicile et un article dans la presse locale plus tard, leur vie devient un enfer.
Certains ont choisi leur camp en écoutant la rumeur et d’autres, comme Margot et le lecteur, doutent. Et c’est terrible car jusqu’au bout on ne sait pas. Et c’est là que réside le grand talent de Julien Messemackers. Judith, obsédée par des détails, ne lâche rien. Et l’auteur donne la parole non seulement à Margot et Judith mais également à Marianne, l’épouse assassinée avec ses enfants. Nous naviguons d’une époque à l’autre, essayant de trouver des indices jusque dans les tous derniers chapitres.
Un polar très bien construit à lire d’urgence !

Valérie Chèze, juillet 2021
Amour entre adultes, Anna Ekberg
La quatrième de couverture est glaçante : un homme attend sous la pluie dans sa voiture que son épouse passe en courant près de lui pour l’écraser. Je vous le résume de façon très brute, très abrupte mais c’est en substance ce qui se produit ce soir-là !
Christian et Leonora sont mariés depuis vingt ans et ont un enfant qui a été longtemps malade et pour lequel Léonora a arrêté sa carrière de violoniste. Tandis que Christian attend, serrant le volant de sa voiture, il revoit leur vie : leur première rencontre, leur premier baiser et les années suivantes. Puis la dernière image qu’il a de son épouse est celle de sa queue de cheval qui se balance.
C’est l’inspecteur de police Holger qui est chargé de l’enquête, qu’il raconte à sa fille Josefine car cette affaire l’obsède. Et les chapitres s’alternent, tantôt par la voix de Christian ou celle de Léonora, tantôt par celle de l’inspecteur. Nous découvrons toute cette affolante histoire grâce à l’écriture à quatre mains d’Anna Ekberg qui n’est autre que le pseudonyme de deux auteurs danois, Anders Ronnow Karklund et Jacob Weireich. Le premier est réalisateur, le second est auteur et tous les deux sont scénaristes. Amour entre adultes est leur deuxième roman après La femme secrète et je ne serais pas étonnée que cette histoire d’amour qui tourne à la tragédie soit adaptée à l’écran tant les 500 pages de ce livre de poche ont été avalées en un clin d’œil !

Valérie Chèze, juin 2021
San Perdido, David Zukerman
San Perdido, une petite ville sur la côte au Panama à la fin des années 40. Une décharge à ciel ouvert, un bidonville. Des gens qui vont et viennent et puis soudain un enfant noir aux yeux bleus qui apparait.
Il est muet, semble arriver de nulle part et il a un don : ses mains à la taille démesurée ont une force extraordinaire. Ce sont elles qui lui permettent de survivre. C'est à cause d’elles qu’on le surnomme « la langosta ». Inconnu au début, cet enfant va grandir et devenir une légende dans ce petit coin d’Amérique centrale : il vengera les femmes et les opprimés et Dieu sait s’il y en a à San Perdido…
Avec lui nous découvrons la société panaméenne dans toute sa diversité avec ses violences et ses tensions : le gouverneur, une maison close et ses prostituées, un médecin, les habitants du bidonville, les Cimarrons, ces descendants des esclaves noirs révoltés contre les « maîtres » européens.
Ce premier roman de David Zukerman porte un vrai souffle et c’est avec grand plaisir que l’on se plonge dans les aventures de ce justicier si particulier. Sa lecture, mélange de fantastique et de documentaire, est un vrai dépaysement au milieu d’un décor coloré et vivant. Une vraie réussite.

Valérie Chèze, juin 2021
La face nord du coeur, Dolores Redondo
En août 2005, bien avant les crimes de la trilogie du Baztán du même auteur, Amaia Salazar, alors âgée de vingt-cinq ans et inspectrice adjointe de la police forale de Navarre, participe à un cours d’échange pour les policiers d’Europol au FBI, aux États-Unis, donné par Aloisius Dupree, chef de l’unité d’enquête. L’un des tests consiste à étudier le cas réel d’un meurtrier en série appelé « le compositeur », qui agit toujours lors de grandes catastrophes naturelles attaquant des familles entières et suivant une mise en scène presque liturgique. C’est ainsi qu’Amaia se retrouve à enquêter à la Nouvelle-Orléans, à la veille du pire ouragan de son histoire, pour tenter de devancer le meurtrier.
Dans ce roman au rythme effréné, nous en apprenons davantage sur les théories criminelles, la gestion des listes de suspects et l’importance de la victimologie dans un événement. L’intuition d’Amaia la conduit à relier ce qu’elle voit et ce qu’elle ressent pour développer ses déductions. Ce sont précisément ces qualités que ses supérieurs apprécient et les raisons pour lesquelles ils lui donnent carte blanche.
Quand l’ouragan Katrina frappe La Nouvelle-Orléans, toute la force terrible, brutale et apocalyptique s’immisce dans les pages, tout comme quand nous suivons Amaia dans les marais de la Louisiane à la poursuite d’autres criminels dans une intrigue secondaire, l’affaire Samedi, quand des filles ont disparu aux mains de trafiquants d’êtres humains. Nous côtoyons les rituels, les traditions vaudous et les mythes cajuns. Les fantômes dialoguent avec les vivants et la mort est omniprésente.
Dans ce nouveau roman l’histoire personnelle de son héroïne est dévoilée plus en profondeur. Quand sa tante Engrasi l’appelle d’Espagne pour lui annoncer la mort de son père, Amaia revoit les fantômes de son enfance qui la confrontent de nouveau à ses souvenirs, à la haine que lui vouait sa mère et à la lâcheté de son père. Le personnage d’Amaia a une vraie épaisseur. Pour devenir forte comme elle est aujourd’hui, elle a dû surmonter son terrible passé d’enfant maltraitée et dominée par la peur, avec un prénom dont les deux origines latines en disent long : aemelus (« rival ») et amatus (« aimé »).
La face nord du cœur n’est autre que l’ombre enfouie en chacun de nous. Reste à savoir comment la dompter et Amaia y parvient de façon magistrale.

Valérie Chèze, juin 2021
J'ai hâte d'être à demain, Sandrine Sénès
Voici un petit livre rempli d’humour et avec lequel on passe un bon moment !
Sandrine est une célibataire qui vit avec son chat et qui a une folle envie d’aimer. Dans de courts chapitres, elle brosse sa vie d’une fille seule d’aujourd’hui. Elle ne croise que des amoureux. Des jeunes, des plus âgés, certains la font rêver, d’autres pas. Et puis il y a Babar, le clochard du quartier, dont les compliments journaliers lui font du bien.
Elle brosse des portraits pleins d’humour mais aussi caustiques d’elle-même, des gens de son entourage, de couples et d’autres célibataires. Elle ne veut plus être seule mais elle est exigeante. Et puis comment trouver l’amour quand on n’a plus le « sens de la fête ». Et elle se laisse aller à ses fantasmes en croisant tel ou tel dans la rue ou chez un commerçant.
Ma citation préférée : « C’est une surprise, j’ai commandé un balai Swiffer pour ma femme, c’est un balai magique qui fait le travail presque tout seul […] je crois que j’adorerais que quelqu’un cherche à me faire une surprise, même si c’est un balai. »
Le passage qui m’a fait de la peine : « Elle m’a envoyé un sms pour me dire qu’elle veut me présenter son nouveau chéri […] qui est super drôle, intelligent et attentionné […]. J’ai refusé. Manquerait plus que je subisse le bonheur des autres. »
L’auteure est scénariste et comédienne et J’ai hâte d’être à demain, paru chez L'iconoclaste, est son deuxième roman après Je regarde passer les chauves. En terminant la lecture, on a envie de lui souhaiter deux choses : trouver l’âme sœur et nous le raconter dans un troisième livre.

Valérie Chèze, juin 2021
À la folie, Joy Sorman
La lecture de ce récit est une plongée vertigineuse dans l’univers de l’hôpital psychiatrique. Joy Sorman a vécu en immersion pendant un an les mercredis dans deux établissements où elle a côtoyé aussi bien les résidents que les soignants et il en résulte un témoignage précis et quelquefois dérangeant sur l’univers de la psychiatrie en France.
Face à tous ces êtres qui pourraient chacun à leur tour être des personnages de roman, nous sommes surpris parfois, émus souvent et attristés toujours, car comme le dit si bien Joy Sorman, « cette lutte […] ne s’éteint jamais, au bout d’un an comme de vingt, dans la dépression la plus profonde et la psychose la plus déréalisante ».
Tous ces patients méritent qu’on s’attarde un moment sur leur existence. Ils n’ont pas toujours été « fous » comme on le disait il n’y a pas si longtemps. Ils sont atteints de schizophrénie, de dépression, de bipolarité, de phobies diverses, de troubles de la personnalité, de troubles obsessionnels compulsifs et chaque histoire est singulière. Youssef se croit être le soldat inconnu, atteint de dépression profonde, Arthur affirme que « vous pouvez me proposer ce que vous voulez, rien ne me fait plaisir, ne m’a jamais fait, ne me fera jamais », Esther vit dans une famille pathogène qui l’a isolée du monde où son seul refuge pour souffler reste les toilettes, Robert est atteint de psychose infantile…Quant aux soignants ils sont admirables de volonté, de professionnalisme, d’endurance, d’empathie. Il y a Fabrice, passionné de la schizophrénie, Léa une jeune interne, Barnabé l’infirmier qui ne fait pas de différence entre sa vie en dehors et sa vie au travail (« je ne compartimente pas pour me protéger de la dureté de la psychiatrie, […] que je sois dans le bus, chez moi, avec les patients, c’est un même mouvement, un même monde troué, une même vague ») mais aussi des soignants découragés, qui ne peuvent « plus les voir ». Heureusement il reste des passionnés comme Adrienne, ASH (Agent de Service Hospitalier), qui confie : « je ne les quitterai jamais […], moi j’aime la merde, les laver, les toucher, les toucher surtout, leur caresser le bras ».
Quand Joy Sorman accompagne un groupe en sortie et qu’elle observe Asia, en admiration devant des fars à paupière, on apprend que « le joli est rassurant pour les patients mais le beau, le sublime, peuvent parfois réveiller la souffrance, raviver des angoisses […] le joli réconforte, le beau est anxyogène ». Comment est-ce possible ? On ne l’aurait jamais imaginé… Et quand elle nous montre les patients qui attendent devant l’unique cabine téléphonique on ne peut s’empêcher d’avoir les larmes aux yeux en lisant qu’il « y a ceux qui y sont autorisés mais n’ont personne à appeler, ceux qui voudraient joindre leur mère mais qui n’en ont pas le droit, ou leur père mais qui est mort… ».
Dans les temps d’avant les fous restaient des idiots dans leur village ; ce temps est révolu. Aujourd’hui tous ceux qui n’ont pas leur place ailleurs arrivent en psychiatrie. Chaque pathologie est prise en charge et pourtant le constat est amer : les tâches administratives sont de plus en plus lourdes et contraignantes, il faut remplir nombre de demandes pour fumer une cigarette, sortir en ville ou même demander un lecteur DVD.
Joy Sorman confie qu’elle aurait aimé « être plus discrète » et pourtant justement elle s’est effacée pour laisser place à l’observation des patients, des soignants, du décor. En des chapitres courts, elle ne laisse rien au hasard et scrute les ambiances, les sons, les couleurs, les postures, qui nous immergent à notre tour dans cet univers si particulier.
À la folie est un très joli livre qui mérite qu’on le lise et le relise.

Valérie Chèze, juin 2021
Là où chantent les écrevisses, Delia Owens
Ce livre nous transporte en Caroline du Nord, alternant deux époques : 1969 avec une enquête de police suite à la découverte du cadavre d’un jeune-homme, Chase Andrews et 1952, le début de l’histoire de Kya, qui vit au milieu des marais avec sa famille. À l’âge de dix ans Kia est abandonnée : sa mère part la première, quittant une vie qu’elle ne s’est pas choisie, ses frères et sœurs ensuite et enfin son père, alcoolique et violent. Aucun d’eux ne se demande comment la benjamine va subsister… Kya doit alors apprendre à survivre seule dans le marais qu’elle voit alors comme un refuge. « Il faudrait peut-être que j’aille jusqu’en ville pour me rendre aux autorités. Au moins, on me donnerait à manger et on m’enverrait à l’école. […] Non je peux quand même pas abandonner les mouettes, les goélands, le héron et la cabane. Le marais est ma seule famille ». Libre de toute contrainte et sans éducation, elle ne reste qu’un seul jour à l’école et grandit à l’écart de la petite ville de Barkley Cove, où elle va de temps en temps vendre des moules qu’elle pêche dans le marais et faire de menus achats de quoi tout juste se nourrir. On la surnomme « La fille des marais ». Les habitants la trouvent bizarre et lui prêtent des pouvoirs maléfiques. Il ne vient à l’idée de personne de venir en aide à cette enfant abandonnée, à part Jumping et Mabel, un couple qui l’aide à s’habiller et à manger. Sa rencontre avec Tate, un jeune homme du village, va changer sa vie à jamais : il va lui apprendre à lire et lui faire découvrir la science et la poésie. Puis il l’abandonne à son tour pour aller faire ses études. Se retrouvant seule Kya va faire une mauvaise rencontre qui va la mettre face à son destin.
Là où chantent les écrevisses est le premier roman de Delia Owens. Originaire de Géorgie aux États-Unis et diplômée en zoologie et biologie, elle a vécu plus de vingt ans en Afrique et a publié trois ouvrages consacrés à la nature et aux animaux, tous best-sellers. Dans ce livre magnifiquement écrit, l’auteure raconte une histoire déchirante, véritable ode à la nature et à la solitude. Kya sera une héroïne difficile à oublier, tant son histoire est singulière. L’ensemble est très cinématographique : cette cabane déposée en plein marais au milieu des oiseaux pourrait bien un jour attirer l’œil des frères Cohen… Un conseil : ne manquez pas cette lecture !

