Lectures

Mes derniers coups de coeur littéraires

2026

Parce que l’écriture ne va pas sans la lecture et que le plaisir de la lecture se trouve aussi dans le partage.

Antonin, Henri Bosco

Je lis très rarement des classiques mais là, quand ce joli prénom est passé sous mes yeux à la bibliothèque, je me suis dit que je devais à tout prix le lire. Forcément, car c’est le prénom de mon fils !


Henri Bosco pour moi, c’est le souvenir des dictées de primaire ! Mais je ne l’avais jamais lu et c’est une très belle découverte. Ce roman est très bien écrit, le vocabulaire est riche, les phrases ont de belles tournures, sont très élaborées (je comprends maintenant pourquoi il s’est retrouvé dans tant de dictées !), les descriptions sont ciselées et il parvient à nous les faire aimer. En effet, il y a très peu de dialogues.


Antonin vit près d’Avignon. C’est un garçon de 8 ans, très mûr pour son âge, que ses parents confient à des étrangers pendant leurs nombreux voyages. Le père est un artiste lyrique et le couple a des revenus modestes. Antonin est balloté de foyers en foyers, dans le quartier de Monclar, une banlieue industrielle d’Avignon, avec de brefs retours chez lui, au mas du Gage au bord de la Durance. Ce contraste et ce déracinement le font souffrir. « Cette banlieue si laide et si pauvre » avec « des cheminées, de la ferraille, de la fonte, toutes choses que je n’aimais pas ». Il n’y a en effet aucune place pour le plaisir, les loisirs et encore moins pour l’art. Il est d’abord confié aux Bourdifaille et aux Bénichat, dont les maris sont des ouvriers du chemin de fer et dont la grossièreté et leur brutalité blessent le jeune garçon. Bénichat et son épouse Laïde lui portent malgré tout un amour sincère. C’est là qu’il rencontre deux bossus, des frères qui tiennent une épicerie et la jeune Marie, une fillette de son âge, qui suscite ses premiers émois. Il quitte ensuite la sinistre impasse Taillefer pour aller vivre chez les Maillet, dans leur jolie maison avec un grand jardin, un véritable paradis pour lui. Monsieur Maillet lui enseigne le piano, Antonin est d’ailleurs très doué, mais soudain, ses parents, qui n’ont plus les moyens de lui payer les cours, le reprennent et le ramènent à la maison.


Antonin, qui multiplie les épisodes de fuite, aussi bien physiques que mentales, est très attachant. Avec lui, on plonge dans des réflexions diverses. La vie, la mort, la beauté de la nature, la profondeur des sentiments, les traumatismes, la violence, l’injustice, la méchanceté. Malgré cette enfance d’une tristesse infinie, Henri Bosco parvient à donner au récit beaucoup de poésie. En réalité, c’est un roman-confession sur son enfance. Il a d’ailleurs déclaré qu’il y avait très peu de parties inventées et qu’il avait connu ces personnages. Il a écrit ce livre pendant un moment de graves difficultés personnelles – la maladie de son épouse Madeleine –, interrompant l’écriture d’un roman beaucoup plus sombre, L’Antiquaire, pour se réfugier dans l’écriture de son récit d’enfance. 


Je reste très étonnée que Antonin ait eu si peu de notoriété. À mon sens, il vaut largement Jean le Bleu de Jean Giono, L’enfant de Jules Louis J. Vallès ou Enfance de Maxime Gorki. Si vous avez envie de replonger dans la « magie » des dictées de votre enfance, retrouvez Antonin et ses aventures ! 

Antonin

Valérie Chèze, octobre 2026

Les envolés, Étienne Kern

Ce premier roman nous emmène dans le Paris de la Belle-Époque, à la découverte d’un homme qui, le 4 février 1912, enjambe la rambarde du premier étage de la Tour Eiffel et s’élance avec son parachute dans le vide, pour prouver que son invention peut changer la destinée des aviateurs. On l’avait prévenu qu’il n’avait aucune chance. En effet, cet acte sera son dernier. Il s’écrase au pied de la Tour. Il s’appelait Franz Reicheld. Il avait trente-trois ans.


Étienne Kern, qui a obtenu le Goncourt du premier roman pour cette œuvre, retrace la vie de ce tailleur pour dame qui se rêvait inventeur. Franz Reicheld avait perdu un ami tombé en plein ciel et était obsédé par l’idée de créer un parachute capable de sauver la vie des pilotes. On sent combien l’auteur est subjugué par cet événement, tragique et fascinant à la fois, qui fut l’un des premiers accidents filmés. Il alterne d’ailleurs la narration et s’adresse au mort en italique, écrivant sur son obsession pour les sauts dans le vide, tout en réfléchissant à toutes les traces laissées par les hommes. Il évoque aussi son grand-père, qui est mort en chutant d’un balcon et une amie proche, qui s’est suicidée en se défenestrant. 


Ce roman, dont l’écriture est tout en délicatesse, est à ne pas manquer !

Les envolés

Valérie Chèze, octobre 2026

Miette, Pierre Bergounioux

Miette, ce joli diminutif de Marie est aussi le deuxième prénom de ma fille Léa, que nous avons orthographié Millette. Alors, quand j’ai découvert ce petit livre tapis au fond de la bibliothèque de l’Alliance Française d’Almaty, j’étais heureuse que la Corrèze vienne à moi. Car ce roman a pour décor le haut plateau granitique du Limousin, un hameau proche de Jassonneix au début du XXe siècle. 


Miette est une paysanne au sens noble du terme, une femme forte et rebelle comme on en connait tant. Mariée à 20 ans à un homme qu’elle avait d’abord refusé, elle a eu quatre enfants. Baptiste, un homme des bois à la personnalité double, parlant le français et le patois à la perfection, Lucie, qui connaîtra une vie de bru « traditionnelle » quand elle ira vivre chez son époux, Octavie, qui partira faire des études de mathématiques et voyagera, et enfin Adrien, qui reviendra en Corrèze après l’avoir quittée quarante ans durant.


L’auteur nous conte ce monde qui était quasiment immobile et qui est aujourd’hui disparu dans une langue superbe. L’histoire de Miette est aussi celle de nos aïeux, qui n’avaient pas d’autre choix que de vivre la même vie que celle de leurs parents et de leurs grands-parents avant eux. Mais pour ses enfants ce sera différent. Après les deux guerres, la modernité émerge et avec elle l’évolution des mentalités.


Une phrase m’a particulièrement marquée : « Savoir n’est pas nécessaire. D’abord, ça suppose qu’on prenne du recul, qu’on arrête un peu et le temps manque. Il y a trop à faire pour qu’on s’offre le luxe de s’interrompre un seul instant. Les choses sont là, obstinées dans leur nature de choses, corsetées de leurs attributs, rétives, dures, inexorables. Elles ne livrent leur utilité qu’à regret. Elles réclament toute la substance des vies qu’elles soutiennent. Encore le temps dont celles-ci sont faites ne suffit-il pas toujours. Il faut y verser quelque fureur. C’est à ce prix qu’on demeure. »


C’est un livre d’une grande beauté qui va très certainement devenir un classique !

Miette

Valérie Chèze, octobre 2026

Les choses humaines, Karine Tuil

Voici un roman dont j’avais manqué la sortie en 2019 et que je viens de lire d’une traite. Le sujet est malheureusement toujours actuel puisque l’auteur raconte la violence du monde contemporain et explore les zones d’ombre des relations humaines et les zones grises du consentement.


Jean Farel, 70 ans, est un journaliste connu, de pouvoir, qui mène une double vie et son épouse Claire, de 27 ans sa cadette, normalienne, est connue pour ses engagements féministes. Ils ont un fils, Alexandre, à l’avenir prometteur puisqu’il va rentrer à la prestigieuse université de Stanford aux États-Unis, le rêve de sa vie. Soudain, un événement va tout faire voler en éclat et Karine Tuil raconte cet engrenage avec force et conviction.


Les cinquante premières pages peuvent paraître longues mais elles sont à mon avis utiles pour comprendre le contexte, cette famille particulière et ces personnages forts en apparence mais lézardés de l’intérieur. La deuxième partie quant à elle est passionnante, avec le procès et les plaidoiries percutantes. L’auteure ne craint pas de s’attaquer à ces sujets si épineux, évoquant au passage plusieurs affaires connues. En effet Karine Tuil s’est notamment inspirée de l’affaire de viol de l’université Stanford survenue en 2015-2016 et de l’ère #MeToo, intégrant le contexte de l’affaire Weinstein. Pour écrire ce livre, elle a d’ailleurs procédé à un travail documentaire important, consulté de nombreux dossiers judiciaires et assisté pendant deux ans à des procès d’assises pour viol à Paris. 


Elle aborde en même temps de nombreux sujets de notre époque : la montée des communautarismes, la dégradation du métier de journaliste, le féminisme, les rapports de force entre les sexes et les classes sociales, les dynamiques de pouvoir, la maladie, la vieillesse, les attentats, les migrants.


Une lecture que je vous conseille si ces sujets vous passionnent. Ce roman a d’ailleurs été récompensé par le prix Interallié et le prix Goncourt des lycéens 2019.

Les choses humaines

Valérie Chèze, octobre 2026

Adieu Goulsary, Tchinguiz Aïtmatov

En week-end à Bishkek au Kirghizstan, je me suis plongée avec délice dans ce chef d’œuvre de la littérature kirghize.


Goulsary, « Bouton d’or », est un superbe ambleur à la robe dorée et aux parements de jais, et son cavalier, Tanabaï, un nomade de la steppe. 


Un ambleur est un cheval qui se déplace en avançant simultanément les deux membres d’un même côté (l’antérieur et le postérieur droits ensemble, puis l’antérieur et le postérieur gauches ensemble), contrairement au trot, où les membres se déplacent en diagonale. C’est beaucoup plus confortable pour le cavalier car cela produit un mouvement de roulis latéral, sans les rebonds du trot, et la vitesse peut aussi être très rapide.


Tandis qu’ils cheminent tous les deux au soir de leur vie, ils se remémorent les aventures fougueuses qu’ils ont vécues. L’auteur nous raconte un Kirghizstan gagné par la soviétisation, les guerres qui ont emporté tant d’hommes, les difficultés de la vie nomade sous la yourte. Il dénonce les effets du stalinisme et la déstalinisation, la déshumanisation des campagnes soviétiques et les excès de la collectivisation et « Toute l’âme d’un peuple happé par la modernité », comme nous précise la quatrième de couverture, quand à l’époque soviétique, le mode de vie nomade et pastoral du peuple kirghize disparaît et avec lui la variété des cultures et la diversité biologique.


Cette histoire est un magnifique témoignage d’amour indestructible d’un cavalier envers son cheval. Dans la culture kirghize, le cheval est beaucoup plus qu’un simple animal de compagnie, il est au cœur même de la vie, des traditions et de la culture. Tanabaï et Goulsary m’ont émue au plus haut point, avec leur fierté et leur désir de rébellion envers un système qui les oppresse. On les suit tout au long de leur vie, dans leur jeunesse fougueuse puis plus âgés, traversant le temps et les saisons. 


Petit-fils d’un berger et fils d’un haut fonctionnaire fusillé à 35 ans comme « ennemi du peuple » lors des purges staliniennes, Tchinguiz Aïtmatov est un immense écrivain. En 1991, après la dislocation de l’empire soviétique, il a été pressenti pour devenir le premier président du Kirghizstan mais il a préféré entamer une carrière diplomatique. Il a écrit plusieurs romans et les plus emblématiques avec Adieu Goulsary sont Djamilia, que Louis Aragon a traduit, le qualifiant de « plus belle histoire d’amour du monde » et son dernier roman, Quand tombent les montagnes, une fable écologique et dramatique sur les léopards des neiges et le monde moderne. 

Adieu Goulsary

Valérie Chèze, octobre 2026

Ma grand-mère sous les feuilles - Le vieux maître, l'enfant et le chat Boulgakov, Christophe Vergnaud

Parfois, il arrive que des titres de roman vous fassent un clin d’œil, comme l’année dernière, à la foire du livre de Naves en Corrèze.


Le vieux maître, l’enfant et le chat Boulgakov m’ont fait un signe en premier. Mikhaïl Boulgakov est l’auteur de Maître et Marguerite, un chef d’œuvre de la littérature russe qui m’a toujours résisté. Que venait faire un chat du même nom dans cette histoire ? À côté, Ma grand-mère sous les feuilles m’a intriguée. Sous ce titre, il était ajouté : Métaphysique d’un terrassier. Et derrière eux, Christophe Vergnaud, leur auteur, un homme chaleureux et souriant avec qui nous avons forcément parlé de l’auteur russe !


