Des rêves de mer

Des rêves de mer

Voici l’une de mes nouvelles, sélectionnée par Yann Queffélec et le comité de lecture de la Fondation Belem parmi 57 participants.

Je me réveil­lai tout engour­die et quand j’ouvris les paupières, je n’étais plus dans notre apparte­ment moscovite mais sur un sol de bois aux lames régulières et bril­lantes. Étrange­ment, je perçus une légère oscil­la­tion et j’entendis des cris d’oiseaux. Affolée, je lev­ai les yeux et je vis un bastin­gage et des cordes enroulées. Mais où étais-je donc ? Sur un navire ? En rel­e­vant la tête, je dis­tin­guai des voiles qui claquaient dans le vent. Mon Dieu, avais-je tra­ver­sé les fron­tières ? Je me mis debout pour essay­er de com­pren­dre et je décou­vris l’océan tout autour, à perte de vue. Des mou­ettes sem­blaient jouer au ras des vagues. Je me trou­vais sur un trois mats. Je dis­tin­guai les voiles car­rées du grand mât et du mât de mis­aine, les voiles auriques avec le foc d’artimon juste au-dessus de moi, la mar­quise un peu plus haut et enfin le dia­blotin au som­met. Mais com­ment ces mots incon­nus pou­vaient-ils sor­tir de mon esprit ? Je n’ai jamais été marin. Soudain j’entendis des voix. Je fis trois pas en direc­tion de la proue et j’aperçus trois hommes, tous vêtus d’une espèce de gabar­dine noire et coif­fés de bérets. Je rec­u­lai brusque­ment, ne voulant pas me faire voir, et je butai dans une gamelle en fer blanc qui traî­nait sur le pont. Au bruit de métal, les trois hommes se retournèrent et me virent.

-       Alors Pier­rot, tu viens enfin pren­dre ton quart ? Tu ver­rais ta tête ! Pas éton­nant avec la boutanche que tu t’es enfilée hier soir.

Pier­rot ? Com­ment ça Pier­rot ? Je suis une femme, j’ai tou­jours été une femme ! Je com­mençai à pani­quer. Je bais­sai les yeux et ce que je vis m’intrigua au plus haut point. J’étais vêtue comme eux, tout en noir et en pan­talon.

-       Mais où sommes-nous ?

-       Ben sur le Belem mon ami ! Yavait quoi dans ton jaja ?

Les trois hommes se mirent à rire en me regar­dant.

-       Et où allons-nous ?

-       A Nantes mon ami, les cales pleines de fèves ! C’est Meu­nier qui va êt’content !

A Nantes ? Meu­nier ? Des fèves ? Je com­mençai à com­pren­dre. Il devait par­ler de choco­lat, enfin de fèves de cacao. Meu­nier, c’est le choco­lat Meu­nier, les tablettes vert amande et mar­ron et la petite fille en jupette sur fond jaune des pubs sur les plaques en métal. Mais que fai­sais-je là, habil­lée en marin ?

-       Et nous sommes en quelle année ?

-       En quelle année, elle est bien bonne celle-là, en 1900 mon ami !

Les trois hommes se mirent à hiss­er la voile en chan­tant. En 1900 ! Mais com­ment me suis-je retrou­vée en 1900 au beau milieu d’un océan !

-       C’est Jean-François de Nantes, oué oué oué, gabier sur La Fringante, oh mes boués­Jean-Françoué débar­que enfin d’cam­pagne, oué oué oué, fier comme un roi d’Espagne…

Espagne… je sen­tis mes mem­bres s’engourdir, devenir tout mous et je me sen­tis partir…J’entendis le son d’un piano. Tout près. J’étais allongée sur un sofa, au milieu d’un salon, entourée d’hommes et de femmes en habits de soirée. Tous très années 20. Ce devait être une soirée à thème. J’avais la migraine et je sen­tis un léger roulis. En cher­chant mon mou­choir dans la poche arrière de mon jean, je vis que je n’étais plus en jean mais en robe longue rose poudrée dont le buste était incrusté de sequins. Oh my gosh ! Où étais-je par­tie encore ? Le piano jouait un charleston et mes voisines devi­saient dans un anglais par­fait. Je leur demandai où nous étions, en essayant de pren­dre mon plus bel accent. Elles s’esclaffèrent en rétorquant que le whisky avait dû me mon­ter à la tête.

-       Allez pren­dre l’air sur le pont, ma chère Kit­ty, cela vous fera du bien !

Kit­ty ? Je m’appelais Kit­ty ? J’étais Anglaise…

-       Sur le pont ? Mais où sommes-nous ?

-       Mais sur le Fan­tôme II mon petit !

-       Et où allons-nous ?

-       Nous venons de quit­ter Southamp­ton et la prochaine escale est Séville ! Ah quelle joie de revoir cette chère Espagne !

-       Mais nous sommes en quelle année ?

-       En quelle année Kit­ty ? Mais vous avez bu la carafe entière ! En 1923 par­di ! Début avril plus pré­cisé­ment.