Valérie Chèze, mai 2021
Récits de la soif, Leslie Jamison
J’ai commencé la lecture de ce pavé de 500 pages sans grand entrain. En écrire aussi long sur son alcoolisme m’a laissé songeuse. Et puis je me suis souvenue que l’auteure avait participé à de nombreux ateliers d’écriture aux États-Unis et c’est un peu la marque des écrivains américains, vouloir tout expliquer, tout analyser, tout délayer. Cependant j’ai finalement appris des choses sur la dépendance à l’alcool et sur le traitement différent des addictions.
Leslie Jamison a publié Récits de la soif. De la dépendance à la renaissance en 2018 après des années de recherche et de travail. Dès la fin de son adolescence elle boit pour « se libérer ». Elle devient aussi anorexique, consomme de la cocaïne et traverse des périodes dépressives. Mais c’est aussi une étudiante brillante qui passe par Harvard et Yale puis écrit pour de prestigieuses rédactions comme notamment la New York Times Book Review. Même dans ses périodes les plus noires elle continue de travailler, d’écrire et de voyager. Elle se met à lire des poètes alcooliques morts et c’est en buvant qu’elle écrit son premier livre, The gin closet – Le placard à gin, non traduit – qui met en scène une héroïne alcoolique. Enfin, le jour où elle s’inscrit aux alcooliques anonymes, elle comprend qu’elle peut s’autoriser à raconter sa propre histoire.
Dans ce récit sincère qui va la conduire vers la sobriété, Leslie Jamison nous livre ses pensées les plus intimes, comme la « haine de soi », « la chose la plus difficile à accepter » finalement. Elle alterne les réflexions personnelles, les dialogues avec les gens qui croisent sa vie et les témoignages d’écrivains atteints de la même addiction comme Raymond Carver, William Burroughs, David Foster Wallace ou Jean Rys. Ses réflexions sur l’emprise de l’alcool peuvent parfois surprendre un lecteur sobre : « il buvait comme on était censé boire ou comme buvaient les gens normalement constitués … il prenait une bière, une seule, avec un copain. […] Il était capable de laisser un verre à moitié plein […] l’idée même de ne boire que la moitié d’un verre m’échappait totalement ».
De verre en verre, de crise en crise, un jour, en pleine ivresse, elle s’interroge dans son journal intime : « est-ce que je suis alcoolique ? ». Puis elle explique qu’une envie compulsive devient une pathologie quand « elle devient assez tyrannique pour faire honte ». Le mot est lâché. Finalement, quand on prend conscience de la gravité du problème, on commence à pouvoir (vouloir ?) le résoudre. Mettre des mots sur des maux, nommer clairement les choses, c’est certainement un grand pas vers la guérison.
Ce récit attire aussi notre regard sur comment la société américaine traite les toxicomanes : de façon différente selon la couleur de peau, l’origine raciale ou sociale. Récits de la soif mérite qu’on s’y attarde car c’est un témoignage rare et riche sur l’alcoolisme.

Valérie Chèze, mai 2021
Moi, Tamara Karsavina, Lyane Guillaume
Je suis une grande fan de Lyane Guillaume, dont j’ai fait la connaissance à Moscou et dont je pense avoir lu tous les romans, qui sont toujours merveilleusement écrits et très documentés. Et son dernier livre est à la hauteur de sa réputation. Lyane retrace la vie de l’une des plus célèbres danseuses russe, Tamara Karsavina, sous forme de mémoires à la première personne. L’auteure a fait de la danse et cela se sent : elle s’appuie sur des recherches approfondies et sur sa connaissance de la Russie et de l’art du ballet.
À travers la vie de Tamara Karsavina, c’est toute une époque que nous revisitons. Un pan de l’histoire russe bien sûr avec la révolution, l’exil, le destin tragique du frère de Tamara qui comme tant d’autres a cru qu’un retour au pays était possible, mais aussi européenne.
Née à Saint Pétersbourg en 1885 et formée à l’école impériale de la danse, Tamara commence par se produire au Mariinski puis elle rejoint les Ballets Russes de Diaghilev avant de fuir la révolution bolchévique en 1918. C’est L’oiseau de feu qui la fait connaître ainsi que Parade qui provoque un immense scandale lors de la première. Rivale d’Anna Pavlova et muse de nombreux artistes, « La Karsavina » traverse le vingtième siècle en côtoyant les plus grands : Stravinski, Noureev, Picasso, Nijinski, Coco Chanel (c’est là qu’on apprend que le flacon du Chanel numéro 5 serait la reproduction d’une flasque à vodka en hommage au grand-duc Dimitri Pavlovitch, l’un des amants de la Grande Demoiselle), Margot Fonteyn et la peintre Natalya Gontcharova. Tamara vit au Maroc, en Bulgarie, en Hongrie et à Londres où elle meurt en 1978 à l’âge de 93 ans, après avoir contribué à la création de l’Académie royale de danse.
Ce livre est un très bel hommage au monde de la danse et à la culture en général. Une biographie brillante comme on aimerait en lire plus souvent.

Valérie Chèze, mai 2021
Les sept soeurs, Lucinda Riley
Sur les conseils d’une amie, j’ai plongé avec délice dans le premier tome de cette saga de sept livres et je ne l’ai pas lâché. La lecture est addictive, l’intrigue originale et en plus – et ce n’est pas du luxe en ce moment – l’auteure nous fait voyager !
Voici le pitch : un milliardaire énigmatique a adopté Maia d’Aplièse et ses sœurs aux quatre coins du monde. Toutes portent le nom d’une étoile composant la constellation des Pléiades, également appelée les Sept Sœurs, qui est la plus proche de la terre, à environ 440 années-lumière. À la mort de leur père, Pa Salt, elles se retrouvent dans leur magnifique maison d’enfance sur les bords du lac Léman et reçoivent chacune pour héritage un indice qui devrait les aider à percer le mystère de leurs origines.
Dans ce premier tome, Maia part au Brésil et nous comprenons très vite que Lucinda Riley connait les lieux. Elle a d’ailleurs déclaré : « Je voyage beaucoup pour promouvoir mes livres, et ce sont les endroits que je visite et les expériences que j’y vis qui attisent mon envie d’écrire. Par exemple, je suis allée à Rio de Janeiro, au Brésil, pour promouvoir La Maison de l’orchidée en 2011, et c’est là que j’ai rencontré l’arrière-petite-fille d’Heitor da Silva Costa, créateur de la statue du Christ Rédempteur, qui domine la ville de Rio. Elle m’a raconté l’histoire de la fabrication des mains et de la tête de la statue, dans le Paris des années 1920, et le mystère qui entoure l’identité de la femme qui a servi de modèle pour les longues mains élégantes. C’est ce qui a été ma source d’inspiration pour le premier tome de la série Les Sept Sœurs ». Quand Maia va partir à la rencontre de ses origines, elle va voir sa vie bouleversée.
Dans les autres tomes nous découvrirons les origines des sœurs de Maia mais également la personnalité de leur mystérieux père. L’auteure sème des indices avec « une intrigue cachée qui court tout au long de la série, comme un fil invisible » nous dit-elle.
Voici une série captivante qui nous emmène loin. Tout ce dont nous avons besoin en ce moment !

Valérie Chèze, avril 2021
Instagrammable, Éliette Abécassis
Avec ce livre nous plongeons dans l’univers de nos ados et c’est vertigineux ! Cette génération, née dans les années 2000, a un téléphone greffé au bout de ses bras, zappe d’une appli à l’autre craignant de manquer un post et tombe très souvent dans la dépendance, la violence et le culte de l’image sans s’en apercevoir.
Instagram, Facebook, Tiktok, Snapchat n’ont plus de secret pour Sacha, Jade, Léo, Emma ou bien Solal. Ils suivent les comptes des grands influenceurs, vivant leur vie par procuration en les suivant dans le monde entier à Ibiza, Tel-Aviv ou Mykonos, ou bien inondent les écrans de leurs stories comme Jade qui fleurte avec les 750 000 abonnés et ne sait plus où mettre les cadeaux que les marques lui envoient. Nous allons découvrir combien ils peuvent être cruels et comment aucun d’eux n’en sortira indemne. Et dans le clan des adultes nous suivons Ariane, la mère de Sacha, aussi perdue de nous dans ce nouveau monde alors qu’elle travaille dans le digital !
L’auteur compare ces e-relations à celle du roman Les liaisons dangereuses et c’est exactement cela : des liaisons très dangereuses 2.0.
L’intrigue est très bien menée et la fin tellement bien qu’on serait bien tenté de suivre l’exemple de l’héroïne ! Car avouons-le, nous aussi succombons aux pièges des réseaux sociaux et des bips de nos smartphones ! Un livre à mettre dans toutes les mains et surtout dans celles de nos jeunes !

Valérie Chèze, avril 2021
L'île des âmes, Piergiorgio Pulixi
Une rencontre avec un livre, c’est d’abord un regard et un toucher. Certaines couvertures nous attirent tant elles sont jolies. Ce livre-là en fait partie. Non seulement la jaquette est magnifique mais elle est d’une douceur incroyable, tout comme les 530 pages à l’intérieur, de vraies feuilles de bible. Et le contenu est à la hauteur de l’emballage ! Une intrigue en béton servie par des personnages tous plus attachants les uns que les autres.
Mara Rais et Eva Croce se retrouvent mutées au département des crimes non élucidés de la police de Cagliari en Sardaigne. Elles ne s’aiment pas et ne se font pas confiance alors qu’elles ont un point commun, le poids des fardeaux qu’elles transportent. Pourtant leur duo va fonctionner. Mara l’impétueuse et Croce la perspicace vont s’apprivoiser petit à petit et parvenir à travailler ensemble.
Depuis plusieurs décennies l’île voit des jeunes filles disparaître dans des rituels sauvages et leurs corps ne sont pas réclamés. Des cold cases classés qui vont être rouverts quand une nouvelle affaire survient, l’assassinat de Dolores Murgia. Les deux jeunes enquêtrices plongent alors dans un univers de malédiction et d’atrocités. « Sas animas malas » sont réveillées. Pendant ce temps, dans les montagnes de Barbagia, une étrange famille de paysans semble liée à ces disparitions. Nous plongeons dans l’authentique et archaïque Sardaigne, celles des montagnes escarpées, des grottes cachées et de la civilisation nuragique : la déesse mère, les masques et les cultes ancestraux, les superstitions, les sacrifices et les traditions perpétuées de génération en génération.
Piergiorgio Pulixi, jeune auteur ancien libraire dont c’est le premier roman traduit en français, nous emmène dans les décors magnifiques de son île natale pour notre plus grand bonheur. L’île des âmes est une véritable expérience sensorielle. Les pages sont empreintes d’odeurs, de sons et de saveurs, grâce à la langue précise de l’auteur qui incruste çà et là du dialecte sarde, illuminant le texte et donnant de la musicalité à l’ensemble. Tantôt des descriptions remplies de poésie, tantôt des dialogues qui claquent pour raconter cette histoire sombre, telle est la patte de Piergiorgio Pulixi qui se révèle un vrai talent prometteur. C’est une première enquête nous dit-on. Nous avons hâte de découvrir la deuxième.

Valérie Chèze, avril 2021
Normal people, Sally Rooney
Connell et Marianne sont deux jeunes ados qui grandissent dans une petite ville d’Irlande. Connell est le garçon le plus populaire du lycée tandis que Marianne est solitaire, pas très appréciée et « d’une laideur incontestable ». Ils viennent de milieux sociaux différents – la mère de Connell fait des ménages dans la famille de Marianne - et pourtant c’est ensemble qu’ils vivent leur première histoire, histoire qu’ils vont s’attacher à dissimuler. Une histoire qui oscille entre respect, amitié, amour et affection profonde. Des deux c’est Connell qui semble douter le plus - les garçons sont paraît-il matures plus tard. Ils se séparent, se retrouvent, se séparent de nouveau sans s’être oubliés. Ils grandissent et la roue tourne. À la fac c’est Marianne qui est devenue populaire tandis que Connell semble mal s’adapter et reste en retrait. Pourtant un lien profond les unit et ils sortiront grandis et unis de ces années d’ « errance », d’incompréhensions, de remords et d’actes manqués.
Ces personnages nous les connaissons très bien. Ils sont vous, ils sont moi. Ils nous ressemblent et nous rappellent nos années lycée quand nous n’osions pas, quand nous n’assumions ni nos choix ni nos amitiés. Quand nous avions toutes les peines du monde à dire à l’autre ce que nous ressentions. Puis nous avons grandi, nous avons muri et enfin pris nos chemins respectifs.
Sally Rooney a beaucoup de talent. Ses dialogues sonnent particulièrement juste et quand Connell et Marianne sont face à nous, nous pourrions presque nous surprendre à vouloir leur dire que tout ira bien, qu’un jour ils se retrouveront, qu’un jour ils assumeront leurs choix. Car nous avons un petit peu d’avance sur eux et nous savons qu’il est possible de vivre un jour comme des gens normaux.