Ma grand-mère sous les feuilles nous entraîne au Québec, en Gaspésie plus précisément. Le narrateur, terrassier de son état, fait un jour la connaissance de Murphy, un client qui va changer sa vie. « Comment aurais-je pu me douter que le jour où il est venu s’asseoir à côté de moi […] ma vie allait devenir quelque chose ? Oui, elle est passée de rien du tout à quelque chose, et c’est à Murphy que je le dois, même si ce quelque chose m’a fait descendre dans les Enfers. […] C’est stupide d’être un rocher et de ne pas voir une putain de belle vague venir se briser contre soi. Murphy est venu me chercher ce soir-là et il m’a placé face à l’océan des sensations, là où les vagues sont tirées par les oreilles bien haut dans le ciel, puis relâchées pour se fracasser sur un pauvre rocher qui n’a rien demandé. Mais ce qu’il avait fait de mieux encore, c’était sa fille Flore. » Cette phrase magnifique est le prélude à une bien belle histoire, qui nous mènera aussi à Clermont-Ferrand et en Xaintrie, ce si joli coin de Corrèze. Je me suis régalée à la lecture, tant la langue de Christophe Vergnaud manie humour et poésie à la fois.

 

Dans Le vieux maître, l’enfant et le chat Boulgakov (prix du livre insulaire Ouessant 2025), nous partons sur l’île de Ouessant où un jeune garçon, Paul, délaisse l’école depuis la disparition en mer de son père. Sa maman poste une annonce pour trouver quelqu’un qui aiderait son fils dans ses devoirs. C’est ainsi que Louis arrive sur l’île accompagné d’un chat mystérieux. Une forte amitié va naître entre le vieil homme et l’enfant. L’enfant va petit à petit reprendre le goût d’apprendre et côtoyer Louis va lui réserver bien des surprises. J’ai retrouvé toute la poésie de l’écriture de l’auteur avec bonheur, avec en plus des références littéraires savoureuses !


Pour les chanceux qui seront à Brive pour la Foire du livre 2026 (du 6 au 8 novembre), Christophe Vergnaud sera présent !

Ch. Vergnaud

Valérie Chèze, septembre 2026

Le royaume désuni, Jonathan Coe

Ouvrir un nouveau roman de Jonathan Coe, c’est comme quitter des escarpins pour rentrer dans des chaussons ! J’aime énormément l’œuvre de cet auteur. 


Ici on suit les membres d’une famille de la classe moyenne anglaise à l’occasion de sept événements nationaux : le jour de la Victoire le 8 mai 1945, le couronnement d’Élisabeth II le 2 juin 1953, la finale de la Coupe du monde Angleterre - Allemagne de l’ouest le 30 juillet 1966, l’investiture du Prince Charles le 1er juillet 1969, le mariage de Charles et Diana le 29 juillet 1981, les funérailles de Diana le 6 septembre 1997 et enfin le 75e anniversaire du jour de la Victoire le 8 mai 2020.


Cette famille vit dans la banlieue de Birmingham, à Bournville, ville fondée par les frères chocolatiers Cadbury à la fin du XIXᵉ siècle, où plusieurs membres de la famille de l’auteur ont travaillé. C’est aussi l’occasion à Jonathan Coe de nous raconter la guerre du chocolat qui a opposé le Royaume-Uni et Bruxelles. On retrouve également deux des personnages de l’auteur : Jack Lamb (Expo 58) et Paul Trotter (Le cercle fermé).


J’ai particulièrement aimé le personnage de la grand-mère Mary. Prof et musicienne à ses heures, elle élève ses trois garçons qu’elle a eus avec Geoffrey, homme taiseux et pas très attachant, alors qu’elle aurait pu épouser un certain Kenneth. À la fin de sa vie, elle se demandera toujours si elle a fait le bon choix.


On ne s’ennuie par une seule seconde et c’est aussi grâce à la construction du roman, qui alterne la comédie et des sujets plus graves, alternant des passages à la troisième personne et à la première, par des personnages principaux mais aussi des personnages secondaires, illustrant avec des extraits de journaux intimes, de lettres, de mails et les pensées de chacun des membres de la famille, notamment pendant le mariage royal.


Ce roman est très personnel et politique. Quand sa mère meurt en plein Covid en juin 2020, isolée de sa famille et sans traitement pour la soulager, Jonathan Coe est en colère. Et il avait aussi le désir d’écrire un roman sur l’état du pays et sur son identité si particulière qui a conduit à la situation d’aujourd’hui. Dans une interview il affirme ceci : « On ne s’est jamais affrontés ; on n’a jamais parlé ouvertement de questions délicates – une manière de faire qui est, selon beaucoup de gens, typiquement anglaise. On a toujours tout balayé sous le tapis en préférant maintenir une façade polie, et c’est encore de cette manière que je préfère agir. Mais le moment arrive où ce n’est plus suffisant, à plusieurs égards. » À propos du Brexit, il ajoute : « On est en train de prétendre, en quelque sorte, que ce n’est jamais vraiment arrivé et on n’en assume pas les conséquences – bonnes ou mauvaises. » et enfin, sur un sujet plus large : « Je pense que nous avons atteint ce stade où, qu’il s’agisse des changements climatiques, de la guerre en Ukraine ou peu importe, on doit montrer ses couleurs, exprimer ce en quoi on croit, et prendre position. »

Le royaume désuni

Valérie Chèze, septembre 2026

Un fils perdu, Sacha Filipenko

Je n’avais jamais lu de littérature biélorusse et c’est chose faite avec les romans de Sacha Filipenko, auteur né à Minsk en 1984. Après des études de musique et de lettres à Saint-Pétersbourg, il a travaillé comme journalise et scénariste, notamment pour la chaine de télévision indépendante Dojd’.


J’ai commencé par lire La traque il y a quelques mois, une histoire de chasse à l’homme et de persécution psychologique et cet été j’ai lu Un fils perdu. Véritable satire politique, ce roman, écrit en 2014, annonce la situation politique en Biélorussie aujourd’hui. L’auteur a d’ailleurs été forcé à l’exil pour éviter la prison.


Une pluie de grêle en pleine canicule engendre une violente bousculade lors d’un mouvement de foule et Francysk, jeune homme de 16 ans qui étudie la musique dans une ville biélorusse, tombe dans le coma. La scène, magistralement décrite, fait référence à une véritable bousculade qui a eu lieu dans le métro de Minsk en 1999 et qui a fait plus de 50 morts et 150 blessés.


La plupart de ses proches l’abandonnent, seule sa grand-mère Elvira lui rend visite chaque jour et se bat pour qu’on ne le débranche pas. Quand il se réveille après 10 ans de coma, il découvre que sa grand-mère est décédée, que ses proches ont changé de vie. Seule une chose n’a pas changé : le pays. Le président est toujours autoritaire, les jeunes émigrent et la police réprime toute contestation. Francysk devra choisir : se résigner ou bien se battre.


On découvre la Biélorussie et son rapport à l’histoire grâce à Elvira, qui, au chevet de son petit-fils, lui parle de l’actualité et de l’histoire du pays. Sacha Filipenko montre que l’histoire est une arme de manipulation du peuple biélorusse. Interviewé par le journal suisse RTS, il déclare : « Je l’ai senti dans ma propre famille. Mon grand-père était un général dans l’aviation et on a grandi en se sentant les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. Nous avions sauvé le monde et étions le bien absolu qui a vaincu le mal absolu. Mais en travaillant sur les archives, je me suis rendu compte que les choses n’étaient pas si évidentes. Et quand on comprend que quand les troupes russes sont entrées en Allemagne et ont libéré les camps de concentration, elles ont pris les planches des baraques de Buchenwald pour reconstruire des baraques pour le goulag, comme chez Ikea, on se demande si c’est vraiment le bien qui a vaincu le mal ou si c’est un mal qui a vaincu un autre mal ». Et il conclut par ces mots : « Comme auteur, je suis heureux que mon livre reste actuel, mais comme citoyen, j’aimerais bien qu’il perde toute son actualité ».

Un fils perdu

Valérie Chèze, septembre 2026

Tu m'avais promis, Ankaoua

Si vous aimez les livres de développement personnel alors vous aimerez celui-ci. J’en lis peu et on l’a offert à ma maman, mais j’avoue que j’ai bien aimé la lecture. L’auteur invite à se reconnecter à ses émotions à travers l’histoire de Gabin, dont l’épouse a disparu sept ans auparavant, et de sa fille Luce, à qui il a fait la promesse de l’emmener en voyage pour ses huit ans.


Gabin emmène Luce au Kenya et ce voyage sera l’occasion d’un voyage intérieur. On explore les thèmes du pardon, de la guérison, des liens familiaux et du sens que les épreuves que nous traversons donnent à nos vies.


Une jolie histoire à découvrir.

Tu m'avais promis

Valérie Chèze, septembre 2026

Reykjavík, Ragnar Jónasson et Katrin Jacobsdóttir

Voici un polar écrit à quatre mains par Ragnar Jónasson, un écrivain islandais célèbre et Katrin Jacobsdóttir, qui n’est autre que la Première ministre d’Islande depuis 2017, qui affectionne le genre, puisque sa thèse en littérature portait sur l’œuvre de Arnaldur Indriðason, un autre géant du polar islandais. 


Le 6 août 1956, Kristján, tout jeune flic, débarque sur la petite île de Videy après que les parents de la jeune Làra ont signalé sa disparition. Elle passait l’été sur l’île, un job d’étudiante dans une famille bourgeoise islandaise, Óttar et Ólöf. Trente ans plus tard, Làra n’a jamais été retrouvée et cette affaire est restée dans tous les esprits. C’est Valur, un journaliste, qui va reprendre l’enquête pour le compte d’un journal, qui va le mener dans les milieux politiques et les milieux d’affaire. Il va ainsi déterrer de sombres secrets. L’action survient au moment où l’Islande est au centre de l’attention mondiale, avec la rencontre entre le président américain Ronald Reagan et son homologue russe, Mikhaïl Gorbatchev. C’est aussi le bicentenaire de la naissance de la capitale et la période où l’île se modernise, passant de l’Islande rurale à l’Islande moderne : construction de nouveaux quartiers, apparition d’une nouvelle chaîne de télévision. À ce titre, la ville est un personnage à part entière du roman.


On retrouve tout l’univers des polars islandais : les paysages, les éléments tels que le vent, le froid, la pluie et ce petit pays où tout le monde se connait. Le livre est dédié à Agatha Christie, dont les deux auteurs sont de fervents admirateurs et on retrouve d’ailleurs les codes du genre, quand ils nous envoient notamment vers de mauvaises pistes !


Ce roman a très bien marché en Islande et le petit jeu était de savoir lequel des deux auteurs avait écrit tel ou tel chapitre. La Première ministre étant une fervente écologiste de gauche, on peut aisément retrouver sa plume. Cette collaboration très réussie ne dit pas si ce roman est le premier d’une série, d’autant que comme Ragnar Jonasson l’a confié : « le travail d’écriture n’a pas été une mince affaire, nous devions caler nos séances de travail entre ses rencontres avec Boris Johnson un jour, Emmanuel Macron l’autre. C’était assez surréaliste. »

Reykjavik

Valérie Chèze, septembre 2026

Madelaine avant l'aube, Sandrine Collette

Un petit village isolé dans une campagne française. À l’abri du temps. Des familles humbles et pauvres qui travaillent sans relâche une terre qui ne leur appartient pas. Un jour, une petite fille affamée et sauvage surgit d’on ne sait d’où et elle reste, et tous s’y attachent. Cette petite fille s’appelle Madelaine et elle va bouleverser la vie de ce petit hameau, Les Montées. 


J’ai dévoré ce petit roman rempli de poésie et de sauvagerie, de dureté et de douceur à la fois. On a faim, on a froid et on souffre en silence avec les personnages. Ce conte est cruel mais leur vie est cruelle. Et tellement intemporelle. Et pourtant il restera comme une lumière de cette lecture. Ce roman, couronné du Goncourt des lycéens en 2024, est une très belle réussite.

Madelaine avant l'aube

Valérie Chèze, septembre 2026

Les vilaines, Camila Sosa Villada

L’auteure, qui est née en 1982 à La Falda en Argentine, s’est inspirée de sa propre histoire, dépeignant le milieu transgenre des travailleuses du sexe.


L’histoire se passe à Córdoba et la scène d’ouverture nous propulse dans le parc municipal de Sarmiento où la Tante Encarna arpente les allées, juchée sur ses talons aiguilles en plastique. Quand l’une des prostituées trouve un bébé abandonné de trois mois, elles l’emmènent dans la maison délabrée qu’elles partagent, car le livrer à la police aurait été « le pire des châtiments ».


L’auteure décrit le quotidien de ces femmes sans complaisance. On découvre leurs parcours souvent chaotiques mais aussi une très grande solidarité dans un monde si hostile. L’auteure, elle-même transsexuelle, est sortie de la prostitution, qu’elle pratiquait en parallèle de ses études, mais on sent une profonde tendresse pour ce milieu. « J’avais besoin de leur donner une spiritualité, quelque chose qui les connecte à un autre univers. C’était une façon de leur rendre une forme de justice qui aurait à voir avec la beauté. Une justice qui ait plus de valeur que celle de nos gouvernements ou de ceux qui nous ont fait du mal. »


Camila Sosa Villada est passionnée par l’œuvre de Marguerite Duras, mais elle est aussi inspirée par Gabriel Garcia Marquez, dont on retrouve le fantastique dans l’image de ce bébé, nourri aux seins gonflés d’huile de moteur d’avion d’une mère née homme ou de ces prostituées transformées en oiseau ou en loup-garou. 