Je me lev­ai et sor­tis sur le pont. Le fond de l’air était frais et la brise me revig­o­ra. Je me dirigeai vers le gail­lard d’avant. Qu’il était beau ce bateau. Tout en bois, avec ses si belles voiles ! Des cor­morans volaient à la proue et sem­blaient nous suiv­re. Le navire tan­guait douce­ment. Le ciel était mag­nifique, de toutes les nuances de bleus et de ros­es, telles des lignes échap­pées d’un album de couleurs. J’eus soudain une impres­sion étrange, le sen­ti­ment de me sen­tir à ma place, de me sen­tir chez moi, comme si j’étais déjà venue sur ce pont. Apaisée et sere­ine, je regar­dai l’océan, calme à la tombée du jour. Quand une cloche reten­tit à l’extrémité du pont, je vis les rares promeneurs ren­tr­er dans le salon. Ce devait être l’heure du dîn­er. Peut-être étais-je con­viée à la table du cap­i­taine ! A cette pen­sée, je tombai brusque­ment sur le planch­er, je sen­tis mes mem­bres devenir gourds et soudain ce fut l’obscurité…

-       Cap­i­taine ! Cap­i­taine ! Quand-est-ce que nous par­tons ? Enzo réveille-toi ! Nous allons embar­quer !

Embar­quer ? Mais où ? J’ouvris les yeux. Je me trou­vais allongé sous une cou­ver­ture de laine, dans une petite cham­bre et au bout du lit, un jeune garçon s’impatientait. A l’entendre je com­pris qu’il était mon frère. Mon frère ? Mais je n’ai jamais eu de frère ! Je me lev­ai et soudain un garçon plus âgé apparut dans la psy­ché en face de moi. Je m’approchai et réal­i­sai que ce jeune homme était mon reflet !

-       Enzo, mais dépêche-toi de t’habiller ! Nous allons être en retard !

Mon nou­veau frère jeta un cos­tume de marin blanc et un béret sur le lit.

-       Où allons-nous ?

-       Mais tu ne te sou­viens pas ? La dame de l’orphelinat nous a emmenés à Venise chez son ami le cap­i­taine. Nous embar­quons sur le Gior­gio-Cini dans un quart d’heure ! Il a accep­té de nous pren­dre tous les deux.

-       Et pour quoi faire ?

-       Eh bien pour devenir des marins par­di ! Ça va être un peu rude, il paraît qu’il vont nous faire men­er une vie de mil­i­taire ! Mais au moins nous voguerons sur toute l’Adriatique, tu te rends compte, j’en rêvais !

Une voix grave réson­na au rez-de-chaussée. Ce devait être le fameux cap­i­taine.

-       Nino, Enzo vous êtes prêts ? Andi­amo !

L’Adriatique, Venise. Je ne com­pre­nais plus rien du tout. Je m’habillai à la hâte et rejoig­nis Nino. Il devi­sait avec le cap­i­taine devant la mai­son. Je me retrou­vai le long d’un canal. Au loin j’aperçus un pont avec des arch­es. Mais oui ! Le pont Rial­to, sur le Grand Canal, à Venise ! Le cap­i­taine devait être bien riche pour avoir une mai­son à cet endroit si réputé ! J’eus soudain mal à la tête.

-       Allez les garçons, en avant !

Nous tra­ver­sâmes la ville, fran­chissant des ponts, longeant des petits canaux, puis des plus gros et enfin, au bout d’un quai, je le vis, ce fameux Gior­gio-Cini ! Il était majestueux ! Et si grand ! Un trois-mâts goélette ! Tout en bois, avec de nom­breuses voiles.  Nino trépig­nait. Au pied de la passerelle, une ban­de­role affichait « Bien­v­enue à la pro­mo­tion 1954 ! » et une soix­an­taine d’enfants attendaient sage­ment, tous vêtus comme nous.  Le cap­i­taine prit la parole :

-       Les enfants, nous allons par­tir quelques jours. Le but est de vous famil­iaris­er avec le méti­er, avant de faire des voy­ages plus longs.

-       On s’en va com­bi­en de temps ?

-       Qua­torze jours.

Qua­torze jours… A ces mots, je sen­tis les tem­pes me brûler et je me pen­chai, faisant tomber mon béret. Puis tout devint noir. Je me réveil­lai sur un tapis col­oré aux motifs géométriques. Mon Dieu ! J’étais à la mai­son, dans notre apparte­ment. Cela fai­sait bien­tôt six semaines que nous étions con­finés à cause d’un virus. Tout d’abord qua­torze jours cloîtrés, après notre retour de vacances en France, puis six semaines sans sor­tir, excep­tés quelques allers-retours au mag­a­sin d’alimentation le plus proche. Six semaines sans voir notre famille et nos amis, eux-aus­si con­finés, en France et en Russie. Et ce n’était pas fini. Per­son­ne ne pou­vait prédire ce qui allait se pass­er dans les mois à venir. Cela deve­nait angois­sant. J’avais envie d’ailleurs. De balades en forêt, de dîn­ers entre amis, de prom­e­nades le long de la plage, de retrou­ver ma lib­erté, de voguer sur les océans. Je me sen­tis toute chose. J’eus soudain l’étrange impres­sion d’avoir vu en rêve ma vie passée, une vie loin de chez moi, une vie au milieu de la mer. Cette lib­erté me man­quait et je me sen­tis soudain revig­orée.

Quel étrange pou­voir que celui des rêves !

Valérie Chèze, juin 2020

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