Valérie Chèze, avril 2021
Vise la lune et au-delà, Marilyse Trécourt
Cela faisait très longtemps que je n’avais pas lu de "roman développement personnel" et celui-ci aborde un sujet passionnant : si nous pouvions tout réaliser sans effort, serions-nous vraiment plus heureux ?
Estelle va bientôt avoir 40 ans et tout va bien pour elle en apparence. Pourtant elle rêve d’une vie plus belle, d’un époux plus aimant, d’un fils plus travailleur et d’un supérieur qui reconnaitrait enfin sa valeur. Une nuit, alors qu’elle est réveillée par les ronflements de son mari, elle allume son ordinateur et tape « changer de vie » dans le moteur de recherche. Cela la mène vers un article d’après lequel il suffirait de visualiser ce que l’on souhaite et de l’écrire. Il fait référence à la loi d’attraction : nous attirons tout ce qui nous arrive, en bien ou en mal. Sans y croire elle tape : « je souhaite avoir un mari beau, charmeur, attentionné, comme Brad Pitt ». Et le lendemain matin, qui croyez-vous qu’elle trouve à ses côtés dans son lit ? Brad ! Elle découvre avec surprise qu’elle a souscrit à un programme de réalisation des rêves. L’expérience est tentante et Estelle la teste avec joie. Mais trouvera-t-elle son bonheur ?
Comme son héroïne, Marilyse Trécourt a un jour fait le vœu de changer de vie. Elle est aujourd’hui écrivain, nouvelliste, romancière, coach certifiée en communication éditoriale et chroniqueuse littéraire pour Var Azur TV.
Si vous vous posez des questions, si vous réfléchissez à de nouvelles orientations professionnelles, je vous conseille cette lecture. C’est une belle histoire et Marilyse Trécourt vous invite en plus à tester les techniques évoquées dans ce livre. Mais surtout elle vous convie à écouter votre intuition, cette petite musique si personnelle qui vous anime, et à rêver votre vie avant de la vivre. Tout un programme !

Valérie Chèze, mars 2021
Miarka, Antoine de Meaux
On connait l’histoire familiale de Simone Veil, née Simone Jacob, qu’elle a racontée dans Une vie mais on connait moins celle de sa sœur Denise.
Antoine de Meaux, romancier, réalisateur et journaliste, l’a bien connue. Engagée dans la Résistance sous le surnom de Miarka. Il raconte ici son engagement et cette tranche de vie admirable, alternant les faits extraits d’archives, les correspondances, les écrits de Denise et les carnets de son père André Jacob.
La vie soudée et joyeuse de la famille Jacob à Nice est rapidement interrompue avec l’arrivée de la guerre. Les parents et trois de leurs enfants sont envoyés en Allemagne tandis que Denise entre en résistance comme agent de liaison. De transmissions d’informations en fournitures de faux papiers elle est finalement arrêtée le 18 juin 1944. Torturée puis successivement envoyée à Ravensbrück puis à Mauthausen, elle ne cède ni à la peur ni au découragement et affronte les événements avec un héroïsme extraordinaire.
La poésie la sauvera de la fatigue quand sur sa paillasse, elle lit dans son carnet de poésie : « "Le ciel est par-dessus le toit, si bleu, si calme." Ça y est, tout est oublié, nous sommes ailleurs […] » Dans le barraquement certaines récitent des recettes quand d’autres énoncent des menus entiers. Elles ont aussi monté une chorale. On ne peut s’empêcher de songer à la phrase de Dostoïevski « L’art sauvera le monde ».
Bien plus tard, peu avant sa mort, quand elle est interviewée en compagnie d’Anise Postel-Vinay sur France Culture, elle convient que « si c’était à refaire elle le referait ». Et si c’était cela le vrai courage : connaître la possibilité d’une issue fatale et y aller quand même.
On ressort de ce roman littéralement sonné et admiratif d’une telle force d’âme. C’est un grand livre, nécessaire.

Valérie Chèze, mars 2021
Le couple d'à côté, Shari Lapena
Un couple part dîner chez des voisins mais en rentrant le bébé a disparu, sans aucun bruit. Il faut dire qu’il l’avait laissé seul dans son berceau, la baby-sitter s’étant décommandée au dernier moment. Voici le pitch de ce thriller étonnant, véritable huis clos, qui révèlera de multiples surprises au fil de la lecture.
Qui laisserait son bébé seul ? Mais les voisins les prient de venir sans. Plutôt inhabituel comme demande. Anne la maman veut rester avec sa fille mais son mari insiste, proposant d’emporter le baby phone et d’aller vérifier que tout va bien toutes les demi-heures.
On apprend qu’Anne est en pleine dépression post partum et quelques flash-back dans son passé sèment le doute dans l’esprit de l’enquêteur et du nôtre : parfois sujette à des black-out, elle en vient à douter d’elle-même.
Si nous découvrons l’identité de l’auteur de l’enlèvement à mi lecture, nous n’aurons le fin mot de l’histoire qu’au dénouement.
En un mot, c’est un bon polar très divertissant !

Valérie Chèze, mars 2021
Trencadys, Caroline Deyns
Ce joli roman nous fait partir à la rencontre de Niki de Saint Phalle, artiste franco-américaine. Née dans les années 30, elle fut tout d’abord mannequin avant de se former à l’art toute seule et de devenir plasticienne, peintre, sculptrice et réalisatrice de films. Animée d’une soif de liberté, elle délaissera ses enfants au profit de son art.
Caroline Deyns brosse son portrait au moyen de chapitres courts tels une mosaïque et dans une langue magnifique. Mosaïque comme le parc Güell de Barcelone qui a inspiré Niki (le trencadis est justement une mosaïque d’éclats de céramique et de verre de l’architecte catalan Antonin Gaudi) et qui l’a conduite a délaissé les lignes droites au profit des courbes et les ondulations. On connait ses nanas et son jardin des tarots en Toscane.
Par des fragments de textes - témoignages, faits, citations ou encore les commentaires d’un psychiatre ou d’enfants en classe de maternelle face à une œuvre de Niki - on entre petit à petit dans sa vie et on découvre l’événement qui a bouleversé son enfance puis son premier mariage, ses maternités, son séjour en hôpital psychiatrique…
Niki a vécu une vraie vie éclatée, à l’image de ses créations et la façon dont Caroline Deyns arrange ces fragments donne à cette biographie qui n’en a pas la forme, le reflet de cette vie si particulière.

Valérie Chèze, mars 2021
La révolution, la danse et moi, Alma Guillermoprieto
Quand j’ai découvert la très jolie couverture de ce livre j’ai un temps cru revenir en Russie. Eh bien non, j’allais prendre la direction de Cuba. Les pays communistes ont tant de traits communs jusque dans les iconographies.
Alma Guillermoprieto, d’origine mexicaine, raconte son histoire quand, suivant des cours de danse contemporaine à New-York, on lui propose un poste de professeure à La Havane. Réticente au départ, ce séjour de six mois va fonder sa vie.
Nous sommes dans les années 70 et nous vivons avec elle le Cuba de l’époque, entre restrictions – il n’y avait même pas de miroir dans les salles de danse - et révolution – elle suivait ses élèves jusque dans les champs de cannes à sucre lors des jours de service obligatoire. De danseuse elle deviendra journaliste et ce livre relate son parcours initiatique et son éveil politique.
Rentrer dans l’Histoire par une histoire particulière, c’est tout l’intérêt de ce livre, édité chez Marchialy, une maison d’édition inconnue de moi jusqu’alors. Une jolie découverte.

Valérie Chèze, mars 2021
L'accident de chasse, David L. Carlson - Landis Blair
Ce roman graphique tiré de faits réels m’a conquise ! Vêtu de dessins tout en noir et blanc travaillés, précis, d’un graphisme expressif et d’un texte puissant, ce beau livre raconte l’histoire de Charlie Rizzo qui vit avec Matt, son père aveugle, dans un Chicago gangréné par la mafia, en 1959.
Véritable hommage à la littérature, nous plongeons dans l’Enfer de Dante quand Charlie Rizzo risque d’être envoyé en prison et que son père lui révèle la vérité sur sa cécité, nullement causée par un accident de chasse.
Landis Blair traduit parfaitement les traits d’ombre et de lumière dans ses dessins et David L. Carlson, qui signe ici son premier scénario de bande dessinée, livre un superbe récit de pardon et de rédemption, relatant la reconstruction d’un homme brisé grâce à la littérature.
Histoire d’une chute puis d’une renaissance, L’accident de chasse est la belle surprise de cette année et il se dévore d’une traite sans modération. Je n’ai pas beaucoup de romans graphiques chez moi, mis à part Maus d’Art Spiegelman et Les ignorants d’Étienne Davodeau mais L’Accident de chasse, lauréat du prix ouest France, du quai des bulles 2020 et élu meilleur album 2021 au Fauve d'or d'Angoulême, va être le troisième d’une longue série.

Valérie Chèze, février 2021
Apeirogon, Colum McCann
Un apeirogon est une figure géométrique aux nombres infinis de côtés qui a inspiré la construction complexe du dernier roman de Colum McCann. Il explore ici l’histoire de l’Israël et de la Palestine en montrant toutes les facettes de cette tragédie, donnant la voix à deux hommes, l’un israélien, fils d’un rescapé de la Shoah et ancien soldat de la guerre du Kippour et l’autre palestinien, qui a connu la prison et qui a tout perdu. Tous les deux ont un point commun : ils ont perdu une fille. Alors qu’ils pourraient se réfugier dans la haine ils choisissent d’œuvrer pour la paix dans l’association Combattants for peace et leur seule façon de survivre est de parcourir la planète en racontant leur histoire.
L’israélien Rami Elhanan perd sa fille Smadar quand trois kamikazes palestiniens se font exploser au cœur de Jérusalem. Le palestinien Bassam Aramin voit sa fille Abir tuée sur le chemin de l'école dix ans plus tard, par un garde-frontière à Jérusalem-Est.
La construction de ce roman est complexe, fragmentée en 1001 textes plus ou moins longs. Au début Colum McCann nous abreuve de réflexions philosophiques, géographiques, religieuses et même arithmétiques, non sans intérêt toutefois, mais on n’est véritablement entraîné dans l’histoire qu’à la page 243. Et cela valait le coup de s’accrocher.
Pour Rami Elhanan, c’est la détresse des Palestiniens, causée par l’État israélien, qui a conduit à la mort de sa fille. Chacun fait face au chagrin différemment, tant les pères que les mères mais tous pensent profondément que « la seule vengeance consiste à faire la paix » comme l’énonce le frère de l’une des disparues. C’est un grand livre, qui mérite qu’on l’apprivoise car sa lecture nous laisse un parfum d’espérance.

Valérie Chèze, février 2021
Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier
Prenez des ingrédients tout prêts : un hameau de trois maisons dont seules deux sont habitées, un couple et leur fille et leur voisine artiste, une fête d’anniversaire à préparer et des inconnus qui rôdent et vous obtiendrez le parfait mélange pour la recette du plus savoureux des thrillers. On connaissait Mauvignier en auteur de romans d’initiation avec Autour du monde et Continuer mais le voici en auteur de roman noir et c’est jubilatoire !
On est littéralement saisi d’effroi, on tombe en empathie pour certains personnages et pourtant on enchaine les longues phrases de Mauvignier qui décrit si bien chaque sentiment, chaque sensation et les non-dits aussi. Plus la tension monte plus les phrases s’allongent. Un très beau roman qui marquera cette année !

Valérie Chèze, février 2021
L'heure du diable, Patrick Bauwen
Mais quelle est donc cette fameuse « heure du diable » ? Chris Kovak, médecin urgentiste devenu agoraphobe, qui travaille en téléconsultation, est contacté par un patient tout ce qu’il y a de plus mystérieux qui va le conduire vers ce fameux diable qui attendait son heure. Décidément, le Chien, personnage énigmatique, ne le laisse pas en paix. Il l’avait en effet croisé dans les deux premiers livres de la série, Le jour du chien et La nuit de l’ogre. Et Patrick Bauwen est très fort car il a réussi à me captiver, ce qui n’était pas gagné d’avance puisque je n’ai pas lu les deux premiers.
Les événements s’enchainent. Le corps d’une inconnue, habillée en sorcière, est retrouvé sur une voie ferrée et c’est Audrey Valenti, lieutenant de la brigade Évangile, spécialiste des crimes du métro, qui s’en charge. De son côté, Novak va réussir à mener son enquête en parvenant à vaincre son agoraphobie et ses démons et cela le rend profondément attachant. Et bien entendu tout est lié et Novak et Valenti vont travailler de conserve.
Tous les ingrédients du polar sont là : des meurtres, du suspens, un verbe rythmé et dynamique, des retournements de situation, des dialogues pleins de verve, des personnages attachants, ou pas, et c’est en cela que ce polar frise le thriller. Et en plus nous nous instruisons : connaissez-vous le béhourd, ce sport de combat qui se pratique en tenue médiévale ?
Patrick Bauwen, une belle découverte et un auteur à suivre.