Si ce livre décrit la violence et la misère, on retient surtout le sens du bonheur et de la fête, et son écriture infiniment poétique et souvent drôle. C’est une franche réussite !

Les vilaines

Valérie Chèze, septembre 2026

Les saules, Mathilde Beaussault

J’aime beaucoup les polars et quand ils sont mâtinés de social et de rural, je me régale. C’est le cas de ce premier roman de Mathilde Beaussault, qui nous emmène en Bretagne, dans un monde agricole taiseux.


Dans les années 80, Marie, une jeune fille de dix-sept ans, est assassinée et retrouvée au bord d’une rivière bordée de peupliers et de saules pleureurs. La violence du crime contraste avec la beauté de l’endroit et Marie, telle Le Dormeur du val d’Arthur Rimbaud, semble dormir, allongée dans cette nature sauvage et belle.


L’auteure, fille d’agriculteurs, décrit magnifiquement ce monde rude, assommé par le labeur, avec les jalousies et les haines habitant le voisinage et les familles. Une frontière partage un monde coupé en deux, celui de la Haute Motte, où habitait Marie, fille de pharmacien et celui de la Basse Motte, où son corps a été retrouvé. 


Marguerite, une camarade de classe de Marie, a vu quelque chose la nuit du meurtre. Seulement voilà, elle parle peu. Moquée à l’école, effacée chez elle, elle est fascinée par la personnalité de Marie, éprise de liberté. On découvre ces deux personnalités que tout oppose et rien ne nous fera deviner le dénouement, à la toute fin du livre. Une vraie réussite. 

Les saules

Valérie Chèze, septembre 2026

Les conditions idéales, Mokhtar Amoudi

Voici un premier roman très touchant. C’est l’histoire de Skander, inspirée par la propre vie de l’auteur, qui vit dans le Neuf-Trois et veut s’en sortir.


Abandonné par ses parents, balloté de famille d’accueil en famille d’accueil et suivi par l’aide sociale à l’enfance, Skander vit entouré de personnages hauts en couleur et attachants, dont Madame Khadidja, qui l’accueille un temps et l’emmène au Maroc un été. Skander trouve refuge dans le dictionnaire : « Dans le Larousse, on trouvait le monde entier expliqué. Il y avait ces locutions latines au sens caché mais toujours défini ». Excellent élève, il veut réussir ses études mais se trouve confronté à une société inégalitaire et violente. Très bien entouré, on devine qu’il va s’en sortir, tout étant une question de volonté, de choix et de condition.


J’ai pris un grand plaisir à le lire. Sincère et tendre, l’auteur ne tombe jamais dans les clichés et la caricature.

Les conditions idéales

Valérie Chèze, septembre 2026

Le tchékiste, Vladimir Zazoubrine

Sous la plume de Vladimir Zazoubrine, écrivain russe lui-même disparu au cours des purges staliniennes de 1930, nous plongeons dans la « Tcheka », la police politique bolchevique créée après la Révolution par Lénine.


Dans une ville de Sibérie, Sroubov, un responsable de la Tchéka accomplit son travail de bourreau : rafles, perquisitions, arrestations arbitraires, interrogatoires, tortures et exécutions sommaires. Il a pour mission d’éliminer des ennemis du peuple, mais il ne s’attend pas à être rattrapé lui-même par la Révolution, que l’auteur nomme Elle.


Longtemps interdit de publication, ce livre a été publié en 1923. C’est un témoignage exceptionnel qui fait revivre ces années de terreur avec toute la violence d’alors, qui évoque Kafka et Orwell. Sroubov s’attache à protéger le régime bolchévique en accomplissant ses tâches avec distance, sans sentiment, rouage de cette grande machine idéologique. 


Si au départ Vladimir Zazoubrine était l’un des écrivains préférés de Staline, sa description de toute cette boucherie ne lui sera pas pardonnée. Le livre sera interdit et l’auteur assassiné.


Avant d’être exécuté, le père de Sroubov, docteur en médecine, énonce ces mots à son assassin, camarade de lycée de son fils : « Je te souhaite une rapide guérison. Crois-en un vieux médecin, crois-moi comme lorsque tu étais écolier et que je soignais ta scarlatine, ta maladie, celle de tout le peuple russe, est certainement curable et il viendra un temps où elle s’en ira sans laisser de traces, pour toujours. Pour toujours, parce qu’un organisme qui a traversé une maladie fabrique suffisamment d’anticorps contre elle. Adieu. » Je ne peux m’empêcher de penser qu’aujourd’hui, ces anticorps ne sont toujours pas actifs et que le Docteur Sroubov aurait été bien dépité.


La lecture fait froid dans le dos mais en même temps est nécessaire car c’est l’un des témoignages de toute l’horreur dont une idéologie est capable.

Le tchékiste

Valérie Chèze, septembre 2026

Le secret des mères, Sophie de Baere

Après Les ailes collées, dont je vous avais parlé en juillet dernier, j’ai retrouve Sophie de Baere dans Le secret des mères.


Cette fois-ci c’est une plongée dans la France rurale de l’après-guerre jusqu’à la fin des années 60. Colette revient dans son Morvan natal après de longues années d’absence pour y veiller sa mère mourante. Comme toujours elle est confrontée au mutisme familial et cette fois-ci elle décide de faire la lumière sur l’évènement qui a tout fait basculer un soir de juillet 1969, confrontant son père et son frère pour mettre dénouer les fils et percer des secrets bien enfouis.


Nous retrouvons des thèmes chers à l’auteure : comment les blessures de nos aïeux infusent en nous et peuvent se transformer en souffrances intergénérationnelles, le danger des non-dits et si l’on peut véritablement survivre à un secret, si nous connaissons réellement toute l’histoire de notre famille, l’importance de connaître nos racines pour grandir et aller bien.


Un très joli roman !

Le secret des mères

Valérie Chèze, septembre 2026

L'odyssée de l'odyssée, Christophe Ono-Dit-Biot

Avez-vous déjà lu L’Iliade et L’odyssée d’Homère en entier ? Si c’est le cas, respect ! J’ai essayé mais j’avoue que les scènes de guerre du premier et les 12000 vers du deuxième m’ont vite rebutée. Pourtant j’adore la Grèce, j’y suis allée plusieurs fois, j’ai suivi le cours Mythes et légendes de la Grèce antique à la fac et lu à mon fils certains passages des feuilletons de Muriel Szac dont Le feuilleton d’Ulysse. Alors quand j’ai vu que grâce à Christophe Ono-Dit-Biot, je pourrais être heureuse de faire un « beau voyage », en version courte (comme l’a injustement décrit Joachim du Bellay, car vu le long voyage d’Ulysse et ses péripéties, il n’est pas du tout certain qu’il en est été si heureux !), j’ai sauté sur l’occasion ! 


Ulysse, Pénélope, Télémaque, le cyclope, Calypso, Athéna, les sirènes, Charybde et Scylla, Éole, Circé, Poséidon et tous les autres nous sont tous familiers mais nous les avons un peu oubliés. L’auteur, qui est non seulement romancier et essayiste, est avant tout normalien et fin connaisseur de grec ancien. Et c’est avec passion qu’il nous raconte l’odyssée, avec les mots de notre temps. Replonger dans cette saga est un délice. C’est mieux qu’une série car on retrouve absolument tout ce qui incarne le monde d’hier mais aussi celui d’aujourd’hui : les amours, les trahisons, la vengeance, la cupidité, la jalousie, la violence, l’espérance, la solitude, la peur mais aussi l’intelligence artificielle et le transhumanisme. C’est pour cela que l’œuvre d’Homère a traversé les siècles. 


L’auteur a fait le choix de reprendre l’odyssée chant par chant, de façon très pédagogique, avec humour, maniant de temps en temps les anachronismes et toujours avec beaucoup d’humour. Ce livre est une pépite et je pense l’offrir beaucoup beaucoup !

L'odyssée de l'odyssée

Valérie Chèze, septembre 2026

Un monde après l'autre, Jodi Taylor

L’énorme avantage d’être abonnée à une box de livre, et dans le cas présent avoir reçu un calendrier de l’Avent de livres (merci La Kube), c’est de découvrir des auteurs que l’on n’aurait jamais lu. Dans le cas présent, c’est un mélange de genres que je lis peu, science-fiction et uchronie, ou fiction historique si vous préférez. 


J’ai plongé avec délice dans cet univers inconnu, mélange d’Indiana Jones et de Harry Potter, mâtiné d’un humour déjanté comme seuls les Britanniques savent le faire. On suit Madeleine Maxwell, alias Max, qui pousse les portes de St Mary où des historiens se déplacent dans le temps pour répondre aux plus grandes énigmes, en essayant de ne pas trouver la mort au passage. On sait peu de choses sur le passé de Max mais on devine que son fort caractère va l’aider à déjouer bien des situations. Son rêve le plus cher est de revenir à l’époque de la guerre de Troie. Dans ce premier tome (premier d’une série de 14), elle devra se contenter de la période du Crétacé et de la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie. J’ai dévoré les 460 pages en un rien de temps, tant cette façon ludique d’aborder l’Histoire m’a captivée. Une très belle découverte !

Un monde après l'autre

Valérie Chèze, septembre 2026

Clara lit Proust, Stéphane Carlier

Voici mon coup de cœur de ce mois de septembre ! J’avais beaucoup aimé L’enterrement de Serge dont je vous avais d’ailleurs parlé et ce nouveau roman a été un vrai enchantement.


Clara, 23 ans, est employée dans un salon de coiffure dans une petite ville de Saône-et-Loire, niché dans une impasse et tenu par une patronne mélancolique. Clara a un copain « beau comme un prince de Disney » mais qu’elle ne désire plus, un chat qui ne se laisse pas caresser et des collègues inintéressantes. Les jours se suivent, les suivants semblables aux précédents et Clara s’ennuie. Un jour, un client oublie un livre au salon. Clara le trouve, le range dans sa bibliothèque et l’oublie, pendant exactement « 5 mois, 29 jours, 2 h 47 minutes ». Un dimanche morose elle y repense et se met à le lire. C’est ainsi qu’elle rencontre l’homme qui va véritablement changer sa vie : Marcel Proust, avec Du côté de chez Swann. 


Au tout début la lecture la rebute. « Écrire autant de mots pour simplement dire qu’il n’arrive pas à dormir : ce type a un problème, il faut qu’il consulte. » Puis, très vite elle tombe sous le charme et ne peut plus s’arrêter de le lire. « Elle a lu quoi, douze pages, et elle sait déjà comment ça va marcher entre eux. À elle de s’accrocher, de continuer à avancer, souvent dans le brouillard, parfois dans le noir, de ne pas se formaliser de ses phrases à tiroir et de ses imparfaits du subjonctif, de se munir de patience et, s’il le faut, d’un dictionnaire. À lui, en retour, à intervalles réguliers, chaque fois qu’elle s’y attend le moins, de l’éblouir. » Le jour où Clara découvre qu’elle a elle aussi vécu le célèbre épisode de la petite madeleine, elle en loupe son arrêt de bus. Peu à peu elle succombe à la sensibilité proustienne, passion qu’elle partage avec Claudie Hansen, un client qui lui avoue que Proust lui a sauvé la vie, elle se met à poser un regard proustien sur son entourage et c’est très savoureux.


Stéphane Carlier m’a embarquée pendant 205 pages et j’ai refermé le roman avec regret. J’aurais bien fait encore un bout de chemin avec Clara et Marcel. Plus j’avançais dans la lecture, plus je me disais que j’allais reprendre ma lecture de À la recherche du temps perdu. Je l’avais commencée à l’âge de 25 ans, je dois en avoir lu la moitié. Je me souviens que je m’étais fixé le cap de 50 pages par jour, quand Clara s’en fixe 30, et que j’avais finalement lâché. Stéphane Carlier vient de me faire réaliser que lire Proust appelle à lenteur, à l’introspection, à se libérer des conventions et qu’il est sans doute temps pour moi de venir savourer cette petite madeleine. 

Clara lit Proust

Valérie Chèze, septembre 2026

Bercer les étoiles, Anna Roy

J’ai découvert Anna Roy grâce à l’une de mes cousines qui m’a envoyé le podcast de son interview dans l’émission Le grand entretien sur France Inter. Comme j’ai beaucoup aimé sa personne et la façon dont elle vit son métier, j’ai aussitôt acheté son dernier roman (mais aussi l’un de ses précédents, Énorme, dans lequel elle raconte comment elle a vécu son obésité et avec quelle formidable volonté elle l’a vaincue).


Anna Roy est sage-femme et également chroniqueuse aux Maternelles XXL sur France 5. Dans ce livre très émouvant, elle rappelle qu’être sage-femme, c’est non seulement accueillir la vie qui vient mais aussi accompagner la mort parfois. À travers 10 récits, elle raconte l’indicible, le deuil périnatal, rendant ainsi hommage à ces bébés partis trop tôt et à leurs parents. 