Valérie Chèze, janvier 2021
Vania, Vassia et la fille de Vassia, Macha Méril
Dans ce roman passionnant Macha Méril, elle-même fille d’aristocrates russes ayant fui la Révolution de 1917, rend un bel hommage aux Cosaques partis s’exiler en France et nous fait découvrir un pan de l’Histoire bien méconnu. Nous retrouvons Vania, Vassia et sa fille à l’aube de la seconde guerre mondiale, en Corrèze, où ils vivent en communauté dans un petit village, essayant de garder leurs traditions, tant ils sont nostalgiques de leur Russie natale. Quand la guerre éclate, se pose la question de se battre contre Hitler ou bien de s’engager à ses côtés pour combattre Staline et libérer la Russie du bolchévisme. C’est ce dernier choix que fera Vassia.
Mais c’est sa fille que nous suivons plus précisément, Sonia, qui grâce à l’aide d’une famille aisée va pouvoir faire de brillantes études (Science-Po et l’ENA) et s’engager aux côtés de Pierre Mendès France. Nous traversons la guerre, l’après-guerre, mai 68, l’élection de François Mitterand en 1981 et la chute du mur de Berlin.
Macha Méril est à l’écrit comme dans la vie, une femme passionnée et passionnante. J’ai refermé ce livre conquise. Corrézienne de naissance et Russe de cœur après 7 ans d’expatriation à Moscou, je me dis que cette jolie saga ferait un bien joli film !

Valérie Chèze, janvier 2021
Ce qu'il faut de nuit, Laurent Petitmangin
Rarement premier roman m’aura laissée si songeuse et bouleversée. Il a reçu en septembre dernier le prix littéraire Georges-Brassens ainsi que le prix Stanislas du premier roman.
Dans une écriture toute simple, limpide, maîtrisée et tout en finesse, Laurent Petitmangin raconte l’histoire d’un père qui élève seul ses deux fils. Nous les suivons adolescents, en devenir, puis jeunes adultes.
Ce cheminot lorrain, colleur d’affiches et très engagé, va voir son fils aîné faire des choix différents et pourtant il l’aime toujours d’un amour inconditionnel : « C’était mon fils. Tout ce qui lui arrivait m’arrivait ».
Son récit, empreint de silences et de non-dits, nous prend aux tripes et on ne le lâche qu’à la dernière ligne, qui m’a laissée complètement émue.
Mêlant l’histoire personnelle et le social, ce livre ébranle nos convictions et c’est tant mieux ! C’est un bel hommage à tous les pères, tant cette histoire est universelle.
Un nouvel auteur est né et nous attendons avec hâte son prochain roman

Valérie Chèze, janvier 2021
Le soufi, Marc Graciano
« Et le gyrovague dit qu’à son éveil, il y avait un homme accroupi à quelques pas devant lui… » et la phrase s’étire jusqu’à la soixante et unième page, sans point, sans que j’aie à peine eu le temps de respirer tant ce texte est envoûtant ! On y côtoie l’étranger, le merveilleux et des mots rares.
On y croise deux personnages, un moine errant (le gyrovague) et un petit homme dans un temps et un espace indéfini. L’un va soigner l’autre qui cache un secret sous sa robe. C’est ce que l’auteur décrit dans une langue précise qui nous entraîne dans ses méandres en convoquant tous les sens et nous hypnotise tel un rituel chamanique. On sort de la lecture haletant et avec l’envie de relire ce texte à voix haute pour écouter encore et encore la scansion de ce magnifique conte.

Valérie Chèze, janvier 2021
Aquarium, David Vann
Ce livre est un petit bijou. Paru en 2016 chez Gallmeister, il est à la fois une plongée dans le monde aquatique et dans une histoire familiale glaciale et douloureuse qui tourne au règlement de compte. Une petite fille de douze ans, Caitlin, vit avec sa maman dans la banlieue de Seattle. Tous les jours après l’école, pour échapper à la grisaille de sa vie quotidienne, elle se rend à l’aquarium. Fascinée par le monde marin, elle y rencontre un vieil homme et tous les deux se lient d’amitié.
Le quatrième de couverture évoque une noirceur éblouissante. Ce roman est un oxymore à lui tout seul. Les chapitres s’alternent, moments hors du temps dans le fond des océans à la découverte de poissons joliment dessinés sur les pages par @Christopher Russell et scènes de vie familiale dont la violence ne fait qu’aller crescendo au fil des pages. Et pourtant le pardon se profile, la tempête cesse et le calme revient ; mais quel voyage ! L’un des meilleurs romans lus cette année !

Valérie Chèze, décembre 2020
Fille, Camille Laurens
« C’est une fille ». Laurence nait à Rouen à la fin des années 50. Son père est médecin, sa mère femme au foyer et elle a une sœur plus âgée. Son père attendait un garçon et elle devra vivre avec ça. Traverser les années, la petite enfance, l’adolescence, l’âge adulte quand à son tour elle devient mère, en se délivrant du poids des mots prononcés et qui marque une vie, « C’est une fille… Oui oui, c’est bien aussi ». Son éducation lui montre que la position d’une fille est inférieure à celle d’un garçon et ses expériences vont lui permettre de s’en affranchir.
Naître fille ce n’est pas naître garçon. Naître fille c’est passer par toute une série d’étapes, plus ou moins heureuses c’est selon, et Camille Laurens nous les raconte d’une façon subtile et brillante. Naître fille, c’est d’abord hériter d’une femme qui a elle-même hérité d’une autre femme et puis c’est transmettre, le jour où l’on donne naissance à une fille. Transmettre ce que l’on a vécu dans sa chair. Transmettre ses questions, ses désirs, ses craintes, ses émois. Et dans transmettre il y a hériter. Et une fille choisit de garder ou de rejeter cet héritage, en tout ou partie. Elle va tracer son propre chemin, y gagnant sa liberté.
Camille Laurens, en nous montrant le destin d’une vie de fille pose en même temps la question de la transmission des valeurs féministes aux générations suivantes. Laurence donnera naissance à une fille et son éducation sera différente. Parce que la société française a évolué. Parce qu’elle-même a fait un long cheminement intérieur. Fille est finalement un roman d’apprentissage avec lequel on rit parfois mais on pleure aussi. À mettre entre les mains de nos enfants, de nos filles bien sûr, mais surtout de nos garçons !

Valérie Chèze, décembre 2020
Histoire du fils, Marie-Hélène Lafon
André est né de père inconnu et Gabrielle, sa mère, le confie à la garde de sa sœur Hélène et de sa famille. Voici le pitch de ce court roman de Marie-Hélène Lafon qu’on regrette qu’il ne soit pas beaucoup plus long, tant l’écriture est fluide, maîtrisée, précise, parfois poétique mais surtout qui traduit si bien les sentiments qui peuvent traverser un être.
Elle nous emmène dans le temps et dans l’espace, en de nombreux allers retours, à la rencontre de deux familles, entre Chanterelle et Aurillac dans le Cantal, Figeac dans le Lot, Paris et vers la fin du roman, beaucoup plus loin. Elle nous raconte les non-dits, les silences, les secrets et nous traversons le siècle, sur les talons d’André qui veut comprendre ce qu’on lui a caché, qui voudrait voir ce père qu’il n’a pas connu. Et ce père c’est Paul, qui rencontre Gabrielle quand il n’est encore que pensionnaire, quand il traduit Virgile en classe de latin, ce vers des Bucoliques qui le ramènent chez lui, à sa terre. Quant à André ce sont Les fables de La Fontaine qui le calment quand il les récite par cœur, inlassablement.
Un très joli roman qui me donne envie de découvrir ses précédents ! Et je viens d'apprendre qu'il a obtenu le prix Renaudot.

Valérie Chèze, décembre 2020
Le discours, Fabrice Caro
Adrien vient de se faire plaquer par Sonia et lors d’un repas de famille, sa sœur et son futur beau-frère lui demandent de bien vouloir faire un discours à leur mariage. Adrien est bien embêté, il n’a pas d’idée. Dans ce roman, drôle et enlevé, nous écoutons ses pensées sur ses tentatives de regagner le cœur de sa belle en même temps que l’attente d’une réponse à un sms qui n’arrive pas (« elle a lu mon message à 17h56 sans y répondre, qu’est-ce que vous me conseillez de faire ? Vous croyez qu’elle pense encore à moi ? Ça vous est déjà arrivé ? ») et ses réflexions sur l’écriture de ce fameux discours.
Fabrice Caro n’est autre que Fabcaro, l’auteur de la BD Zaï Zaï Zaï Zaï. Nous nous surprenons à rire face à son humour cinglant, quand il évoque par exemple les cadeaux que sa sœur lui offre, invariablement les mêmes, un voisin qui « fait construire » et les discussions sur le permafrost, la taxe d’habitation ou le chauffage au sol. Et en même temps ce roman est empreint d’une réelle mélancolie. Celle d’un quarantenaire profondément décalé, qui analyse son entourage avec cynisme sans se rebeller pour autant. J’ai un temps craint de ne jamais lire le discours, à l’instar du diner de con, parce que j’avais commencé la lecture pour cela et seulement cela finalement ! En le terminant, on se dit qu’on a vraiment passé un bon moment et que ce roman aurait tout aussi bien pu être une pièce de théâtre.

Valérie Chèze, novembre 2020
Les expats, Clémentine Latron
Plus encore en ce moment nous avons besoin de rire et de bonne humeur ! Rire est une thérapie et rire sur soi l’est encore davantage !
À peine rentrée de chez mes libraires préférés, j’avais laissé ce petit livre de Clémentine Latron sur notre table de salon et j’ai entendu notre fille de 16 ans rire à gorge déployée. Clémentine n’a en effet pas son pareil pour croquer les expats en toutes situations, dont certaines sembleront bien étranges à qui n’a jamais quitté le sol hexagonal !

Des moments cocasses que nous avons tous vécus lors de notre vie à l’étranger : repérer des Français de France et les éviter, expliquer que nous ne sommes ni de Paris ni de Nice (à des Russes pour votre servante), parcourir la ville en tous sens en quête de baguettes, de croissants, de chocolatines (de pains au chocolat aussi, je ne veux pas me mettre certains lecteurs à dos), se mettre à aimer les matchs de foot (ça c’était durant la coupe du monde en Russie en 2018), avoir envie de manger une raclette en plein mois d’août lors d’un retour au pays, voir ses amis en visite blêmir à la vue de notre liste de choses à nous rapporter, travailler tous les jours de mai pendant que nos amis de France enchaînent les ponts et les viaducs !

Bref ce petit livre est un condensé d’humour dans lequel Clémentine nous raconte son quotidien d’expat. Illustratrice, elle officie sur Instagram @clementinelatron et sur le blog « Dessine-moi un expat ». Elle collabore également au magazine Courrier International.


Valérie Chèze, novembre 2020
Elle voudrait des étoiles, des étincelles et des papillons verts dans ses cheveux, Blandine Bergeret
Dans ce très beau roman au si joli titre, lumineux comme une parole de chanson, Blandine Bergeret nous entraîne à la rencontre d'Alice. Cette jeune femme, mariée, mère de deux enfants et en attente d'un troisième, pourrait être vous, pourrait être moi.
Nous entrons peu à peu dans son quotidien, dans des chapitres courts. Partir au travail sous la pluie, prendre un RER bondé, être assaillie sous les bises de ses collègues dès son arrivée au bureau (non mais quelle plaie), se voir offrir une promotion sans augmentation (comment est-ce possible). Blandine Bergeret dépeint ces fragments de vie avec humour et un sens de l'observation particulièrement précis et aiguisé.
Et puis un jour la vie d'Alice bascule. Si depuis quelque temps elle le pressentait, ce drame lui fait l'effet d'un électrochoc : elle n'est plus la "plus-que-parfaite", "discrète, rangée, dévouée demoiselle" que ses parents et son époux attendaient d'elle. Elle observe sa vie, son époux qui semble vivre en parallèle, vide de toute empathie et dans la non-communication permanente. Que faire quand l'image que l'on affiche est si loin de soi ? Partir ? Il en faut du courage pour oser tout quitter et risquer de tout perdre à vouloir tout gagner. Alice a cette bravoure et mérite doublement son statut d'héroïne. Et sous la plume tout en sensibilité et en émotion de Blandine Bergeret elle va à la rencontre d'elle même.
Un très beau portrait de femme à découvrir absolument et une auteure à suivre !