Je ne lis presque jamais de littérature sur le sujet, ayant moi aussi vécu la perte d’un bébé, mais cela m’intéressait de découvrir le regard d’une sage-femme. Elle raconte très bien la douleur des parents et se livre également sur ses ressentis et sur les erreurs qu’elle a pu commettre parfois. Et c’est très touchant. En revanche, je ne sais pas si elle a déjà rencontré des parents qui ont appris dès l’échographie morphologique du quatrième mois de grossesse que l’un de leurs jumeaux avait une malformation majeure. Nous avons vécu ce cas si rare et c’est pour cela qu’en refermant son livre, je lui ai dédicacé le mien et le lui ai envoyé afin qu’elle recueille mon témoignage.  

Bercer les étoiles

Valérie Chèze, septembre 2026

Aral, Cécile Ladjali

Une mer en voie de disparition et une histoire d’amour fou entre Zena, jeune femme rousse, ingénieure spécialiste de l’eau et Alexeï, un musicien virtuose devenu sourd, voici le décor de ce magnifique roman.


C’est dans ce cadre dévasté et sauvage que deux enfants grandissent, dans les années 70. Quand Moscou testait des armes bactériologiques sur l’île de Vozrozhdeniya tout près, qui polluait l’eau et engendrait des malformations et des épidémies dans la petite ville kazakhe. Quand le pouvoir soviétique encore détournait les cours de deux fleuves pour alimenter des champs de coton. Ils grandissent, le système soviétique se liquéfie petit à petit, la mer d’Aral s’assèche et Alexeï devient sourd. 


Le jeune violoncelliste doit construire sa vie dans ce monde brut et incandescent. Il continue de composer, tout en subissant disparition sur disparition. Son audition d’abord, la mer, puis sa femme. Il a en effet fini par épouser Zena mais elle s’est enfuie. Était-elle lasse de cette vie triste et lente, du silence de son époux, de sa jalousie maladive ? L’auteure nous laisse imaginer.

Ce roman pose aussi la question des origines. Alexeï apprend qu’il a été adopté, tout comme l’auteure, née à Lausanne d’une mère iranienne qui l’a abandonnée dans une pouponnière.


Alexeï se réfugie dans la création, cherchant à inventer une huitième note, et dans de nouvelles relations, lors de voyages à Almaty ou dans la ville proche, quand il se prend d’affection pour une jeune fille malade. Plus la mer disparait, plus il se réfugie dans son monde intérieur, tentant de ne pas devenir fou. 


Quelques notes sur la mer d’Aral

Grande comme deux fois la Belgique, se rapprochant d’un lac d’eau salé, la mer d’Aral se situe à cheval entre le Kazakhstan au nord et l’Ouzbékistan au sud, au centre d’un espace désertique. Elle doit son nom aux nombreuses îles qu’elle contenait, le terme « aral » signifiant « île » en kazakh. À l’ère soviétique, les cours des deux fleuves Amou-Daria et Syr-Daria ont été détournés afin d’alimenter les champs de coton et c’est l’une des catastrophes environnementales les plus importantes du siècle, la mer d’Aral ayant vu sa taille réduite de 75% et son volume réduit de 90% depuis les années 60. 


Ce manque d’eau a fortement augmenté la salinité, fait disparaitre de nombreuses espèces endémiques mais aussi conduit à une hausse de la pauvreté et à la dégradation de la santé de la population locale, qui vit principalement de l’agriculture et de la pêche. La forte utilisation de pesticide a en effet fortement pollué les sols, l’eau potable et même l’air, à la suite de la forte production industrielle, provoquant des taux anormalement élevés de cancers, d’anémies, de tuberculoses et de mortalité infantile. 


De son côté le Kazakhstan a construit le barrage de Kokaral pour faire « revivre » le nord de la mer d’Aral et réintroduire des espèces de poissons tandis que la partie ouzbèque est toujours concentrée sur le coton et le riz et puise toujours beaucoup d’eau. Mais l’été 2026 a été très difficile pour les agriculteurs ouzbèques, qui ont commencé à souffrir du manque d’eau. Plus les températures grimpent, plus le fleuve Amou-Daria s’affaiblit. Et pour couronner le tout, depuis 2023, les Afghans sont en train de construire le canal de Qosh Tepa, qui pourrait détourner des eaux de l’Amou-Daria et réduire encore de 15 % les apports d’eau du fleuve vers l’Ouzbékistan. Des négociations sont en cours entre le ministère des ressources en eau ouzbek et les fondamentalistes afghans.


Sources : revue Conflits, hors-série numéro 16 Kazakhstan, le réveil de l’Eurasie et Le Monde, article du 25 août 2026 L’affaiblissement de l’Amou-Daria, le plus grand fleuve d’Asie centrale, menace la sécurité alimentaire en Ouzbékistan

Aral

Valérie Chèze, septembre 2026

La soupe à la grenade, Marsha Mehran

Voici un joli roman qui est un régal pour les sens. 


Trois jeunes sœurs, Layla, Bahar et Marjan, ont fui la révolution d’Iran à la fin des années 70 et après 7 années passées en Angleterre, trouvent refuge dans un petit village d’Irlande pluvieux et replié sur lui-même. Elles y ouvrent le Babylon Café et bientôt les effluves ensorcelants de la cardamome et de la nigelle, de l’eau de rose, des amandes grillées et du miel chaud bouleversent la tranquillité de Ballinacroagh. 


Les habitants ne les accueillent pas à bras ouverts mais petit à petit, le parfum délicat et parfumé de la cuisine persane infuse délicatement chez ceux qui la goûtent et des transformations s’opèrent.


On hume tour à tour le parfum d’une soupe de lentilles rouges, de rouleaux de dolmas à l'aneth, de baklavas, de l’abgoosht, une sorte de ragout d’agneau aux épices, d’oreilles d’éléphant, le tout arrosé d’un thé doré infusant dans un samovar en cuivre.


Ce roman rempli de douceur nous offre aussi de petits cadeaux tout le long de la lecture, avec des recettes qui ouvrent chaque chapitre.


Marsha Mehran s’est inspirée de sa propre histoire pour écrire ce roman. Après avoir quitté l’Iran très jeune avec sa famille, elle a connu l’exil (Argentine, États-Unis, Australie) et s’est finalement installée en Irlande. Une soupe à la grenade devait être le premier tome d’une saga de sept livres mais l’auteure est décédée prématurément en 2014 et seuls deux ont vu le jour. On l’a en effet retrouvée morte dans des circonstances mystérieuses qui n’ont jamais pu être élucidées.

La soupe à la grenade

Valérie Chèze, septembre 2026

Le chat du rabbin, Joann Sfar

Cette série de 13 tomes est ma série bande dessinée coup de cœur de cet été !


C’est l’histoire d’un chat qui vit chez un rabbin et sa fille Zlabya à Alger. Un jour, il avale de perroquet de Zlabya et se retrouve ainsi doté de la parole. C’est alors qu’il se met en tête de faire sa bar-mitsva. Et c’est parti pour 13 tomes.


Un chat qui parle, ce n’est pas du goût de tout le monde, surtout quand il dit parfois n’importe quoi et donne son avis sur tout. Le rabbin tente bien de l’éloigner mais le chat est fou amoureux de sa maîtresse et fait tout pour rester !


On se pose la question de pourquoi un chat plutôt qu’un chien et l’auteur nous donne la réponse : « Ça fait tellement longtemps que les Juifs se font mordre, courir après ou aboyer dessus que, finalement, ils préfèrent les chats ». 


Dans cette série, truffée de personnages invraisemblables, on plonge dans un univers rempli de fantaisie et d’humour. Joann Sfar aborde les sujets chers à son cœur : la famille, la religion, l’amitié, l’amour, la diversité des cultures. Des thèmes qui conduisent à réfléchir et c’est passionnant !

Le chat du rabbin

Valérie Chèze, juillet 2026

L'enfant du vent des Féroé, Aurélien Gautherie

Voici un premier roman qui va me marquer longtemps. 


1902. Îles Féroé, archipel danois battu par les vents, centre d’un triangle Islande, Norvège, Écosse. Un bébé vient de naître. C’est une petite fille, Anna, qui est chétive et ne semble pas tout à fait normale. Sa maman le pressentait, elle qui s’est inquiétée tout le long de sa grossesse.


1953. Même lieu. Même famille. Mais sans Anna. Elle a en effet disparu depuis cinquante ans. Son père, un vieux pêcheur, est en train de mourir et il attend l’anniversaire de la mort de sa petite fille pour rendre son dernier souffle. Il la rejoindra alors et sera enfin soulagé.


Dans une langue poétique magnifique, qui alterne la prose et les vers, l’auteur raconte cette histoire tragique à un voyageur français de passage, en faisant tour à tour parler le village de Gjógv, les objets (comme le bonnet tricoté par la tante du bébé dont on la coiffe le jour de sa naissance ou le plancher de sa demeure), les vents des Féroé. Ses parents Jonas et Olga ont en effet trop souffert pour poser les mots. Jonas s’en veut de n’avoir rien pu faire pour la sauver alors il organise les adieux à sa façon et c’est bouleversant.

L'enfant du vent des Féroé

Valérie Chèze, juillet 2026

Juste après Dieu, il y a papa, Éric-Emmanuel Schmitt

Petit, Mozart adorait son père Léopold, qu’il considérait comme son guide son modèle, son Dieu vivant. Et puis il a grandi, devenant le prodige que l’on connait et cette admiration sans borne s’est muée en profond dédain. Alors il rompt avec son père et tandis qu’il vit sa vie, Léopold souffre en silence.


J’ai beaucoup aimé les passages relatant la prise de conscience du génie de son fils, quand Léopold tente de se tempérer, se disant que les fils sont toujours des génies aux yeux de leurs pères. Quand il comprend que les facultés de Wolfgang sont exceptionnelles, il prend naturellement le rôle de mentor et c’est ce rôle que le fils récuse.


C’est un très joli roman sur l’amour et la musique qui unissent un père et son fils, malgré la séparation et sur cette dualité universelle chez tout parent : celle de se réjouir de voir son enfant réussir tout en n’étant plus sa référence. Dans la famille Mozart les liens se sont distendus mais l’amour triomphe. Enfin, j’ai beaucoup ri, car il y a malgré de l’humour dans cette histoire et durant la lecture, j’entendais le rire du Wolfgang dans le film Amadeus de Milos Forman !

Juste après Dieu il y a papa

Valérie Chèze, juillet 2026

La dernière allumette, Marie Vareille

En ouvrant la première page, je pensais lire un roman léger « d’été » mais j’ai été happée par un sujet grave, et j’ai beaucoup aimé ! 


Abigaëlle s’est retirée dans un couvent en Bourgogne et elle ne parle plus, à la suite d’un événement familial qu’elle a enfoui tout au fond de sa mémoire. Son frère Gabriel vient la voir chaque semaine. Il est devenu un artiste reconnu. Quand il annonce à sa sœur qu’il vit une nouvelle histoire avec Zoé, Abigaëlle pressent le pire, car elle connait la part d’ombre qui se cache en lui.


Nous alternons ensuite entre passé et présent, grâce notamment à la lecture du journal d’enfance d’Abigaëlle, que son psychiatre lui a conseillé de tenir. Elle et son frère ont vécu dans une famille dysfonctionnelle. On comprend rapidement qu’elle est neuro-atypique. Dans les années 80, on n’employait pas le terme HPI mais c’est ce qu’Abigaëlle est en réalité, car elle pense en arborescence. Sa pensée se développe dans plusieurs directions et elle a cent idées à la minute. Son père l’a bien deviné, quand il clame qu’elle sera la première femme présidente ou la première femme sur la lune. Elle adore leur papa mais voilà, il y a une ombre au tableau : il est violent avec leur mère. « Nous vivions sous la menace permanente de la colère de Papa. » Gabriel tente de la protéger par tous les moyens. « Les grands protègent les petits, c’est la loi de la jungle comme dit Gabriel qui s’y connaît pas vraiment en jungle, je pense. » Mais Gabriel, personne ne l’a protégé. Ils ont alors scellé un pacte, ne jamais se marier ni avoir d’enfants. Et quand Gabriel le rompt, c’est tout le passé d’Abigaëlle qui lui revient en boomerang. Elle pressent que le mal viendra du côté de Zoé, ou plutôt de sa sœur Aline, image de la famille parfaite avec son mari et ses quatre enfants.


Un très joli livre sur l’emprise, physique et psychologique, sur les relations familiales, entre parents et enfants, dans les fratries. 

La dernière allumette

Valérie Chèze, juillet 2026

Un bruit de balançoire, Christian Bobin

Ce petit livre est un joyau qui se déguste lentement.


L’auteur écrit des lettres, isolé du monde, dans une cabane tout au fond des bois. Des lettres à sa mère, à une sonate, à un bol, à un ami, à Monsieur le Coucou, à son bon Roykan, poète et calligraphe japonais du XIXe siècle, l’une des grandes figures du bouddhisme zen. 


Christian Bobin crée, invente, joue avec notre langue et c’est superbe.