Valérie Chèze, novembre 2020
Olga, Bernhard Schlink
Dans un village du fin fond de l’Allemagne au XIXe siècle, Olga, une jeune orpheline, se bat pour devenir enseignante quand elle rencontre Herbert qui, quand ses parents, riches industriels, refusent qu’il épouse Olga, partira explorer le monde et participer aux conquêtes patriotiques de l’époque, en Afrique tout d’abord puis en Arctique. Olga confie son histoire à un jeune garçon dont elle est très proche, qui découvrira bien plus tard la vérité, et elle se réfugie dans la lecture et les souvenirs.
Ce roman, joliment écrit, est l’histoire d’un amour inassouvi confronté à l’Histoire, avec l’arrivée de la première guerre mondiale puis de la seconde. Nous sommes émus par le destin de cette femme qui sera prise de fureur pour cet homme qu’elle ne reverra jamais car il a préféré vivre ses rêves nationalistes. Olga « estimait que c’était avec Bismarck que le funeste malheur avait commencé. Depuis qu'il avait assis l’Allemagne sur un cheval trop grand pour qu’elle pût le chevaucher, les Allemands avaient tout voulu trop grand ». Bernhard Schlink relate cette histoire dans une jolie langue, fluide et simple dont nous tombons sous le charme. Le seul bémol peut-être est le regret qu’il ne soit pas davantage documenté concernant ces expéditions de l’histoire allemande, souvent méconnues. J’ai eu envie d’enchaîner par la lecture de son roman précédent, Le liseur, paru en 1995, dont je vous livre la chronique ici.
Le liseur, Bernhard Schlink
Je suis plus mitigée. C’est évidemment très bien écrit mais le sujet est tellement lourd : culpabilité, justice et rédemption peut-on lire sur la quatrième de couverture. Tellement pas les sujets sur lesquels j’avais envie de réfléchir en cette fin du mois d’août 2020…Mickaël vit dans une ville moyenne d’Allemagne de l’ouest et, à l’âge de quinze ans, en 1954, il rencontre Hanna, une jeune femme de vingt ans son aînée et il devient son amant. Il la rejoint chaque jour pendant six mois, lui faisant la lecture à haute voix. Puis Hanna disparait subitement. Il entreprend des études de droit puis il la retrouvera sept ans plus tard, sur le banc des accusées lors d’un procès de cinq criminelles. Dans l’incapacité de se défendre elle est condamnée à la perpétuité. Mickaël va découvrir son secret, ce qui l’aidera à la comprendre.
Ce livre est intéressant dans le sens où il évoque la relation des Allemands nés après la guerre avec leurs parents coupables ou complices de crimes. Il traite du dilemme de condamner ces actions tout en maintenant un lien avec la génération précédente. Un livre à lire en tout cas !

Valérie Chèze, novembre 2020
Chavirer, Lola Lafon
Décidément Lola Lafon est inspirée par les jeunes filles au seuil de l’adolescence. Dans Mercy, Mary, Patty, elle racontait le destin de Patricia Hearst, petite-fille du célèbre magnat de la presse William Randolph Hearst, enlevée contre rançon par un groupuscule révolutionnaire. Avec La petite communiste qui ne souriait jamais elle nous contait l’histoire de la célèbre gymnaste Nadia Comaneci.
Dans Chavirer nous découvrons Cléo, âgée de 13 ans en 1984. Elle vit en banlieue parisienne et un jour la mystérieuse fondation Galatée lui propose une bourse pour réaliser son rêve le plus cher : devenir danseuse de modern jazz. Cela lui permettrait enfin de quitter sa banlieue grise pour étudier à new-York et vivre dans la lumière.
Nous comprenons très vite que c’est un piège. Et Lola Lafon décrit parfaitement les mécanismes huilés dont usent les prédateurs : mettre en confiance les jeunes filles en leur faisant miroiter des vies de rêves et en leur faisant des cadeaux, endormir la vigilance de leurs parents. Cléo se laisse piéger et pourtant, quand elle comprend ce que les hommes des « déjeuners » attendent, elle est malgré tout prise dans leurs filets et devient malgré elle une rabatteuse, entrainant d’autres jeunes filles vers les mains de ces pervers pédophiles. Ce qui est terrible, et c’est là que réside la perversité des prédateurs, c’est qu’elle ne se considérera jamais comme une victime mais comme la seule coupable.
Devenue danseuse de variété populaire sur les plateaux de Michel Drucker (l’auteur décrit magnifiquement les coulisses de la vie de ces travailleurs invisibles), son passé la rattrape en 2019 quand un fichier de photos est retrouvé sur Internet et que la police lance un appel à témoins pour retrouver les victimes. Cléo va alors devoir affronter son passé.
Ce roman poignant, qui est traversé par une rage à l’égard de tels monstres, aborde de nombreux sujets : la culpabilité et le pardon mais aussi l’antisémitisme, le racisme et la violence en milieu professionnel. Pourtant Lola Lafon décrit tout cela dans une langue très subtile ; certains mots ne sont jamais prononcés et c’est toute la force de son écriture. Ce très beau portrait de femme qui travestit la réalité pour s’en sortir est l’un des romans incontournables de cette rentrée littéraire.

Valérie Chèze, octobre 2020
La confiance en soi, une philosophie, Charles Pépin
Juin 2020, un ami bienveillant m’offre un petit livre rouge et écrit dans sa dédicace : « Ce livre saura te donner l’envie et "Le temps d’écrire " ». Son titre me parle : La confiance en soi, une philosophie. Faudrait-il donc être philosophe pour avoir confiance en soi ou bien devient-on philosophe en gagnant en confiance ? En tout cas, je le commence et je le lâche plus. Mon ami avait vu juste, sa lecture va confirmer mes choix du moment !
Charles Pépin, agrégé de philosophie, diplômé de Science Po Paris et d’HEC, enseigne la philosophie. Et il doit être drôlement passionnant en classe ! En prenant l’exemple d’artistes, de sportifs ou même d’anonymes, il montre qu’ « on ne naît pas confiant, on le devient » et que la confiance en soi « est toujours une conquête, patiente, difficile ». Je comprends mieux pourquoi j’ai dû attendre l’aube de la cinquantaine pour enfin oser me lancer vers ce qui me tenait le plus à cœur ! Il se réfère à Aristote pour qui « nous naissons inachevés ». Et plus loin je lis que « la confiance en soi vient d’abord des autres » puis qu’elle est « d’abord une confiance en l’autre ». Miroir mon beau miroir arrêtons de focaliser notre attention sur nous-même, nos failles, nos errances et regardons plutôt l’autre, notre conjoint, nos enfants et la confiance viendra. Le philosophe, citant de nouveau Aristote, nous rappelle qu’un ami c’est « quelqu’un qui nous rend meilleur », « qu’à son contact nous nous sentons bien, nous progressons, nous devenons plus intelligent ou plus sensibles, nous nous ouvrons à des dimensions du monde ou de nous-même, que nous ne connaissions pas » et il conclut le chapitre par ces mots : « la confiance en soi est d’abord une histoire d’amour et d’amitié ». Ce ne serait donc que cela ?
L’exemple de Serena William montre que c’est la compétence qui mène à la confiance mais que cette compétence vient d’un entraînement intensif. Charles Pépin écrit que les « élèves qui s’entraînent la peur au ventre […] ne réussiront jamais à se faire totalement confiance ». Par contre, ceux qui « s’entraînent dans un esprit de découverte, moins scolairement, […] n’ont pas l’obsession de la préparation parfaite mais ont envie de tenter des choses, de relever des défis, […] ne cherchent pas à se rassurer à tout prix, […] se tournent vers la pratique en prenant du plaisir, en étant créatifs » et de ce fait gagnent natuellement en confiance.
Il pose aussi la question du choix et nous apprend que « décider c’est trouver la force de s’engager dans l’incertitude, réussir à y aller dans le doute, malgré le doute. […] Choisir c’est se reposer sur des critères rationnels pour armer le bras de son action. Décider c’est compenser l’insuffisance de ces critères par l’usage de sa liberté. Choisir, c’est savoir avant d’agir. Décider, c’est agir avant de savoir ». Tout est dit. Des doutes nous en avons, tous, tout le temps, surtout cette année très étrange et pleine d’incertitudes et pourtant il faut avancer.
Un très joli livre à offrir, et particulièrement à nos jeunes !

Valérie Chèze, octobre 2020
Entre fauves, Colin Niel
Colin Niel a une solide formation dans le domaine de l’agronomie et de la biodiversité et cela se sent dans ce roman. Il est ingénieur agronome, ingénieur du génie rural et des eaux et forêts, diplômé d’études approfondies en biologie de l’évolution et écologie et il a travaillé dans la préservation de la biodiversité.
Après avoir publié Seules les bêtes en 2017, qui plongeait dans la solitude du monde rural, avec Entre fauves nous tombons dans l’univers de la chasse, des ours et des grands fauves et nous voyageons entre le désert de Namibie et les vallées des Pyrénées.
Martin est garde au parc national des Pyrénées et sur les traces de Cannelito, le dernier ours du coin, fils de Cannelle, abattue par un chasseur. « La mort de Cannelle, je la portais encore en moi… c’est à ce moment-là, aussi, que je m’étais mis à les détester autant, les chasseurs. Qu’ils soient tueurs d’ours ou de lion. » En effet Martin lutte contre l’instinct de chasse, qui selon lui décime les espèces. « […] la vitesse à laquelle, aujourd’hui, on est capable de faire disparaitre ce qui nous entoure. Pour ça c’est certain on est imbattables : deux cents espèces de vertébrés éteintes en moins d’un siècle, aucun animal ne peut se vanter d’un tel record ». Et quand il tombe sur une photo, postée sur Internet, montrant une jeune femme devant la dépouille d’un lion, son sang ne fait qu’un tour : « elle ne posait pas, … ne souriait pas… cette photo c’était un flagrant délit de meurtre ». Il part alors à sa recherche. Nous partons alors tambour battant dans une véritable chasse à l’homme, avec le récit en parallèle de la chasse au lion menée par la jeune fille quelques semaines auparavant.
Dans ce thriller haletant, Colin Niel nous fait également tour à tour écouter les voix des passionnés de la chasse aux fauves, comme Apolline, pour qui « l’arc c’est la vraie chasse, […]. Celle de nos ancêtres. », celle des autochtones qui voient leurs troupeaux décimés et celle de Martin, chasseur de chasseurs. Ce qui montre finalement que l’instinct de la chasse est niché en chaque être humain, même si les mobiles divergent.

Valérie Chèze, octobre 2020
Faiseurs d’histoires, Dina Nayeri
Dans son deuxième roman*, Dina Nayeri, née en 1979 l’année de la révolution iranienne, raconte la grande histoire de sa vie et de celle de réfugiés croisés sur sa route.
En cinq actes, (la fuite, le camp, l’asile, l’assimilation et le rapatriement culturel) elle relate comment sa mère, médecin convertie au christianisme et menacée de mort, doit fuir le pays emmenant avec elle Dina et son petit frère. Elle qui a toujours eu des racines vit soudain une aventure et, perdue dans un pays inconnu, perd toute attache. « J’étais obnubilée par l’idée de retrouver un chez-moi, de mettre un terme à cette période d’errance, de prendre racine. » Dans la clandestinité à Dubaï puis en Italie, les États-Unis acceptent leur demande d’asile et ils obtiennent la nationalité américaine. Dina Nayeri fait de brillantes études, à Princeton et à Harvard.
Pour comprendre son passé, elle va à la rencontre de réfugiés, leur rendant visite dans les camps, dans des communautés de sans-papiers. « Je suis venue parce que le monde est en train de tourner le dos aux réfugiés. » Ces hommes et ces femmes ont été jetés de force sur la route et une fois le laborieux voyage, auquel nombreux ne survivent pas, ils doivent raconter encore et encore leur histoire. Dina s’offusque qu’on puisse penser qu’ils sont venus chercher une vie meilleure. « Ma vie en Iran était un conte de fée » dit-elle et depuis que la guerre d’Irak est terminée, les Iraniens d’Iran vivent une vie de réfugiés, exilés dans leur propre pays.
Nous rencontrons Darius, le tailleur à qui on dit « quitte l’Iran ou tu mourras », Asghar, un Afghan qui doit s’enfuir plusieurs fois, Hamid dont le corps n’est plus que souffrances, Kaweh, un jeune militant kurde, qui à force de travail et de volonté deviendra l’une des avocats en droit d’asile les plus brillants de Londres (« Je serai anglais, alors, […] comme c’était réconfortant, de savoir enfin en qui il s’était réincarné, d’entrevoir la version de lui-même qui l’attendait au bout du chemin »), Kambiz, au destin tragique (« Je reste coincé à la frontière ténue entre le passé et l’avenir, à attendre la folie »).
Dans ce récit émouvant et très bien écrit, Dina Nayeri nous apprend qu’il ne suffit pas de raconter son histoire pour être cru par les services de l’immigration mais qu’il faut la raconter « à la manière anglaise, hollandaise ou américaine. Les Américains aiment les drames, les Hollandais veulent des faits, les Anglais se basent sur les précédents ». C’est cette différence interculturelle qui vaudra à Kambiz de perdre la vie. « La tradition narrative iranienne ne correspond à aucun de ces critères. […] Dès que vous vous mettez à philosopher vous perdez votre auditoire occidental. […] Les réfugiés passeront le reste de leur vie à lutter pour qu’on les croie. Pas parce qu’ils mentent mais parce qu’on les force à adapter leur réalité à une conception étriquée de la vérité ». Les fonctionnaires guettent les incohérences alors que les souvenirs sont très souvent altérés à force d’être racontés encore et encore.
Merveilleux hommage à sa mère et à tous les réfugiés du monde entier, ce livre est un plaidoyer pour redonner de la dignité aux réfugiés. Les camps « sont un enfer sur terre. Nous devons mieux faire ». Pourtant l’espoir demeure. Dans les Isobox, les femmes ont reconstitué des intérieurs iraniens et autour d’un tapis usé, elles boivent du thé en dégustant des gâteaux au citron recouverts de glaçage. Malgré les épreuves, la vie continue.
*Après Une pincée de terre et de mer, paru chez Calmann-Lévy en 2013