L’incipit


« Je rêve d’une écriture qui ne ferait pas plus de bruit qu’un rayon de soleil heurtant un verre d’eau fraiche. »


Mes citations préférées


« Les livres sont des âmes, les librairies des points d’eau dans le désert du monde. »

 

« Lire quand on est enfant, c’est quitter sa famille et devenir jeune mendiant, tendre la main aux princes de passage. C’est aller en Sibérie, avec loups et cris de neige, si loin que votre mère ne vous retrouvera plus, criant « à table » dans le désert, loin, très loin du petit contemplatif aux yeux brun-vert gelés comme un lac. La lecture est un billet d’absence, une sortie du monde. »


« Je connais bien la Russie, figurez-vous. J’y vais souvent la nuit écouter ses poètes assassinés. »


« Vous parliez si fort que plus personne n’était mort à deux kilomètres à la ronde. »


« Bach faisait de la musique un palais pour l’âme. »

Un bruit de balançoire

Valérie Chèze, juillet 2026

Les ailes collées, Sophie de Baere

Voici le roman d’une vie brisée, que j’ai dévoré et dont la lecture restera inoubliable.


C’est un jour de mariage. Paul Daumas épouse Ana. Ce devrait être un jour merveilleux, le premier de lendemains heureux et d’une vie à construire à trois car Ana attend un bébé. Mais voilà, un pan de son passé lui revient en pleine face et l’éclabousse de plein fouet. Ana a invité quelques-uns de ses amis d’enfance et quand il se trouve face à Joseph, qu’il n’a pas vu depuis vingt ans, l’été 1983 resurgit. « Une autre histoire, un recoin du temps. Oubliés. Au fond des os. » Et c’est parti pour un flash-back de plusieurs dizaines de pages vers l’été de son adolescence, qui aurait dû être doux. Mais voilà, la violence des autres a fondu sur lui comme une vague de fond, de celles qui vous couchent avant même que vous ayez compris que la mer avait changé. Paul est sensible et affublé d’un bégaiement qui l’empêche de se défendre, mais qui va le conduire à rechercher d’autres expressions, dans la danse et la musique. 


L’auteure explore avec une extrême sensibilité la complexité des liens filiaux et amoureux. On découvre la famille de Paul : un père volage, une mère alcoolique et une petite sœur avec qui il crée un monde imaginaire comme échappatoire. Car leurs parents, englués dans leurs problèmes respectifs, oublient de les aimer. On assiste aux assauts des camarades de Paul, sous un ciel qui a depuis longtemps cessé de flamboyer, ou en tout cas pas comme le devrait le ciel d’un adolescent face à tous les possibles. Devant cette violence inouïe, nous restons impuissants derrière les pages qui défilent, alors que nous aurions su quoi faire et quoi lui dire… ou pas, tant les thèmes abordés nous sont proches. Qu’est-ce que l’amour ? La famille ? Le couple ? Comment se reconstruire après un drame ? Et surtout comment vivre les changements ?


C’est un magnifique livre qui m’a donné envie de découvrir les autres romans de l’auteure !

Les ailes collées

Valérie Chèze, juillet 2026

Le long serpent noir dans le désert blanc, Laurent Delmont

Vous aimez les westerns ? Vous aimez les polars ? J’ai exactement le roman qu’il vous faut pour cet été, écrit par l’auteur d’origine corrézienne Laurent Delmont. Il va vous transporter à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, en plein désert, dans la petite ville de San-Casimiro, qui abrite des reliques très particulières du Saint qui lui a donné son nom !


Vous allez frissonner en pleine chaleur dans des paysages magnifiques quand vous croiserez des brutes, des bons… et des truands bien sûr ! Laurent signe ici un bel hommage à Sergio Leone et aux films d’action des années 80. Ce roman est parait-il truffé de vingt références cinématographiques. Je l’avoue, je ne les ai pas toutes trouvées mais j’ai passé un bon moment quand même ! Laurent met en scène toute une galerie de personnages, tous cabossés par la vie, tous en proie à une grande solitude, dont Beth, une jeune femme qui réussit à échapper à ses séquestreurs mais aussi un flic, un shérif et bien d’autres. Descendants d’Européens ou d’Indiens, leurs destins se mêlent, les balles partent, les dialogues fusent, le tout dans ce désert majestueux et inhospitalier qui est un personnage à part entière. Une belle réussite, parfaite pour lire en vacances cet été ! 

Le long serpent noir dans le désert blanc

Valérie Chèze, juillet 2026

Les invités, Pierre Assouline

Aujourd’hui je vous invite dans un dîner lors duquel un grain de sable va faire déraper la soirée et vous allez voir, cela va être jubilatoire ! 


L’auteur nous convie à découvrir le charme discret de la bourgeoisie parisienne chez Sophie du Vivier, dite Madamedu, qui organise des dîners où rien n’est jamais laissé au hasard. La distance entre les couverts, la décoration et bien sûr le nombre de convives. Et ce soir-là, le quatorzième invité se décommande à la dernière minute et comme il est bien connu que treize à table porte malheur, on va trouver un autre visiteur. Ou plutôt une. 


L’assemblée est haute en couleur. Nous avons entre autres un écrivain, membre de l’Académie Française, dénommé Dandieu, qui enchaîne les phrases creuses et est affublé d’une épouse biologiste, Sybil Corbières, toute refaite, Maître Le Chatelard, un avocat spécialiste des divorces, accompagné de son épouse, muette sauf quand il s’agit de refuser d’être treize à table, Marie-Do, une épouse d’ambassadeur en fin de règne qui dit tout haut ce que tout le monde « n’osait même pas penser plus bas » !


Tout dîner est une aventure, nous promet la quatrième de couverture. Je confirme ! Et vous allez vous régaler !

Les invités

Valérie Chèze, juillet 2026

Sadie à Brides-les-Bains, Susie Morgenstern

Voici un petit roman bien léger, parfait pour entrer dans l’été et ne pas trop réfléchir avec cette canicule !


Sadie, une Américaine du New Jersey, directrice d’une école maternelle prestigieuse et chère, n’a jamais mis le bout du nez hors de son pays natal. Elle décide de prendre des vacances pour la première fois de sa vie pour aller faire une cure amaigrissante en Savoie. 


C’est le premier livre pour adultes de l’auteure, qui a signé un bon nombre de romans jeunesse. J’ai retrouvé toute son excentricité et sa fraicheur dans ses lignes. Sadie est grosse, n’aime pas les gros ni les Français. C’est un bon début ! Même si cette comédie romantique est truffée de clichés et de caricatures qu’on devine à dessein, j’ai passé un très bon moment. C’était léger et de temps en temps, cela fait du bien !

Sadie à Brides les Bains

Valérie Chèze, juin 2026

La petite mère, Nathalie Saint-Cricq

Noël 2015, alors vient de prendre sa retraite, Jean-Yves, ténor du barreau de Bourges, reçoit un message sur son répondeur qui le ramène 20 ans en arrière : « Vous m’avez libérée, et maintenant je vais bien grâce à vous. J’ai même eu de vrais enfants. C’est juste pour clore l’affaire. »  En 1995, il avait défendu avec succès Nadège Brisson, une jeune femme dont le compagnon avait enterré vivant leur bébé. Elle était alors venue se dénoncer, déclarant qu’elle était sous emprise. Jean-Yves l’avait crue et l’avait défendue avec passion. Aujourd’hui, des lettres anonymes sont envoyées, Nadège veut le revoir et Jean-Yves se demande bien pourquoi. 


Nathalie Saint-Cricq, qui dirige le service politique de France 2, signe ici un très bon polar psychologique. On découvre les faits et de nombreux rebondissements mais surtout, et c’est là que réside l’intérêt de ce roman, on voit ce célèbre avocat soudain en proie au doute, lui qui n’avait jamais préjugé de la culpabilité de Nadège. Et face au manque d’empathie de Nadège et à sa pugnacité, nous doutons nous aussi.

La petite mère

Valérie Chèze, juin 2026

La matinale, Nolwenn Le Blevennec

Voici un roman dont la construction rappelle Pornoy et son complexe de Philip Roth, dans lequel un personnage monologue sur le divan de son psychanaliste. Si Portnoy combatait le poids de la famille et de la religion juive, Léonore de Karadec, quant à elle, se rebelle contre tous ceux qui pourraient l’éclipser !


Journaliste de télévision, elle anime la première matinale de France avec un confrère, Alexis, égoïste et misanthrope, qui est aussi son amant. Il y a un an, elle a quitté son mari, un homme trop ventripotent et trop bourgeois à son goût, dont elle a eu deux fils. Elle a ensuite, où était-ce en même temps, commencé à prendre une pente descendante et vertigineuse, terrifiée à l’idée de perdre son poste et son exclusivité et de voir arriver « son obsolescence programmée ». À seulement 41 ans. 


Elle part se réfugier sur l’île de Sein. On songe au dicton connu de tous les marins : « Qui voit Sein, voit sa fin ». Ce roman est en effet le récit de son naufrage. Les digues se fissurent et on se demande tout le long de la lecture quel méfait elle a bien pu commettre. Nous le saurons un peu avant la fin.


Je me suis régalée tant l’écriture de Nolwenn Le Blevennec est savoureuse et imagée. Je ne peux résister à vous livrer quelques-unes de ses trouvailles : « écrasé par un gang de menhirs », « j’avais semé la brigade anti-surgelés », « à 40 ans j’avais moins hâte de devenir une carte des fleuves ».


Lisez-le, promis, vous passerez un bon moment !

La matinale

Valérie Chèze, juin 2026

L'heure des femmes, Adèle Bréau

Je viens vous parler d’un temps que les jeunes femmes d’aujourd’hui ne peuvent pas connaitre.


En 1967, une nouvelle émission radiophonique voit le jour sur RTL, Allô, Ménie, animée par Ménie Grégoire, de son vrai nom Marie Laurentin, qui n’est autre que la grand-mère de l’auteure. De 1967 à 1982, des femmes se confient à Ménie, qu’elles appellent « la dame de cœur ». 


Cette biographie romancée suit en parallèle deux époques, celle de Ménie marquée par mai 68 et par les confidences de milliers de femmes, Mireille et sa sœur Suzanne, deux auditrices, et celle d’Esther, documentaliste qui se plonge cinquante ans plus tard dans ces archives et tente de se reconstruire après avoir été sous emprise.


Pour la première fois en France, des femmes vont prendre la parole à la radio et s’affranchir des carcans dans lesquelles elles étaient jusqu’alors maintenues. La société française est alors en pleine mutation et certains tabous commencent à tomber. 


Ménie Grégoire libère la parole des femmes et révolutionne les mœurs de la société des années 70. Son émission traite tous les thèmes : la sexualité, la famille, le droit des femmes, leurs batailles, la sororité et elle rencontre un franc succès : 2 millions d’auditeurs chaque jour, des centaines d’appels téléphoniques, 100 000 lettres dont 10 000 venant d’hommes - source Radio France. Mais cela ne plait pas à tout le monde et Ménie reçoit des messages de calomnie. Beaucoup trouvent l’émission scandaleuse (son époux, auditeur au Conseil d’État sera même empêché de devenir ministre) mais rien n’arrête Ménie, qui contre-attaque en produisant des éditions spéciales, dont l’une avec le ministre de l’Éducation nationale pour affirmer l’éducation sexuelle à l’école et à la radio.


Ce roman, qui est un bel hommage à Ménie Grégoire et au courage de toutes les femmes, a reçu le prix Maison de la Presse en 2023.

L'heure des femmes

Valérie Chèze, juin 2026

J'ai trouvé un homme dans le jardin, Hiro Arikawa

Voici un petit bijou tout droit venu du Japon. Il ne se passe presque rien mais tout n’est que douceur dans ce livre.


Sayaka, une jeune femme solitaire, travaille comme employée dans un bureau. Depuis sa dernière rupture, elle se nourrit exclusivement de bentos du commerce. Mais un jour, elle découvre un homme, allongé inconscient dans les buissons de son jardin. Elle accepte de le recueillir pour une seule nuit mais une relation inattendue va naître. L’homme se prénomme Itsuki et est une véritable encyclopédie botanique. Il va s’installer chez Sayaka et lui faire découvrir l’art de la cueillette sauvage et de la cuisine. Itsuki est profondément gentil mais aussi mystérieux. Sayaka achète des livres de botanique pour se rapprocher d’Itsuki et une relation amoureuse naît. 


L’auteur nous invite à découvrir la flore sauvage du Japon et nous livre des recettes. Elle cuisine la renouée du Japon, dont elle ébouillante les tiges après les avoir épluchées et les laisse tremper toute une nuit, qu’elle fait ensuite sauter avec de l’huile de sésame et de la sauce de soja. Elle prépare les pissenlits en tempura et fait aussi de la confiture de framboises sauvage. On découvre la pétasite, la prêle des champs, la fougère aigle, le cresson de fontaine, etc. Et on retient une chose, citée par l’empereur Shōwa : « Aucune plante n’a pour nom “mauvaise herbe”. Chacune en a un qui lui est propre. »


Enfin, ce roman est aussi un témoignage de l’évolution de mœurs, dans un Japon si traditionnel : les jeunes cherchent des rôles plus équitables entre les femmes et les hommes, au risque aussi de devenir plus platoniques, comme en témoigne le comportement d’Itsuki.