Valérie Chèze, septembre 2020
Betty, Tiffany McDaniel
Dans ce magnifique roman, peinture d’une Amérique profonde des années 50, 60 et début 70, l’auteur relate la vie de sa mère, Betty, et de ses onze frères et sœurs, enfants d’une femme insaisissable et d’un père cherokee, dans les Appalaches de l’Ohio.
Ce père sage, qui la surnomme la Petite Indienne, cultive les plantes (« je suis le puissant roi du jardin ») et fabrique son propre alcool de contrebande. Mais surtout il raconte des histoires, qui berceront toute l’enfance de Betty et lui insuffleront de la magie. Quand petite, elle refuse de revenir à l’école, victime du racisme, non seulement des autres enfants mais aussi de la maîtresse (« le mélange des gênes de ton père avec ceux de ta mère n’est pas naturel »), son père la ramènera en lui disant, « tu ne sais pas quelle chance tu as de pouvoir aller à l’école », « si tu ne vas pas à l’école Betty c’est eux qui gagnent. Ils gagnent cette guerre les doigts dans le nez, parce qu’il leur suffit de te pousser pour te faire tomber ». Ce père lui donne confiance, la qualifiant de « princesse cherokee ».
Quant à sa mère, on la devine au fil des pages, fragile mais aimante malgré tout. Betty se demande, « au cas où [sa] mère et [elle] [auraient] grandi ensemble comme deux enfants du même âge, si [elles] [auraient] été amies ». Puis il y a tous ses frères et sœurs, chacun avec leurs forces et leurs faiblesses.
Petit à petit, dans une écriture légère et poétique comme une danse, les secrets de famille les plus sombres sont mis au jour. Pour les affronter Betty se réfugie dans l’écriture, enfouissant ses pages sous terre jour après jour. C’est un très beau livre dont les thèmes, toujours actuels, traversent les époques et les continents.

Valérie Chèze, septembre 2020
Ensemble, on aboie en silence de Gringe
À la scène Gringe est rappeur et acteur. Il fait partie du groupe Casseurs Flowters avec Orelsan, il a joué son propre rôle dans le film Comment c’est loin et dans le shortcom humoristique de Canal+ Bloqués.
À la ville il est Guillaume Tranchant, frère aîné de Thibault. Les deux frères ont des personnalités totalement contraires (« nos parents ont mis au monde la parfaite antithèse ») et dans ce récit Guillaume fait une véritable déclaration d’amour à son frère. Il s’adresse directement à lui, lui donnant de temps en temps la parole dans des chapitres en italique. Guillaume replonge dans leur enfance et tente une analyse, retraçant la genèse de l’événement qui va bouleverser la vie de leur famille, la schizophrène chronique de Thibault, que l’on croyait une dépression au départ.
Si au début le grand frère protège le petit, il ne sera finalement pas « un frangin exemplaire ». « La vérité c’est que j’étais agité ». « Qui pouvait te protéger de moi ? » Plus tard Guillaume souffrira lui aussi de troubles, de ce que l’on nomme une amnésie dissociative (il repousse dans une « boite noire » tout évènement qui pourrait lui être pénible). Thibault quant à lui ne cédera jamais et à aucun moment on ne sent chez lui un quelconque ressentiment à l’égard de son grand frère. Il écrit simplement : « Je suis fou. Je n’ai pas le droit à la liberté. J’ai le droit au pardon », comme si cet état était simplement factuel et sans grave conséquence. Guillaume par contre se sent coupable et se demande à quel moment il a manqué de vigilance. Il va même jusqu’à écrire : « je suis le grand frère que je ne souhaite à personne ».
Guillaume signe là un grand livre et dans une écriture simple mais efficace, il se met à nu et mène une vraie thérapie. Il pose de vraies questions : comment parvenir à s’aimer quand on est atteint de troubles psychologiques ? Comment garder une estime de soi quand on sort des rails ?
On termine la lecture de ce livre grandi. Les deux frères nous donnent une vraie leçon de fraternité. Malgré ce qu’ils ont traversé et ce qu’ils traversent encore, ils se donnent régulièrement rendez-vous pour partir en voyage, faisant « de l’instant présent le but ultime de la vie ».

Valérie Chèze, septembre 2020
Buveurs de vent - Franck Bouysse
En 2014, je découvre Grossir le ciel, alors que Franck Bouysse écrit depuis déjà dix ans et depuis je lis tous ses livres. Je suis conquise par son écriture poétique, précise et par ses histoires aux parfums de polars. L’an dernier il nous avait captivés avec Né d’aucune femme et cette année il ne nous déçoit pas : Buveurs de vent est un très grand cru ! Enfin une bonne nouvelle en cette année 2020 !
Ce livre je l’ai lu d’une traite, happée par le vent de liberté que les personnages faisaient souffler dans les pages. Une multitude de personnages. Tout d’abord quatre frères et sœur. Matthieu qui se réfugie dans les forêts, Marc qui s’échappe dans les livres, Luc qui parle aux animaux et Mabel, belle et insoumise. Tous vivent au Gour Noir, une vallée de Xaintrie, ce beau coin de Corrèze aux confins du Cantal. Tous travaillent comme leur père et leur grand-père avant eux au barrage et aux carrières, dirigés d’une main de fer par Joyce, un homme qui a même donné son nom aux rues du village. Joyce qui ne choisit pas sa femme mais qui la prend, dans une scène digne d’un épisode de la série Peaky Blinders. Nous rencontrons aussi Double, Snake et Lynch, des petites frappes ainsi que Gobbo, un marin au long cours échoué dans cette vallée après une déception amoureuse, là-bas loin dans les îles.
Mabel finit par être chassée de la maison par leur mère, Martha, obsédée par ses lectures quotidiennes de la Bible. On comprend que Mabel se serait enfuie de toute façon. « Son destin, elle avait choisi de se le fabriquer seule, à sa mesure, quitte à y laisser quelques-unes de ses jolies plumes. Elle avait choisi la liberté ». La liberté, c’est ce à quoi tous les personnages de ce roman aspirent. Sortir de leur destin qui semble tout tracé, englué dans cette vallée dont on ne s’échappe pas.
Dans tous les romans de Franck Bouysse, on comprend au détour d’une page que la descente vers le dénouement va se faire inexorable et on attend. Et comme toujours on tombe sous le charme de ses si jolies phrases. Je ne peux m’empêcher de citer celle-ci, qui inaugure la dernière partie du roman. « On s’embrasse, on acclimate, on déraisonne, on raccommode, on s’accommode, on marchande, on saisit, on repousse, on ment, on fait ce que l’on peut, et on finit par croire que l’on peut. On veut faire croire aux hommes que le temps s’écoule d’un point à un autre, de la naissance à la mort. Ce n’est pas vrai. Le temps est un tourbillon dans lequel on entre, sans vraiment s’éloigner du cœur qu’est l’enfance, et quand les illusions disparaissent, que les muscles viennent à faiblir, que les os se fragilisent, il n’y a plus de raison de ne pas se laisser emporter en ce lieu où les souvenirs apparaissent comme les ombres portées d’une réalité évanouie, car seules les ombres nous guident sur cette terre ». Tout est dit. Je pense à Danser les ombres de Laurent Gaudé, qui lui aussi était une magnifique ode à la fraternité.

Valérie Chèze, septembre 2020
L'autre moitié de soi - Brit Bennett
En ce mois de juillet 2020, quand je commence à lire les premières lignes de ce nouveau roman de Brit Bennett (Le cœur battant de nos mères, 2017 et Je ne sais pas quoi faire des gentils blancs, 2018, tous les deux également aux Éditions Autrement), je me dis que son œuvre est d’une cuisante actualité.
Nous sommes en 1968 en Louisiane, dans la ville de Mallard, qui ne figurera bientôt plus sous ce nom sur une carte. Cette ville a été fondée en 1848 par Alphonse Decuir, un affranchi qui voulait construire une ville pour des hommes qui, comme lui, ne seraient jamais acceptés en tant que blancs mais refuseraient d’être assimilés aux noirs. « Il imaginait les enfants de ses enfants, toujours plus clairs, comme une tasse de café qu’on diluerait peu à peu avec du lait. Un nègre se rapprochant de la perfection, chaque génération plus claire que la précédente ». Et depuis près d’un siècle les habitants enchaînent les mariages métissés pour éclaircir la couleur de leur peau.
Le 14 août 1954, peu après la déségrégation, les jumelles Desiree et Stella Vignes disparaissent et s’enfuient à La Nouvelle Orléans. C’est l’idée de Desiree, qui arrache Stella à ses racines. Mais c’est elle qui va souffrir le plus finalement. Les jumelles sont très différentes, « à l’adolescence, elles ne semblaient pas tant un corps unique divisé en deux que deux corps distincts réunis en un, chacun tirant dans son sens ». Quand Stella est prise pour une femme blanche dans un musée, elle ne s’est jamais sentie aussi libre. C’est alors qu’elle « se divise en deux » et disparait.
Quelques années plus tard nous retrouvons Desiree à Washington. Le jour où son mari est plus violent que d’habitude, elle prend sa fille et rentre à Mallard. Brit Bennett commente : « un oiseau blessé retourne toujours au nid. Une femme qui souffre n’est pas différente ». En 1978, Jude, la fille de Desiree, à la peau de jais, part pour faire ses études à Los Angeles et elle rencontrera un homme, qui lui aussi veut changer de vie mais pas pour les mêmes raisons.
Tout le long du livre, nous nous demandons si Desiree retrouvera sa sœur qui toute sa vie craindra d’être démasquée.
Ce roman captivant et aux rebondissements inattendus prouve qu’« on peut fuir un lieu mais pas son sang ». Comment trouver sa place au sein d’une couple de jumeau ? Comment trouver sa place dans une société où les blancs font la loi ? Comment trouver sa place en devenant un autre ? Comment les choix d’une mère influent sur la vie d’une fille ? Toutes ces questions sont posées dans des analyses psychologiques fines et dans une langue raffinée et si la lumière ne vient pas de la génération précédente, elle viendra de la suivante, forcément.

Valérie Chèze, août 2020
Les garçons de l'été - Rebecca Lighieri
L’un des bonheurs de l’été c’est de piquer un livre à ses enfants ! J’ai donc eu entre les mains une petite pépite, parue en 2017, que j’avais manquée : Les garçons de l’été, de Rebecca Lighieri (pseudo utilisé par la romancière Emmanuelle Bayamack-Tam). Le bandeau est prometteur : « Stephen King à la française », et nous comprendrons pourquoi à la fin.
Nous partons à la rencontre des Chastaing, une famille de trois enfants, père pharmacien à Biarritz, mère au foyer, a priori sans histoire. Zachée et Thadée, les deux fils aînés, étudiants surdoués, surfent à la Réunion. Le récit débute avec la voix de leur mère, Mylène et aussitôt je ressens une espèce de malaise, tant son adoration pour ses demi-Dieux de fils me semble déplacée, presque malsaine. Je me dis que cela va être vraiment glauque et pourtant je ne lâcherai pas le livre jusqu’à la dernière phrase, tant il est addictif.
Je suis happée par l’intrigue que l’auteur nous relate avec une succession de points de vue. Nous rentrons dans l’univers du surf. Puis, au soleil au départ, de vague en vague, de surprise en surprise, dans une vraie descente aux enfers, nous nous échouons sur l’épilogue, ko et satisfaits d’avoir finalement passé de vrais bons moments avec des personnages aux caractères multiples.
Nous sommes passés par un récit des exploits sportifs et un roman d’amour pour finir dans un drame familial qui tourne presque au thriller. Tous les masques sont tombés et la famille idéale est balayée par une vague scélérate.
Rebecca Lighieri a un vrai talent d’écriture, tantôt poétique, tantôt précise et rythmée. Un bon roman à lire l’été sans modération !