Un très joli livre qui autorise à ralentir.

J'ai trouvé un homme dans le jardin

Valérie Chèze, juin 2026

Debout comme une reine, Émily Barnett

Le 23 décembre 1996, Sophie Toscan du Plantier, l’épouse du producteur de cinéma Daniel Toscan du Plantier, est retrouvée morte, défigurée, en Irlande, à West Cork. Elle avait trente-neuf ans. Son meurtrier, Ian Bailey, malgré une condamnation par contumace lors d’un procès mené en France en 2019, n’a jamais été puni dans son pays. Trente ans plus tard, Emily Barnett lui consacre ce superbe roman.


C’est en regardant un documentaire sur cette affaire que l’auteure décide d’écrire. Elle se sent en effet « comme une lointaine âme sœur ». Comme elle, elle aime quitter Paris et se retirer à l’écart du monde, dans un coin reculé, pour marcher, lire et écrire. Comme elle, elle est passionnée de littérature du 19e siècle.


Sophie avait acheté une maison blanche, juchée sur une hauteur, au beau milieu d’une lande, où elle se réfugiait. Emily Barnett va rencontrer le fils, le cousin, la tante et une amie de Sophie Toscan du Plantier et va même passer une nuit dans sa maison. Après lecture des articles de presse, des dossiers de la police et des manuscrits non édités de Sophie, elle se lance dans la rédaction de ce roman, mi-fiction, mi-enquête, mêlant l’intime et le fait divers et elle remonte l’histoire. 


Elle essaie de découvrir qui était vraiment Sophie et pourquoi elle s’était exilée dans cette lande. Et plus elle avance, plus elle se trouve face à un miroir de sa propre vie, elle qui a commencé à souffrir de peurs et d’hallucinations après la mort de son père. 


C’est un très bel hommage à une femme qui voulait tout simplement être libre.

Debout comme une reine

Valérie Chèze, juin 2026

Eaux troubles, Eaux libres, Eaux profondes, Éric Blanc

Voici trois romans d’un auteur que je ne connaissais pas, Éric Blanc, dont le dernier, Eau Profondes, vient de recevoir le prix Écume de mer 2026 de la Fédération nationale du Mérite maritime.


Eaux troubles

Ce premier roman de Éric Blanc nous propulse en 2035 dans un monde où la navigation maritime vire vers de nouveaux bords. La France, la Chine et la Grande-Bretagne se lancent dans des prouesses technologiques : exploiter des navires sans marins. Oui, vous lisez bien. Des bâtiments au long cours vont transporter des marchandises sans personne à bord et avec seulement une gestion à distance. Mais il reste encore des derniers loups de mer, bien décidés à rester à l’écart de cette folie, comme Adam, qui commande le Lady L, un vieux cargo. Avec ses marins omanais, il navigue à l’écart des routes commerciales les plus fréquentées, chargeant du fret illicite pour des destinations mineures. Ces deux mondes vont se croiser et les destins s’entrechoquer. 

Le sujet est original et l’écriture vive, riche et remplie d’humour. L’auteur a navigué sur des navires marchands, il nous fait profiter avec bonheur de sa solide culture maritime dans ce premier roman d’anticipation et nous offre de belles pages. « Seul celui qui part peut arriver : arriver sur une côte qu’il découvre au petit matin, dans un port dont le chenal s’ouvre, à un quai sur lequel des silhouettes inhabituelles s’agitent. Et seul celui qui part peut revenir : revenir au pays, revenir à la maison, revenir vers les siens. Le sédentaire reste. Il ne connait pas ce cycle et ses pulsations, faites d’émotions, de tristesses et de joies. » 

Un vrai bonheur pour qui aime prendre le large !


Eaux libres

Ce second roman d’anticipation de Éric Blanc nous propulse cette fois-ci en 2040 dans un monde où les GAFAM, ces puissantes multinationales des technologies de l'information et de la communication sont maintenant propriétaires des réseaux satellitaires et actionnaires majoritaires des grands armements. Elles cherchent bien évidemment à imposer leur monopole auquel quelques capitaines armateurs refusent de se soumettre.

Une communauté de Français, Allemands, Baltes et Scandinaves décident de s’installer dans une île du Pacifique nord, l’île Hatteras, située en plein milieu du Pacifique, sur le 45ème parallèle, dans le prolongement de l’archipel des Aléoutiennes, à mi-chemin entre l’Alaska et le Kamchatka. Ils veulent continuer de naviguer « à l’ancienne ». Nous suivons avec intérêt leurs périples dans les glaces qui éprouvent leurs navires et leurs combats face aux géants. En effet, naviguer sans l’aide de données satellitaires leur interdit le passage des détroits et les eaux européennes. Ils vont devoir redoubler d’inventivité pour naviguer sur ces nouvelles voies, impraticables une partie de l’année. Nous nous attachons à ces marins qui ont quantité d’histoire de mer à raconter. Éric Blanc reste fidèle à son style, enlevé, précis, drôle et il y a du Jules Verne dans cette histoire de marins qui s’installent sur un caillou isolé où tout est à construire. Un vrai bonheur de lecture une nouvelle fois !


Eaux profondes

Ce troisième roman de Éric Blanc n’est cette fois-ci pas un roman d’anticipation mais nous ramène en 1980. Ce roman a des airs de polar et c’est une franche réussite. 

Quand éclate le « coup d’état des sergents » au Suriname, l’armateur du Marijke se trouve en fâcheuse posture financière. Il décide alors de simuler le naufrage de son cargo pour toucher la prime d’assurance et use ainsi de chantage auprès de Louis Graincourt, le capitaine du navire. Ce dernier n’approuve pas cette décision et va décider de procéder autrement, nous entraînant jusqu’au détroit de Magellan. Il est poursuivi par une jeune enquêtrice de la Lloyd’s, qui soupçonne un délit de baraterie. 

On ne s’ennuie pas une seule seconde, suivant les différents protagonistes dans leurs périples. Ce roman est aussi extrêmement bien documenté et on ressort de la lecture enrichi. Vivement le prochain !

Éric Blanc

Valérie Chèze, mai 2026

Officier radio, Marie Richeux

Charlot, officier radio, meurt au large de l’Italie en 1979 quand son navire, l’Emmanuel Delmas, est éperonné par un pétrolier italien, en 1979. Marie Richeux, sa nièce, tente de soulever le silence qui entoure sa disparition.


Elle enquête, consulte des archives, interroge des témoins indirects (son cousin, son père, Roger Courland qui a mené l’enquête pour les familles de disparus, Marie-Anne, veuve d’un officier radio lui aussi disparu en mer). Dans cette famille de marins et de paysans on est taiseux et on ne cherche pas à savoir. « On ne saura jamais », entend-elle souvent. Mais Marie, qui est journaliste (elle anime Le Book Club, une émission hebdomadaire sur France Culture), veut savoir, cherche à trouver du sens. Savoir comment les faits se sont déroulés. Comprendre comment les proches ont vécu cette tragédie. Mesurer l’impact que cet événement a eu sur les proches. Juger de la force que de simples mots peuvent revêtir et des conséquences qu’ils peuvent avoir : « Comme on n’arrêtait pas de me dire que mon père avait disparu, moi, je n’arrêtais pas d’imaginer qu’il allait réapparaître. J’étais persuadé qu’il reviendrait de là où il avait disparu. »


Seul bémol : j’ai eu comme l’impression de tourner en rond, probablement à cause de la construction du récit, de certaines redites. Finalement elle ne trouve pas de nouveaux éléments à l’enquête de départ. L’intérêt de ce roman réside dans l’écriture d’un bel hommage à son oncle, à son cousin et à son propre père. Ce livre est né pour ne pas oublier, tout simplement. « L’essentiel c’est de raconter l’histoire, pas forcément de la comprendre, juste raconter l’histoire, écrire les questions simplement. C’est exactement ce qu’il faut aux vivants. » 

Officier radio

Valérie Chèze, mai 2026

Cavalcade Océane, Marie Tabarly

Marie Tabarly nous emmène dans une fabuleuse cavalcade de deux ans dont huit mois en mer. Accrochez-vous, ça va swinguer !


En 2021, elle réarme Pen Duick VI pour participer à l’Ocean Globe Race 2023, une course autour du monde en équipage avec escale. Sans GPS, sans satellite, sans moyens de communications modernes. Elle recrute son équipage et c’est parti pour 280 pages de voyage et de dépaysement comme on en a rarement vécu. 


Quatorze bateaux de 40 différentes nationalités participent. « Nous sommes une grande caravane, en pleine transhumance autour du monde. » Nous les suivons avec bonheur. Départ de Southampton puis cap sur Kerguelen, le sud de l’Australie, Auckland, le cap Horn, Punta del Este et enfin remontée de l’Atlantique jusqu’au retour à Southampton. Huit mois de voyage dépaysant et surtout de découvertes. Découverte de la vie à bord d’un voilier avec un équipage d’une quinzaine de personnes. Découverte du métier de navigateur avec son vocabulaire, ses actions de chaque jour, chaque heure et chaque minute, ses angoisses (« Un départ au lof, on le sent venir. Pas une vague. C’est d’une violence inouïe, type plaquage en règle par Sébastien Chabal. »), ses joies (« Les vagues sont fluorescentes, et à perte de vue. L’écume des vagues est fluo, on voit tout un champ de bosses autour de nous, l’océan est vraiment immense et nous nous dévalons au milieu de tout ça. Ça brille de partout, c’est vivant, c’est magnifique. ») et ses rêves (« Qu’il est bon d’être merrien… Il va vite falloir recréer un projet pour repartir. »).


Marie et son équipage forcent l’admiration par leur courage. Seraient-ils un peu à part ? L’auteure rappelle cette citation d’Aristote : « Il y a trois sortes d’hommes : les vivants, les morts, et ceux qui vont sur la mer. » 


 « On dit souvent que les marins ne sont pas bavards, mais qu’il est difficile de raconter les endroits que nous visitons, ces endroits où nous ne sommes autorisés à ne demeurer qu’un court instant, à passer seulement. Raconter notre aventure humaine […] relève de l’intime, et la pudeur rend difficile d’en témoigner. » Mille mercis à Marie d’avoir laissé sa pudeur de côté pour si bien raconter cette course. Grâce à elle nous comprenons mieux les enjeux, le bonheur de naviguer et surtout la folle envie d’y retourner ! « Un jour mon père a dit que l’homme avait besoin de passion pour exister ». Éric Tabarly a disparu au large et pourtant Marie vogue dans son sillage. Quel magnifique héritage.

Cavalcade océane

Valérie Chèze, mai 2026

Source de chaleur, Soichi Kawagoe

Ce roman historique, primé en 2020 du prix Naoki, est le deuxième roman de l’auteur mais le premier traduit en français. Il se déroule sur l’île de Sakhaline, située à l’extrême est de la Russie, dans l’Océan Pacifique, mais aussi au Japon, en Russie et en Pologne, de la fin du XIXe siècle à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. 


Yayomanekufu est né sur l’île de Sakhaline, au milieu de sa tribu, les Aïnous. Il a subi le déracinement à Hokkaido imposé par les Japonais et, pour échapper au racisme et à l’oppression, il a pris un nom japonais et tenté de se fondre dans la masse. Mais il n’a jamais oublié ses racines et rêve de retourner sur la terre de ses ancêtres.


Bronislaw Pilusudski est Polonais de Lituanie et vit à Saint Pétersbourg où, selon la politique d’assimilation mise en place par la Russie, il n’a pas le droit de parler sa langue. Accusé d’avoir participé à un complot visant à tuer le Tsar, il est déporté sur l’île de Sakhaline.


Les deux hommes se rencontrent et Bronislaw est fasciné par Yayomanekufu et son obsession de rendre aux Aïnous leurs droits, leurs coutumes et leur liberté dont ils ont été si longtemps privés. Il se lance alors dans une entreprise folle : enregistrer les Aïnous, documenter leur mode de vie, avertir le monde de la tragédie qui se noue sur cette île disputée par la Russie et le Japon pour finalement réussir à sauver leur culture.


L’auteur montre dans ce roman les conséquences profondes des guerres et annexions sur les peuples autochtones. La Russie et le Japon se sont disputé l’île de Sakhaline, à la situation géographique et aux ressources naturelles stratégiques. En 1905, le Japon avait annexé la moitié sud de l’île en déplaçant les Aïnous vers l’île japonaise d’Hokkaido puis la Russie l’a entièrement récupérée en 1945. Ce n’est qu’en 2008 que le Parlement japonais reconnaît l’existence du peuple Aïnou.


On assiste au choc des civilisations entre l’Ouest et l’Est et aux conséquences humaines dramatiques des changements induits par les conflits : la dépossession des autochtones dans tous les domaines (patrimoniaux, culturels, linguistiques, etc.), la difficile réadaptation dans des environnements difficiles, les combats acharnés pour sauver une culture en danger. Yayomanekufu se demande d’ailleurs ce qu’est la civilisation et « l’ouverture à la civilisation » et l’un des personnages lui répond : « Je crois que c’est la croyance que les plus faibles doivent mourir. »


J’ai beaucoup aimé ce roman, épopée captivante d’une étonnante actualité.