Valérie Chèze, août 2020
Un territoire fragile - Éric Fottorino
Ancien directeur du journal Le Monde, Eric Fottorino a fondé Le 1 en 2014 et lancé en 2017 avec François Busnel le magazine trimestriel America dont l’objectif est de donner plusieurs regards sur les États-Unis durant la présidence de Donald Trump. En parallèle il écrit. Son œuvre est marquée par le thème de l’enfance, ses blessures et les manquements des adultes. Fils naturel d’un juif marocain de Fès, gynécologue, Eric Fottorino a été adopté par un pied-noir de Tunisie, kinésithérapeute. Un territoire fragile, son deuxième roman publié en 2000, a reçu le Prix Europe 1 et le Prix des bibliothécaires.
Clara Werner répond à une annonce du Journal des hémisphères dans lequel l’Institut océanographique de Norvège recherche une biologiste débutante pour tenter de trouver le niveau zéro de l’océan au moyen d’un marégraphe. Elle s’échappe alors de la chaleur écrasante de Fez pour les jours glacials de Bergen : « je m’éveillai dans un brouillard gris bleu que transperçait le cri des mouettes. Le grondement d’une corne de brume répandait à l’infini sa musique désolée de violoncelle ».
Clara fuit. Elle fuit une enfance malheureuse avec un père faible et une mère tout aussi violente et qui ne l’a jamais touchée : « pour imaginer à quoi pouvait ressembler un baiser de femme, un baiser de la mère, je posais mes lèvres sur mon bras en me disant tout bas juste pour moi “ bonjour ma fille, bonne nuit ma chérie ” et cela me donnait des frissons comme un plaisir défendu ». Elle fuit un mari marocain qui la bat, qu’elle avait épousé parce qu’il était beau et qu’elle voulait fuir sa famille. Émigrée à Dublin avec son mari, c’est pourtant son père qui l’aidera à fuir.
Clara arrive à Bergen le corps en miettes. Pour se sentir mieux elle se met à boire. Elle fait deux superbes rencontres : le peintre Magnus Vog, pour qui elle pose nue dans son atelier, qui ne parviendra jamais à « la peindre au pinceau, mais seulement en appliquant directement les tubes de couleur sur la toile » et l’accordeur des corps humains, qui « accorde les muscles et les vertèbres comme un guérisseur de piano rend leur souplesse aux cordes martelées de la table d’harmonie ».
Clara nous livre son passé par bribes, dans la tourmente et le désespoir, en alternance avec l’accordeur qui nous fait sentir, dans une douceur extrême, ce qu’il sent dans le corps de Clara. Il cherche à l’aider et pourtant, tel un vieux piano, à peine sortie des mains de l’accordeur, Clara se désaccorde. Ces alternances d’écritures, tantôt poétiques, tantôt dures et comme taillées au scalpel, nous laisseront sans voix à la fin.

Valérie Chèze, août 2020
Avant que j'oublie - Anne Pauly
Dans ce récit tragi-comique, qui a obtenu le prix du livre Inter le 8 juin dernier, l’auteur rend un bel l’hommage à son père disparu et avec lui aux « invisibles », ces gens de peu abîmés par la vie et délaissés par la société, voire ignorés. Elle raconte la fin de sa vie, la maladie, sa mort et l’après, quand le chagrin et le manque viennent toquer à sa porte. Elle n’omet rien et en la lisant on doute qu’elle oubliera un jour.
Son père, un homme alcoolique et violent, unijambiste, « gros déglingo » et « roi misanthrope », lui ressemble étonnamment et elle l’aimait profondément. Après sa mort, en triant le capharnaüm de la maison familiale de Carrières-sous-Poissy, puis quand une lettre lui parvient, qui dit toute la vérité sur son père, Anne découvre une autre part de lui, un homme sensible et spirituel. On ressent de la douceur et de la tendresse tout au long du livre.
Elle relate avec humour et émotion les étapes qui jalonnent la perte d’un être aimé, dans lesquelles toute personne qui a un jour perdu un être cher se reconnaitra. Le jour du décès. Le manque, « il était tellement là que j’avais l’impression qu’il aurait pu surgir de nulle part sur son fauteuil en disant ‘Quoi de neuf ? Vous avez eu du monde sur la route ?’ ». Les différences de réactions face à un décès : Anne pense son frère insensible et la fin du roman démontrera le contraire. Les préparatifs de l’enterrement avec le choix des textes. L’enterrement lui-même, quand la douleur se mêle aux fous rires : « ce fut la messe la plus longue de toute l’histoire de la chrétienté. Rien ne s’enchainait bien, les textes étaient trop longs, trop courts et les crécelles s’égosillaient tandis que la photo du défunt glissait lentement dans son cadre ». « Le fou rire nous a pris après l’homélie ». On pense à la chanson de Bénabar.
Le terme de la lecture confirme qu’on ne fait jamais son deuil, qu’un parent aimé manquera forcément à jamais mais qu’il faut tout simplement à vivre avec cette perte. Et Anne a su trouver une jolie façon de continuer.

Valérie Chèze, août 2020
Sankhara - Frédérique Deghelt
Septembre 2001. Hélène décide de partir, laissant son mari Sébastien et ses jumeaux de cinq ans. Elle ne leur dit rien quant à sa destination. Ils savent simplement qu’elle reviendra dans onze jours. Ces onze petits jours verront le Monde dramatiquement ébranlé et leur propre monde profondément changé. Hélène part en stage de méditation Vipassana à la campagne pour aller à la rencontre d’elle-même, dans le silence. Pendant ce temps, Sébastien, journaliste à l’AFP, ne comprend pas, pense à un adultère et bascule dans un chaos personnel et professionnel.
Frédérique Deghelt alterne les points de vue d’Hélène et de Sébastien, dans une écriture fluide et musicale. Elle cherche à nous faire toucher du doigt comment méditer peut conduire à de profondes transformations intérieures, en prenant conscience de nos sensations les plus intimes et les plus profondes. « Écouter enfin chaque seconde engrangée. Poser le sac plein de pierres ». Elle cherche à nous montrer qu’un évènement inimaginable peut bouleverser le plus profond des engagements humains. « Il se sentait las. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’on n’était pas en train d’attendre la paix pour l’avenir. » Au final, à la fois Hélène et Sébastien trouveront la ressource de trouver leur propre voie, loin des influences extérieures.
Nous plongeons tour à tour dans leurs pensées, méditant avec Hélène, dans une lecture lente, dégustant chaque syllabe et rageant avec Sébastien, dans la colère de sa vie personnelle et dans la stupéfaction de l’actualité brûlante.
Même si l’action de ce roman se déroule en 2001, il y a presque vingt ans, la situation elle est très actuelle. Aujourd’hui le monde devient de plus en plus hostile, les guerres, les conflits et les virus font rage et en même temps la méditation est à la mode. Nombreuses sont les personnes qui ont un vrai besoin de retour à la nature, de prendre du recul et de retrouver une paix intérieure.
C’est Hélène qui aura le dernier mot. « Je ne pourrais jamais plus refermer la porte que j’avais ouverte, ni oublier ce qui m’avait fait comprendre qu’être humain, c’est s’incarner un temps pour acquérir le pouvoir de traverser nos murs. »

Valérie Chèze, juillet 2020
Femmes sans merci - Camilla Läckberg
Véritable addict depuis La princesse des glaces paru chez Actes noirs Actes sud en 2008, je lis tous les romans de Camilla Läckberg. Avec Femmes sans merci, elle délaisse son héroïne Erica Falck et renoue avec le thème traité dans La cage dorée : la vengeance féminine.
Dans cette novella – roman court d’une longueur entre la nouvelle et le roman – nous faisons la connaissance de trois femmes : Ingrid, Birgitta et Victoria. Chacune décide de mettre fin aux jours de son compagnon. Aucune surprise, c’est dit dès la quatrième de couverture.
Dans des chapitres très courts et en une écriture scandée, l’auteur nous entraine, la boule au ventre, vers le dénouement, vers LES dénouements. Les mobiles sont clairs et nous ne ressentons aucune pitié pour les trois hommes, notre esprit restant concentré sur les actions que les trois femmes mettent en œuvre.
Je vous laisse la surprise de lire comment elles vont s’y prendre ! C’est en tout cas un très bon Camilla Läckberg. Mon seul regret : qu’il ne soit qu'une novella .

Valérie Chèze, juillet 2020
L'étranger - Albert Camus
La quatrième de couverture nous prévient, aucune issue heureuse ne sortira de cette histoire. Et pourtant, tout le long de la lecture, nous espérons et nous ne pouvons le croire, tant cet été-là est paisible et somnolent.
« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » C’est sans doute l’une des phrases les plus retenues de l’histoire des romans et c’est finalement elle qui va mener tout droit au dénouement.
Au début du roman, les jours s’enchaînent dans le soleil et la chaleur d’Alger la blanche. Meursault, qui vient de perdre sa mère, placée dans un asile de vieillards, mène une vie plutôt solitaire, entre son travail dans une société de transport maritime, ses promenades et ses rares amis dont Raymond et Marie, avec qui il entretient une relation intime. Il aurait pu continuer à mener cette vie paisible, dans la moiteur de l’été. Dès le début du roman, on sent que Meursault est un être un peu à part, qui subit les choses et ne prend pas parti. Quand son patron lui propose une promotion à Paris, il acquiesce mais en disant que cela lui est égal. Quand Marie lui demande de l’épouser, il lui fait la même réponse. Il semble étranger à tout ce qui l’entoure, insensible, et pourtant, un jour tout bascule et il comprend qu’il a « détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où [il avait] été heureux » et a frappé « à la porte du malheur ». Ces phrases sonnent la fin de la première partie du roman, exactement à la moitié. Meursault semble alors spectateur de sa propre vie, de son propre sort et c’est ce qui le perdra. Quand il est accusé « d’insensibilité » et « d’ignorance », nous comprenons alors qu’il ne sert plus à rien d’espérer et que l’issue sera fatale. Son avocat pose pourtant une question cruciale : « est-il accusé d’avoir enterré sa mère ou d’avoir tué un homme ? ». Là est toute la question et L’étranger, paru en 1957, est l’un des romans les plus réussis d’Albert Camus. C’est un roman universel, dont l’action aurait tout aussi bien pu se dérouler l’année dernière et qui résonne encore aujourd’hui. Un roman à relire absolument !

Valérie Chèze, mai 2020
Le pays des autres - Leïla Slimani
Nous sommes le 29 avril 2020 et c’est l’anniversaire de ma grand-mère. Elle est née en 1914, faisait des kilomètres à pied dans la campagne pour aller à l’école, puis a vécu la guerre et a tout perdu, mari et maison. Avec une vraie force de caractère elle a tout reconstruit et a élevé seule sa fille. Aujourd’hui elle a perdu la vue et les souvenirs, mais pas la mémoire des poésies de La Fontaine, qu’elle parvient encore à réciter en entier. Généreuse, énergique, courageuse, affectueuse, un peu autoritaire et excellente cuisinière, elle a été une formidable grand-mère. Elle s’appelle Léonie et j’espère de tout cœur pouvoir encore la serrer dans mes bras cet été.
J’aime les histoires de vie, les histoires de famille, les trajectoires qui se font, au hasard ou pas, dans la douleur ou pas, et qui dessinent au final une vie, unique. Et c’est pour cela que le roman que je vous présente dans ces lignes m’a profondément touchée.
Leïla Slimani fait partie des écrivains qui savent raconter des histoires de vies. Le pays des autres inaugure une série de romans sur l’histoire de sa propre famille, entre France et Maroc, Maroc et France. Magnifiquement écrit, il raconte la vie de Mathilde, une jeune Alsacienne – la grand-mère de l’auteur – qui s’éprend d’Amine Belhaj, un Marocain combattant dans l’armée française. Elle le suit à Meknès par amour. Exilée sur cette nouvelle terre et exilée dans le pays des hommes, elle devra apprendre à lutter pour son émancipation, tout cela avec en toile de fond la guerre d’indépendance. Ce pays des autres va petit à petit devenir le sien. Cela fait écho à nos vies : nous sommes nombreux à vivre loin des nôtres, dans le « pays » des autres. Ma grand-mère, j’y reviens, employait le mot « pays » au sens de « région ». A force d’y vivre, nous avons appris à l’aimer ce pays ; nous avons même pour lui un attachement certain et une tendresse particulière.
Leïla Slimani signe ici un très bel hommage à sa grand-mère et j’attends avec impatience la suite de cette fresque familiale.