Source de chaleur

Valérie Chèze, mai 2026

Perverse ou le roman de Jane, Lyane Guillaume

Dans son dernier roman, Lyane Guillaume nous offre une plongée délicieuse dans la Belle Époque et dans la vie de Jane de la Vaudère, l’une des plus célèbres romancières d’alors.


L’auteure part à la rencontre de Jane d’une façon tout à fait originale. Lyane habite un appartement dans un immeuble au 9 place des Ternes, dénommé La Cité Mondaine, où Jane a vécu et c’est une voisine, devenue le personnage Emma de R, véritable mémoire des lieux, qui va la lui faire découvrir. 


Jane, née en 1857 et morte en 1908, issue d’une famille de la grande bourgeoisie, était résolument féministe. Elle a écrit 27 romans, « des romans de mœurs au vitriol » et des recueils de poésie « érotico-exotiques » mais elle a étrangement disparu de toutes les mémoires et son nom n’est même pas inscrit sur le caveau familial au cimetière du Montparnasse. C’est précisément ce que Lyane Guillaume va tenter de comprendre dans cette enquête biographique. Jane de la Vaudère a-t-elle commis une faute ? A-t-elle suscité la jalousie ? Ou bien a-t-elle été victime de n’être pas née dans un siècle plus tolérant ?


J’ai immensément savouré la lecture de ce roman. L’auteure, qui a effectué des recherches fouillées (se rendant à la BNF et à l’hôtel de Massa qui abrite la Société Des Gens de Lettres dont Jane faisait aussi partie), est toujours une merveilleuse conteuse, dotée d’un vocabulaire riche et d’un humour certain. C’est très agréable à lire. On revisite cette période foisonnante, d’un château hanté de Parigné Lévêque dans la région du Mans à Paris, en passant par l’Inde et Java. On croise Maupassant, Colette et Zola. On fait la connaissance de Liane de Pougy, qui fut, tout comme Jane, une figure de la littérature féminine « décadente » des années 1900. On redécouvre des faits historiques marquants, comme les expositions universelles, l’affaire Dreyfus, l’incendie du Bazar de la Charité. 


Ce récit résonne fortement aujourd’hui, tant les thèmes évoqués sont actuels : la notion de genre, le plagiat, l’emprise et la perversion narcissique, la renommée. 


Perverse ou le roman de Jane, la Belle Époque comme vous ne l’avez jamais lue !

Perverse ou le roman de Jane

Valérie Chèze, mai 2026

En Russie, Bande dessinée, scénario de Hugo Travers (HugoDécrypte) et Christophe Goret (Kris), et dessins de Kokopello

Le fondateur du média en ligne « Hugo décrypte » est le héros d’une BD qui nous fait voyager à travers l’histoire de la Russie, du IXème siècle à nos jours. Le parti pris de Kris et Kokopello, scénariste et dessinateur, est de transbahuter Hugo à travers les différentes époques où il rencontre et interviewe les figures de la Russie.


Retracer le passé pour comprendre le présent, tel est l’objectif d’Hugo. On part à la rencontre des différents acteurs de l’histoire russe : le chef viking Riourik, les tsars, Tolstoï, les révolutionnaires, les espions et les dirigeants. C’est idéal pour faire un balayage rapide, sans lire tout Nicolas Werth pour la partie sur l’Union Soviétique. J’ai quand même été surprise qu’aucune mention ne soit faite concernant l’assassinat de Nicolas II et sa famille et que Raspoutine n’apparaisse pas. Ceci dit c’est une bande dessinée très réussie !

En Russie

Valérie Chèze, mai 2026

Une suite d'événements, Le numéro 1 et Opération combinée Mikhaïl Chevelev

Souvent quand je découvre un nouvel auteur, j’ai envie de lire tous ses livres et c’est chose faite avec Mikhaïl Chevelev (prononcez Chevelyov). Il en a écrit trois et j’ai hâte de lire le suivant. Je l’ai découvert grâce à un ami très cher, un autre Mikaël, également passionné de littérature russe. 


Un petit mot sur l’auteur tout d’abord. Il est journaliste, diplômé de l’Institut des langues étrangères de Moscou. Aujourd’hui journaliste indépendant, il a auparavant été traducteur et interprète, reporter puis rédacteur en chef adjoint de l’hebdomadaire The Moscow News et éditeur du magazine satirique Samizdat.


Son premier roman, Une suite d’événements, est un drame psychologique, véritable enquête sur la Russie contemporaine, dans lequel le suspense côtoie l’ironie. L’histoire commence au moment où l’URSS commence à se disloquer. Le narrateur, Pavel Volodine, reporter grand baroudeur, se retrouve sur les lieux d’une prise d’otages quand on lui demande de venir jouer le rôle de médiateur. Pavel connait en effet Vadim, le preneur d’otages, depuis la première guerre de Tchétchénie, qu’il avait fait libérer quand il était prisonnier des rebelles. Aujourd’hui complètement désespéré, Vadim retient plus de cent personnes dans une église, qu’il menace de faire sauter. Pavel va peu à peu découvrir ce qui l’a conduit à devenir terroriste. La violence et la fatalité sont omniprésentes dans ce roman, où subsistent malgré tout quelques fragments d’humanité.


Les deux romans suivants, Le numéro 1 et Opération combinée, sont des polars, dont l’histoire se suit. Une nuit de 1984, Vladimir achète des pneus au marché noir au bord du périphérique de Moscou. Convoqué au KGB, il en ressort sans problème après avoir payé une amende, mais quelques années plus tard, cette affaire le rattrape et bouleverse sa vie à jamais. En 2018, il est contacté par un Américain d’origine Russe, David Kapovitch, qui lui ressemble étrangement. Leurs destins vont se mêler dans les deux romans, où plane l’ombre d’un ex-agent du KGB devenu numéro 1. Nous traversons la Russie post-soviétique, théâtre de complots et de meurtres sous fond de mafia et de corruption, sans savoir à qui faire confiance, d’où va venir le prochain coup et qui est à la manœuvre de cette machination au cœur du pouvoir russe. Au début du second roman, nous nous retrouvons le 14 février 2022. Vladimir est reclus dans une luxueuse datcha, surveillé par des agents du numéro 1 tandis que David est au États-Unis dans le New Jersey. Leurs chemins vont se télescoper le 22 février, quand tous les deux sont victimes d’une opération combinée. Au menu de ce deuxième opus : famille, société, religion, politique et corruption. Tout rappelle les romans de John Le Carré, quand personne ne faisait confiance à personne lors de la guerre froide. Deux romans haletants, à découvrir.

Chevelev

Valérie Chèze, mai 2026

Je suis Romane Monnier Delphine de Vigan

J’ai eu du mal à rentrer dans cette histoire singulière et puis, tout d’un coup, la magie a opéré, je ne l’ai plus lâché. 


Un samedi soir, dans un bar, Thomas se retrouve par erreur avec le smartphone d’une inconnue, assise à la table d’à côté. Quand elle vient lui rendre son portable, elle lui laisse le sien, lui confiant même ses codes d’accès. Thomas va ainsi découvrir qui est cette femme, Romane Monnier, en entrant dans sa vie numérique. Il découvre des photos, des notes, diverses applications, des souvenirs, des enregistrements. Toute une vie, contenue dans ce tout petit objet, qui fait écho à la sienne. Père célibataire, son épouse a disparu et on dirait bien que Romane Monnier a préparé sa disparition.


Ce roman sociologique est une critique de notre société archi connectée. Il explore la place prépondérante des téléphones portables, interroge notre intimité et les traces numériques que nous laissons derrière nous. « Un jour je me débarrasserai de tout ce qui pèse sur ma conscience, je m’allègerai de tout ce qui m’encombre, le réel comme le virtuel, un jour je partirai seule, avec mes questions et mes souvenirs, seule, avec mes doutes et mes vertiges, seule, avec pour seul bagage le désir de vivre ailleurs. »

Je suis Romane Monnier

Valérie Chèze, avril 2026

Si les chats pouvaient parler Piergorgio Pulixi

J’avais découvert Piergorgio Pilixi avec sa première enquête dans L’île des âmes et j’avais été enchantée non seulement par l’histoire mais aussi par la musicalité de sa langue. Dans ce nouvel opus, bel hommage à Agatha Christie et bourré de références littéraires et cinématographiques, on suit Marzio, le libraire de Marzio Montecristo (dont nous avions fait la connaissance dans le premier volet La librairie des chats noirs). 


Sa librairie a été choisie pour participer à un événement exclusif : faire le tour de la Sardaigne à bord du Mise en abyme, un petit bateau au nom ironique et au charme rétro, avec le célèbre auteur de romans policiers Galeazzo, qui doit y terminer son dernier roman. Marzio emmène avec lui ses deux mascottes, les chats Poirot et Miss Marple, qui vont activement participer à cette nouvelle enquête car bien entendu, il va y avoir un meurtre.


On retrouve dans ce roman tout le charme de l’auteur : des dialogues ciselés et gouailleurs, truffés de dialectes, un suspense assorti de fausses pistes, des interrogatoires théâtraux et un dénouement qu’aurait très bien pu écrire la maitresse anglaise du genre. Un très beau moment de lecture pour les amateurs de romans noirs. 

Si les chats pouvaient parler

Valérie Chèze, avril 2026

Une invitée particulière Nelle Lamarr

Voici un thriller psychologique qui va vous tenir en haleine jusqu’à la fin ! Ici, point de ruelle sombre ou de forêt sinistre : le danger vient de l’intérieur même du foyer, le piège se referme à l’intérieur même de la maison.


Une étudiante britannique emménage chez les Merritt, qui habitent une luxueuse demeure dans Hancock Park à Los Angeles. La maman, Natalie, est inconsolable depuis le décès de sa fille aînée et accueillir Tanya Blackstone sera l’occasion de faire son deuil. Mais Paige, sa cadette, a rapidement l’impression que Tanya joue un rôle et va enquêter avec son petit frère. Ils découvrent que Tanya ne vient finalement pas d’Angleterre et la tension devient grandissante. L’auteure alterne le point de vue de Natalie et celui de Paige et distille des indices au compte-goutte. Peu à peu, de rebondissements en rebondissements, nous reconstituons le puzzle, pour découvrir aussi des zones d’ombre du côté de Natalie. Un « tourneur de pages » que vous ne lâcherez pas et qui vous surprendra jusqu’à la dernière ligne !

Une invitée particulière

Valérie Chèze, avril 2026

Une pension en Italie Philippe Besson

En refermant le dernier roman de Philippe Besson, j’ai eu le sentiment que tout était enfin à sa place, que l’auteur avait eu raison de mettre au jour ce secret de famille pour que personne ne souffre inconsciemment et injustement dans les générations à venir. Dans ce roman autobiographique, il relate en effet la destinée de son grand-père, que sa propre mère lui a longtemps caché. 


Au milieu des années 60, une famille française part en vacances en Toscane. Les parents, Gabi et Paul, et leurs deux filles, Suzanne et Colette. Ils prennent pension à San Donato. L’été est très chaud. Le temps semble ralentir. On pense aussitôt au roman de Edward Morgan Forster, Chambre avec vue  - et à son adaptation au cinéma de James Ivory - et au film Sur la route de Madison, auxquels l’auteur fait d’ailleurs référence. Soudain, leur vie va basculer définitivement et là j’ai songé à un autre roman de Forster, Maurice. L’Italie sert ici aussi de révélateur et, tout comme Lucy dans Chambre avec vue, Paul va vivre un moment de vérité. Selon la version officielle, Paul abandonne épouse et enfants pour une jeune femme de chambre alors qu’en réalité, il vit un amour avec Sandro, le cuisinier de la pension. 


Philippe Besson mène l’enquête pour découvrir toute la vérité sur l’histoire de son grand-père, mêlant suspense et sensualité, avec beaucoup de pudeur et de délicatesse. Il explore l’idée qu’il aurait hérité de l’histoire de son grand-père, de l’homophobie subie et du désir refoulé. Paul n’est malheureusement pas né à la bonne époque et va perdre sa place, irrémédiablement. Écrire son histoire est une façon de lui redonner cette place et en quelque sorte de le comprendre. Un très joli roman.   

Une pension en Italie

Valérie Chèze, avril 2026

Le temps de vivre Estelle Lachaud

Voici le premier roman d’une Périgourdine dont une partie de la famille est originaire de mon petit village. C’est toujours un immense plaisir de lire un premier roman. Découvrir un nouvel univers, une voix neuve, une musicalité toute fraiche. 


Le temps de vivre, est une utopie sur une société sans pétrole. L’action se passe en Corrèze, berceau de la famille de l’auteure, dont les grands-parents étaient vendeurs-réparateurs de vélos et des citoyens profondément engagés. Estelle Lachaud travaille depuis 25 ans dans l’aménagement et le développement durable des territoires et je me dis que ses aïeuls peuvent être fiers de la voir mettre ses pas dans les leurs.