Valérie Chèze, avril 2020
Si tu vois tout en gris, déplace l'éléphant - Pascale Seys
Philosophie vagabonde sur l'humeur du monde
Moscou mars 2020, une amie dépose sur mon paillasson, confinement oblige, un petit livre. Sa couleur orange m’inspire ! C’est acidulé et gai et c’est ce dont nous avons besoin. Et son titre m’inspire encore plus : Si tu vois tout en gris, déplace l’éléphant, philosophie vagabonde sur l’humeur du monde.
En 50 courtes chroniques, Pascale Seys, docteure en philosophie et productrice radio à la RTBF (Musiq’3), observe vos façons d’agir et de penser avec beaucoup de hauteur. Avec toute la verve qui est la sienne, elle évoque des sujets tantôt légers tantôt graves tout en faisant référence aux philosophes classiques, aux écrivains et voire même aux musiciens. Plus j’avance dans la lecture, plus je me dis que j’aurais beaucoup aimé assister à ses cours. Pascale Seys fait entrer la philosophie dans nos vies tout en douceur et sans heurts.
Je songe au philosophe Alain et à ses Propos sur le bonheur, maître de mon professeur de terminale, Madame Fleury, une autre grande dame qui a fait aimer la philosophie à des générations d’élèves corréziens tant elle nous transportait à chaque cours.
Pascale Seys nous invite à nous poser et à réfléchir. A l’amitié, à l’avenir, aux retards, au phubbing*, au passage du temps, aux mensonges, au burn out, les retards… tous ces sujets qui nous concernent et auxquels nous n’avons pas forcément réfléchi. Et c’est justement aussi à cela que servent les philosophes : mettre l’accent sur tous les petits ou grands détails de nos vies.
Hippolyte Terentiev, le jeune homme tuberculeux et révolté de L’idiot de Dostoïevski, pose une question au héros principal du roman, le prince Mychkine : « c’est la beauté qui sauvera le monde ? ». En ces temps chargés d’incertitude, de stress et d’émotion, il est temps de nous poser pour réfléchir à ce qui sauvera le monde. La beauté, l’art, l’entraide, la compassion, l’abnégation, les prises de conscience, le changement, la résilience, la résistance, l’adaptation.
Ce joli livre nous aide à la réflexion et nous apaise. Le gris, s’il y avait gris, a fait place à l’orange. Réfléchissons au temps passé, au temps qui passe et réinventons notre avenir. En toute sérénité.
*phubbing : contraction des termes phone (« téléphone ») et snubbing (« snobant »), le phubbing consiste à rester concentré sur son téléphone en ignorant la personne qui vous parle.

Valérie Chèze, mars 2020
Accords parfaits - Jean-Pierre Colignon et Jacques Decourt
Dans leurs Accords parfaits, Jean-Pierre Colignon et Jacques Decourt ne nous parlent pas des accords des mets et des vins mais bien des participes passés et des mots composés.
Aujourd’hui coach et enseignant, Jean-Pierre Colignon a été pendant près de vingt ans chef du service de la correction du journal Le Monde. Jacques Decourt, après avoir enseigné le secrétariat de rédaction dans des écoles de journalisme, est aujourd’hui directeur du Centre d’écriture et de communication.
Ce petit ouvrage recense les principales règles d’accord de la langue française. Les explications sont simples et illustrées. Vous saurez tout sur les accords du nom, de l’adjectif, du verbe et du tant redouté participe passé.
Vous y apprendrez qu’à la Saint-René, c’est la fête de tous les René et de toutes les Renée mais que vous devez manger deux camemberts arrosés de deux verres d’alsaces. Vous y lirez que si vous avez invité les Mercier samedi dernier, vous lirez l’histoire des Capétiens. Vous verrez qu’en cette journée neigeuse, vous posterez vos courriers munis de timbres-poste au pied de l’un des deux gratte-ciel* du quartier en après-ski. Et enfin vous découvrirez que les sonates que vous avez entendu jouer n’étaient rien en comparaison de la diva que vous avez vue chanter.
Oui je vous l’accorde, la langue française est capricieuse et ce petit guide vous sera d’une aide précieuse.
*Notez que le correcteur d’orthographe de word demande de mettre un s à ciel alors qu’il n’en faut pas car il n’y a qu’un seul ciel.

Valérie Chèze, février 2020
Danser les ombres - Laurent Gaudé
Danser les ombres. Dès les premières pages, les couleurs, les sons et les personnages me renvoient à Gouverneurs de la rosée, ce chef d’œuvre de la littérature haïtienne, écrit par Jacques Roumain et paru en 1944. Laurent Gaudé, auteur du magnifique roman Le soleil des Scorta, chante ici lui aussi son amour pour Haïti dans une langue poétique et juste.
Un matin de janvier, une jeune femme, Lucine, arrive de Jacmel à Port-au-Prince pour y annoncer un décès. Hébergée dans une ancienne maison close, elle comprend vite qu’elle ne repartira plus. Les jours passent, dans une douceur tranquille, avec « la lumière du matin qui fait chanter les coqs et scintiller la mer », les voix des femmes au marché et « le pas lent des hommes qui ne se pressent jamais ». Nous croisons maints personnages, hauts en couleurs et aux surnoms si imagés comme Haïti sait les inventer.
Lucile s’éprend de Saul. « Elle aimait tout de cet homme ». « La vie serait peut-être faite d’épreuves et de fatigues, mais cela lui allait si c’était à ses côtés. La vie serait peut-être laborieuse mais cela lui allait si elle pouvait dire son nom. Ils étaient deux » : c’est peut-être cela finalement la définition de l’Amour vrai.
Pourtant cet équilibre est ténu. Personne ne remarque que les oiseaux se sont tus et que « le monde animal [tend] l’oreille ». Personne ne voit venir la terre trembler, durant trente-cinq secondes, qui vont sembler une éternité.
Laurent Gaudé rend ici hommage aux habitants d’Haïti, si durement frappés par les coups du destin. Passé et présent, ombres et vivants, corps et âmes se croisent au milieu des décombres et ce livre est une ode à la fraternité qui seule sauvera les hommes.

Valérie Chèze, février 2020
Miroir de nos peines - Pierre Lemaitre
Lors de la rentrée littéraire 2013, Pierre Lemaitre nous a enchantés avec Au revoir là-haut et l’arnaque aux monuments aux morts d’Albert Maillard et Edouard Péricourt pendant l’après-guerre de 14 -18, pour lequel il a obtenu le prix Goncourt. En 2018, il publie Couleurs de l’incendie, qui se déroule dans les années 30, sur fond de montée du fascisme avec une histoire de fraude fiscale. Cette année, il récidive avec Miroir de nos peines, le dernier né de sa trilogie des Enfants du désastre.
Pierre Lemaitre est un formidable conteur. Il sait raconter des histoires et ses romans sont construits comme des romans-feuilletons. Ses intrigues sont bien ficelées, ses personnages sont attachants et hauts en couleurs. Telles une symphonie, plusieurs trames narratives se déroulent pour converger tout à la fin en un final inattendu. Les chapitres sont courts, scandés et il devient de plus en plus difficile d’arrêter la lecture plus les pages se tournent.
Il nous fait également découvrir des moments méconnus de notre histoire. Je pense à la corruption du marché mortuaire, à la lutte contre la fraude fiscale menée par un député véreux ou bien à la destruction d’une partie des richesses de la Banque de France dans son dernier livre.
Dans un entretien au journal Le Monde (du 8 janvier 2020), Pierre Lemaitre affirme qu’il écrit sur « des petites gens », qui « n’observent pas l’histoire frontalement » et qu’il « aime aborder l’Histoire de biais pour donner de l’air aux personnages ». Et cela pour notre plus grand plaisir, qui devrait se poursuivre car apparemment une dizaine de livres sont prévus pour couvrir la période 1920 - 2020.
Pierre Lemaitre est aussi un génial auteur de thrillers. Je me souviens d’avoir lu Travail soigné, Alex, Rosy & John et Sacrifices d’une traite, tant le suspense était pesant et les rebondissements imprévisibles (la série Verhoeven intégrale, Le livre de Poche).

Valérie Chèze, janvier 2020
Le moine de Moka - Dave Eggers
Dans Le moine de Moka, Dave Eggers raconte l’histoire vraie de Mokhtar Alkhanshali, un jeune Américain d’origine yéménite, qui découvre à l’âge de 24 ans la véritable origine du café, sur les terres de ses ancêtres.
C’est un moine indien du XVIe siècle, Baba Budan, qui remarque ce breuvage alors appelé « vin de l’Islam » lors de sa traversée du Yémen au retour d’un voyage à La Mecque. Il dérobe sept cerises qu’il cache sous sa robe et les plante sur les collines de Chandragiri. Ces sept cerises donnent naissance à des millions de caféiers d’Arabie et depuis lors, Baba Budan est considéré comme un saint. En 1615, le café de Moka arrive en Europe pour la première fois grâce aux Vénitiens qui l’utilisent à des fins médicinales. Cela ne plait pas du tout aux Hollandais, dont le pays est alors une puissance mondiale dans le commerce maritime, et en 1616, Pieter van den Broecke, qui travaille pour la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, vole des semis à Moka qu’il confie au Jardin botanique d’Amsterdam. Le climat hollandais n’est pas propice à la culture du café et les plants sont envoyés à Ceylan et à Java, alors territoires néerlandais. Ils deviennent les principaux fournisseurs de café en Europe et la prééminence de Moka décline. Les Hollandais conservent leur hégémonie jusqu’au moment où le maire d’Amsterdam offre en 1713 un caféier au roi Louis XIV. C’est à ce moment-là que les productions de café gagnent le monde entier.
Bien des années plus tard, Mokhtar Alkhanshali revient sur la terre de ses ancêtres pour rencontrer les cultivateurs quand en 2015 la guerre civile éclate. Il devra ruser pour sortir du Yémen et mener à bien son projet, redonner ses lettres de noblesse au café du Yémen. Son histoire est formidablement bien racontée par Dave Eggers qui signe ici un bon et grand roman d’aventure.

Valérie Chèze, janvier 2020
Âme brisée - Akira Mizubayashi
Je termine la lecture de ce roman en sanglots, pour la première fois de ma vie je pense. C’est l’histoire de l’âme brisée d’un violon, par un acte d’une violence inimaginable, en 1938, au Japon. Un Vuillaume de Mirecourt secouru par le propre fils du musicien qui partira étudier la lutherie à Mirecourt puis en Italie, à Crémone. Devenu luthier il ressuscite ce violon et avec lui le passé… Un très bel hommage à la musique et à la littérature. Des fragrances de lutherie tout au long des pages. Des images aussi comme un bois que l’on ponce, un chevalet que l’on ajuste, la popote que l’on cire, une cheville que l’on serre, un archet que l’on tend et ces parfums de colophane… puis le trac, et la première note qui s’envole des ouïes et la musique qui jaillit. La musique, qui sauvera le monde…

Valérie Chèze, novembre 2019
Asta - Jón Kalman Stefánsson
Une fois de plus une belle découverte littéraire avec Asta de Jón Kaplan Stefánsson. Difficile de le résumer, tant de thèmes sont évoqués : l’amour, le deuil, les erreurs, les absences, le remord, la passivité, l’action... en un mot la vie. Et tout ceci dans une prose magnifiquement poétique et lyrique. Quand on referme ce beau roman, on se dit qu’il devient urgent de découvrir l’Islande...

Valérie Chèze, novembre 2019
Borgo Vecchio - Giosuè Calaciura
Une autre très belle lecture qui m’a conduite en Sicile cette fois. Borgo Vecchio, un quartier de Palerme. Nous suivons Mimmo et Cristofaro, deux amis d’école buissonnière, Céleste, cloîtrée sur le balcon pendant les ébats tarifés de sa mère, Toto le pickpocket... Je devrais plutôt dire que nous assistons à leurs vies... Ce livre est semblable à un livret d’opéra. Nous sommes face à ce décor et à ces acteurs et assistons, impuissants, au grand final. Tout cela dans une langue riche et formidablement bien traduite par Lise Chapuis. Nous devrions plus souvent citer les traducteurs soit dit en passant !

Valérie Chèze, novembre 2019
La papeterie Tsubaki - Ito Ogawa
Un très joli livre, l’histoire d’une jeune femme qui fait ses premiers pas d’écrivain public en reprenant la papeterie de sa grand-mère défunte. L’histoire se déroule à Kamakura au Japon. 374 pages de délicatesse avec le choix des mots, le choix des calligraphies, le choix des papiers, des plumes, des stylos, des enveloppes et des timbres. Une lecture un peu hors du temps. Merci Valerie Moratille Limoujoux une libraire comme on n’en fait plus !

Valérie Chèze, octobre 2019
Né d'aucune femme - Franck Bouysse
Au 19ème siècle dans un joli coin de Corrèze, voici le récit tragique de Rose raconté par Franck Bouysse dans une écriture poétique et qui se lit comme un polar. Immense plaisir de lecture et de relecture tant certaines phrases sont belles et sonnent juste. Né d’aucune femme est à mon avis l’un des romans qui vont compter cette année. Un grand bravo Franck Bouysse et vivement le prochain !

Valérie Chèze, septembre 2019
Ordesa - Manuel Vilas
Avec Ordesa, Manuel Vilas rend un bel hommage à ses parents disparus et peint la vie d’une famille modeste dans l’Espagne des années 60 et 70. L’universalité de ses sentiments mais aussi des questions et des réflexions, que tout enfant se pose une fois orphelin, nous touche, nous parle, nous émeut...De beaux moments de lecture. Et une réflexion, que je ne m’étais pas encore posée : « J’ignore si mes deux fils m’aimeront autant que j’ai aimé mes parents.»
Valérie Chèze, août 2019
Oui, je prends rendez-vous car je veux en savoir un peu plus
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Et toujours, une confidentialité totale.
Le temps d’un clic et j’écris pour vous !