J’ai véritablement plongé dans une bulle de bien-être dès les premières phrases. La vie est plus lente et plus douce entre les sept collines de cette préfecture. Nous faisons la connaissance avec des personnages attachants. Paul, le maire, inscrit sa ville dans des projets innovants et respectueux de cette nature magnifique que Estelle décrit si bien. Il a réussi à relier la ville aux villages mais il ne souhaite pas s’arrêter là. Il veut s’engager dans une mobilité encore plus dynamique. Lise travaille à la pâtisserie Mie-Amour avec Paul, qui livre les gâteaux sur ses deux roues. Vic et Martial viennent d’emménager et s’installent comme réparateurs de vélo. Enfin, Monsieur Monnet, le doyen grincheux de la bande, qui menace de rompre ce bel équilibre dont la mouvance ne semble pas être de son goût. Tous vont œuvrer à faire bouger les lignes. 


Un très joli roman qui esquisse ce que pourrait devenir notre monde de demain si vous prenons soin de notre planète. 

Le temps de vivre

Valérie Chèze, mars 2026

Humus et Aqua Gaspard Koenig

J'ai découvert l’écriture de Gaspard Koenig en 2023 avec son livre Humus, dans lequel il raconte l’histoire de deux apprentis agronomes qui tentent de réparer la planète. Arthur essaie de réintroduire des lombrics sur les terres de son grand-père, en Normandie, et réparer les dégâts causés par les pesticides tandis que Kevin met au point un traitement naturel des déchets dans le Limousin. Ce roman est une tragédie, car même si l’un des deux va réussir et se retrouver à la tête d’un empire industriel, tous les deux vont voir leurs idéaux brisés par le capitalisme. 

Cette année vient de paraître Aqua où l’on retrouve la Normandie. On fait la connaissance de Martin qui, haut-fonctionnaire à Paris, décide de revenir à Saint Firmin, son village natal, pour briguer la mairie. Il souhaite moderniser le réseau d’eau potable mais se heurte aux habitants dont Maria, l’épicière du village d’origine roumaine, qui défend la source des anciens, Jobard, un agriculteur adepte de pesticides, Léa, une naturopathe bouddhiste. Quand la sécheresse vient les frapper, leurs convictions sont mises à mal. 

Quand Humus questionnait l’appauvrissement des sols, Aqua interroge sur la raréfaction des ressources naturelles. Tous les deux dressent une satire sociale passionnante, montrent une photo réaliste de la France rurale de cette décennie et comment rester soudé et « faire village ». On apprend beaucoup sur la gestion de l’eau dans notre pays et c’est passionnant. Ces romans sont les deux premiers d’une tétralogie sur les quatre éléments et j’attends le suivant avec hâte !

Humus et Aqua

Valérie Chèze, mars 2026

L'homme des mille détours Agnès Martin-Lugand

En 2013, j’avais beaucoup aimé son premier roman, Les gens heureux lisent et boivent du café et depuis je la lis de temps en temps, quand j’ai envie de me vider la tête. Ce roman s’ouvre sur la cadre idyllique de l’île de la Réunion. Lors d’une plongée, Gary est sauvé in extremis par Yvan. Gary rêve de fonder une famille. Yvan a fui la sienne il y a 7 ans. Son livre préféré est L’Iliade et L’Odyssée et Ulysse, le nom de son fils aîné. Quand Yvan apprend que Gary veut revenir en Métropole, il lui demande d’aller voir si sa femme Erin l’attend toujours. Rien ne va se passer comme prévu. C’est une très jolie histoire d’amour et de reconstruction dans laquelle j’ai retrouvé la Bretagne et Saint-Malo avec grand plaisir. Un beau moment de détente. 

L'homme des mille détours

Valérie Chèze, mars 2026

Persepolis Marjane Satrapi

Cela faisait longtemps que je voulais lire cette bande dessinée autobiographique et quand cette jolie édition est sortie, en un seul volume, je me suis lancée. Je viens de la terminer ce mois-ci et sa lecture a une résonnance toute particulière, forcément… 


À Téhéran, en 1978, Marjane a huit ans et songe à l’avenir, se rêvant en prophète sauvant le monde. Nous la suivons jusqu’en 1994, date de son départ pour la France. On la découvre faisant son apprentissage de la vie, son exil en Autriche et ses premières amours, avec en toile de fond l’Iran, les révolutions, la guerre, l’exil, le deuil et la vie des Iraniens, notamment celle des femmes, soumises à des régimes totalitaires successifs. Les dessins sont en noir et blanc, choix assumé par l’auteure qui ne voulait pas que les dessins l’emportent sur le texte et inversement. Un très bel album !

Persepolis
Persepolis

Valérie Chèze, mars 2026

Le tableau du peintre juif Benoît Séverac

Ce roman est une enquête entre passé et présent. 


Stéphane hérite d’un tableau, cadeau du peintre juif Éli Trudel à ses grands-parents pour les remercier de l’avoir caché dans les Cévennes pendant la seconde guerre mondiale. Dès lors, Stéphane n’a qu’une idée en tête, faire reconnaître ses aïeuls comme « Justes parmi les Nations » au lieu de vendre le tableau pour le sauver de la faillite. Il prend contact avec l’Institut International pour la Mémoire de la Shoah, Yad Vashem puis se rend à Jérusalem sur leur invitation. Mais quand des experts examinent le tableau, Stéphane est placé en garde à vue. L’œuvre aurait en réalité été volée. 


On suit alors l’histoire croisée de la fuite du couple Trudel à travers les Cévennes pour arriver en Espagne et celle du narrateur pour remonter les traces du tableau. J’ai trouvé ce roman passionnant car, outre l’enquête, on apprend les détails sur la procédure de la reconnaissance des Justes après la Seconde Guerre mondiale parmi les nations. Il y a juste un détail absent du livre à mon sens et essentiel : c’est au survivant de faire la demande de reconnaissance de juste, un simple témoin ne le peut pas. 

Le tableau du peintre juif

Valérie Chèze, mars 2026

Les eaux vives Laurent Delmont

Nous nous retrouvons en plein cœur d'une belle campagne l’été 1979, avec deux frères, en vacances chez leurs grands-parents. Ce très joli roman est une plongée dans notre jeunesse,

quand nous rêvions nos avenirs sans savoir de quoi ils seraient faits, tout en vivant nos

premières expériences. Les premières amours, les premiers chagrins, les questionnements. J’ai

beaucoup aimé l’écriture fraiche, ironique parfois et toujours teintée d’humour de Laurent. Cette lecture est tombée à point nommé en ce mois de février pluvieux et m’a véritablement reboostée ! Je le relirai avec plaisir.

Les eaux vives

Valérie Chèze, février 2026

Les deux royaumes Éric-Émmanuel Schmitt

C’est le tome 5 de la série La traversée des temps, de Éric-Émmanuel Schmitt. J’ai traversé

à fond de train la période romaine, avec ses luttes intestines et ses complots. On retrouve

Noam au moment où il arrive en Gaule et où les Romains débarquent. On croise Spartacus,

l’empereur Auguste et son épouse Livie mais aussi Jésus qui tient un tout autre discours que

celui de Rome, à Jérusalem. J’ai trouvé comme toujours la lecture fascinante. Un vrai bonheur !

Les deux royaumes

Valérie Chèze, février 2026

L'héritage sans nom Ellen Gustavsen

Voici un polar de la norvégienne Ellen Gustavsen. Très bon livre, que j'ai lu en deux jours, même si j'ai trouvé un indice aux trois-quarts de la lecture mais ce n'est pas grave. Le pitch : un soir d'été, des amis célèbrent leur entrée au lycée et la fête tourne au drame

quand Elisabeth, âgée de seize ans, est victime d'un viol. Animée par un désir de vengeance, elle commet un acte aux conséquences durables pour tous les participants. Seize ans plus tard, le docteur Morten Haraldsen, un gynécologue respecté, est retrouvé assassiné dans des circonstances macabres. L'enquête est confiée au policier Lars Lukassen, qui doit jongler entre cette affaire et des problèmes personnels obsédants.

L'héritage sans nom

Valérie Chèze, février 2026

Hors champ Marie-Hélène Lafon

Dans ce dernier roman, Marie-Hélène Lafon nous raconte la vie de Gilles, le frère de Claire,

que nous avions déjà croisé dans Les Sources paru en 2023. Gilles est celui qui reste au pays

et qui reprend la ferme. On traverse cinquante ans en cinquante tableaux, tantôt avec Claire,

tantôt avec Gilles. Ce frère, qui est taiseux et qui souffre, le fait en silence et est comme en «

hors-champ ». L'écriture de Marie-Hélène Lafon est fluide, maîtrisée, précise et surtout raconte superbement bien les vies des travailleurs de la terre que nous connaissons tous.

Hors champ

Valérie Chèze, février 2026

Les belles promesses Pierre Lemaître

Les romans de Pierre Lemaître font partie des livres qu’on lit trop vite, beaucoup trop vite ! Celui-ci est un mélange de roman policier et de roman d’aventure et c’est un très grand cru.


On retrouve avec plaisir la famille Pelletier. Jean surnommé « Bouboule » poursuit son ascension sociale, avec son entreprise de prêt à porter et sa participation financière à la construction du périphérique parisien. Il est toujours accompagné de son horrible épouse Geneviève, de leurs enfants Philippe et Colette et de sa belle-sœur Thérèse. Son frère François mène seul une enquête qui le tourmente au plus haut point : il soupçonne son frère Jean d’être un tueur en série. En parallèle on fait la connaissance de Manuel, un paysan, fils d’immigrés espagnols et vétéran de la guerre d’Algérie, qui mène un combat contre le productivisme agricole. Et enfin, j’allais l’oublier, et c’est pourtant un protagoniste à part entière dans cette histoire : Joseph le chat.


Suspense, retournement de situation, ironie, ce roman est riche et passionnant. 


L’auteur a commencé par nous passionner (outre ses merveilleux polars) avec la trilogie Les enfants du désastre (Au-revoir là-haut, Les couleurs de l’incendie, Miroir de nos peines, dont les deux premiers ont été adaptés au cinéma) puis il a signé la tétralogie Les années glorieuses (Le Grand Monde, Le silence et la Colère, Un avenir radieux et Les belles promesses). J’espère vivement qu’il va récidiver avec une série sur les périodes ultérieures. 

Les belles promesses

Valérie Chèze, janvier 2026

Rouge décembre Blandine Bergeret

Dans le dernier roman de Blandine Bergeret, Rouge décembre, on suit Alexandre qui est touché par une tragédie, un 20 décembre. Page après page, dans une écriture rythmée qui sert formidablement bien le thème abordé – un sujet actuel qui ne laisse pas insensible - on comprend ce qui s’est tramé et quel rôle Alexandre a joué. Petit à petit le puzzle se reconstitue et on devine que la formidable bienveillance dont Alexandre est pétri s’adresse à Tom, l’autre héros de ce récit.

Comme tous les personnages des précédents romans de Blandine, Alexandre est très attachant. Il s’efforce de mener ses combats avec une foi que l’on devine inébranlable et pourtant, il ne pourra pas empêcher l’inéluctable. Blandine trouve le ton juste pour évoquer ce drame et tous les questionnements qui l’accompagnent. Elle réussit aussi malgré tout à instiller beaucoup d’humour et c’est salvateur. Sans rien dévoiler, je conclurai en disant que c’est un très bel hommage au travail des enseignants et plus largement à celui de toutes les personnes qui accompagnent les jeunes. Blandine a tout compris de nos questionnements au quotidien. J’écris « nos » car mes vingt ans d’enseignement ont forcément laissé une forte empreinte. 

Rouge décembre

Valérie Chèze, janvier 2026

Nous étions le sel de la mer Roxanne Bouchard

Voici mon avant-dernière lecture de l’année 2025, le 76ème livre et elle fut vivifiante ! Un polar arrivé un matin de décembre dans mon calendrier de l’Avent littéraire de La Kube. Je ne connaissais par cette auteure et ce fut une belle surprise. Canadienne, elle enseigne la littérature au Québec et ce roman lui a valu le prix des lecteurs 2023 des Quais du polar et du Journal du dimanche.

Les faits se déroulent en Gaspésie où Catherine Day, jeune femme en pleine crise de la trentaine originaire de Montréal, est venue chercher des réponses sur son histoire familiale. Elle rencontre des pêcheurs, qui vont bientôt sortir de l’eau le corps d’une femme, Marie Galan. Et c’est alors qu’apparait le commandant Morales, chargé de l’enquête.

C’est un très beau texte. Le parler québécois se mêle au français et sa lecture est savoureuse. C’est un roman sur la transmission. Catherine Day hérite d’un legs très particulier, pour qu’elle se libère et largue les amarres pour retrouver sa mère, ou la mer. Et c’est aussi un roman dont la mer est le personnage principal. Dès les premières pages, j’en senti l’air marin me fouetter le visage, j’ai vu le varech sur les rochers, j’ai pris une bouffée d’air iodé qui m’a fait du bien !

Nous étions le sel de la mer

Valérie Chèze, janvier 2026

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