Nouvelle La soirée d'anniversaire

La soirée d’anniversaire

Voici une nouvelle écrite suite à un appel à concours organisé lors de la Foire du livres de Naves en Corrèze et choisie pour faire partie du recueil Fragments d’une chaude journée de septembre.

Depuis des années, Clothilde n’aimait plus son mari. Elle n’aurait jamais imag­iné que la las­si­tude et le dégoût eurent un jour pris le dessus sur l’amour du début puis la ten­dresse des mois qui avaient suivi leur mariage. Les cinq pre­mières années elle n’avait rien vu venir. Didi­er n’en était même pas con­scient. Il l’avait séduite avec sa joie de vivre et sa bonne humeur, qui s’étaient étrange­ment éti­olées avec le temps. Il était devenu morne, fade et n’avait plus goût à rien. Compt­able dans une grande entre­prise, il avait pris tous les tra­vers d’un grat­te-papi­er ordi­naire et Clothilde le traitait régulière­ment de rat de bureau. Lui aupar­a­vant si jovial et sportif était devenu chétif et pâli­chon. Sa famille et ses amis ne le recon­nais­saient plus et lui-même met­tait ce change­ment sur le compte de sa sur­charge de tra­vail, en crois­sance expo­nen­tielle depuis toutes ces années. Tou­jours fatigué, il ne voulait pas sor­tir et encore moins voy­ager. Quant aux enfants il n’en désir­ait pas. Clothilde ne le recon­nais­sait plus. Elle avait le sen­ti­ment d’avoir été flouée. Si seule­ment il l’avait trompée avec une autre femme, c’eut été telle­ment plus sim­ple ! Il était gen­til pour­tant et il ne lui avait jamais fait aucun mal, au con­traire. Mais cette vie monot­o­ne n’avait jamais con­venu à Clothilde. Elle qui était infir­mière en réan­i­ma­tion à l’hôpital de la ville voi­sine, aimait bouger, voir du monde et aurait rêvé de con­tin­uer à par­tir à l’autre bout du monde. Depuis plusieurs années, les jours se suc­cé­daient aux jours, voiture, boulot, dodo et rien ne venait agré­menter cette monot­o­nie. Clothilde n’avait jamais avoué à per­son­ne sa décep­tion, sauf à sa meilleure amie Car­o­line. Elle lui avait con­fié ce que tous les autres étaient à cent lieues d’imaginer : le marasme de sa vie de cou­ple et la sen­sa­tion gran­dis­sante qu’elle avait de s’ankyloser, sans espoir de revivre un jour comme avant. Elle avait bien pris soin de le cacher. Dans leur vil­lage, tout grain dans les rouages se dis­sim­u­lait. Le met­tre au jour eut été un déshon­neur, un aveu de faib­lesse et d’échec. Aux yeux de leurs rares amis, ils étaient Clothilde et Didi­er, un cou­ple mal assor­ti certes, mais qui sem­blait bien s’entendre. Bien­tôt Clothilde allait avoir trente ans, son hor­loge biologique com­mençait à tourn­er à une vitesse folle et elle sen­tait qu’elle allait devoir pren­dre une déci­sion rad­i­cale. Car­o­line lui avait pro­posé d’organiser une fête d’anniversaire mais Clothilde avait décliné. Elle n’était pas cer­taine que cela plaise à Didi­er. Car­o­line n’avait pas insisté, ce qui avait éton­né Clothilde sur le moment. Elle n’y avait ensuite plus prêté attention.


Le matin de son anniver­saire, Didi­er l’embrassa ten­drement comme tou­jours, en lui ten­dant un paquet, sem­blable chaque année — même la couleur ne changeait pas -, un petit paquet bleu avec un ruban noir qui con­te­nait chaque fois le par­fum Dia­mant de Frag­o­nard. Comme tou­jours, elle le remer­cia en l’embrassant du bout des lèvres et ouvrit le paquet, feignant la surprise. 

Didi­er par­tit tôt ce matin-là. Les beaux jours s’étiraient et ils auraient un mer­veilleux été indi­en. Clothilde traî­na longue­ment assise dans la cui­sine, se rever­sant régulière­ment du thé en regar­dant par la fenêtre. Ce fut longtemps après son départ, cette chaude mat­inée de sep­tem­bre, qu’elle fut capa­ble de se déten­dre suff­isam­ment. Elle venait de pren­dre sa déci­sion. En débouchant le fla­con de par­fum, elle se dit que l’année prochaine, elle serait enfin libre de porter autre chose, l’idée qui ger­mait dans son esprit depuis des mois venant d’affleurer de nou­veau à cet instant. Elle le ferait le jour même de son anniver­saire ! Elle y pen­sait depuis longtemps et avait rap­porté les fameuses sub­stances à la mai­son, pour le jour où elle serait enfin prête. Elle avait en effet com­pris qu’elle ne pour­rait jamais le quit­ter autrement que par ce chemin-là, vrai­ment atroce, mais définitif.

Elle ne tra­vail­lait pas ce jour-là et elle aurait tout le temps de met­tre son plan à exé­cu­tion. Elle emmèn­erait Didi­er dans son ate­lier. Clothilde avait amé­nagé la grange du fond du jardin et c’était son refuge. Elle y pas­sait des heures à pein­dre, à faire ses mélanges de couleur, à imag­in­er de nou­velles toiles, à rêvass­er. L’unique pièce était immense et lumineuse, la lumière péné­trant par les larges baies vit­rées qu’elle avait fait installer. Même en plein hiv­er la pièce était agréable et les fenêtres de der­rière don­naient sur un bel étang. Sur un côté Clothilde avait fait con­stru­ire une immense bib­lio­thèque où des livres d’art côtoy­aient des romans et des biogra­phies. Juste devant trô­nait un fau­teuil cosy au tis­su jaune flam­boy­ant avec un repose-pieds assor­ti, avec au sol un immense tapis per­san, rap­pelant à Clothilde ses années d’expatriation avec ses par­ents dans plusieurs pays du Moyen-Ori­ent. Le reste de la pièce était entière­ment dévoué à la pein­ture. Le sol était bâché, des chevalets étaient posés çà et là, nus ou por­tant fière­ment une toile ter­minée ou en cours. Des tables de tailles divers­es étaient rem­plies de pots à pinceaux, de tubes d’acrylique et d’huile, de règles de dif­férentes tailles, de couteaux et autres objets étranges à qui n’était pas fam­i­li­er de cet art. Une odeur de térében­thine vous pre­nait à la gorge dès le pas de la porte. Didi­er aimait beau­coup venir dans l’atelier le soir après sa journée de tra­vail. Déam­buler par­mi les toiles de sa femme le détendait. C’était devenu son rit­uel, même quand Clothilde était à l’hôpital. Il y pre­nait un verre en l’attendant. Il admi­rait les pein­tures de sa femme, lui qui n’avait jamais été capa­ble de créer quoi que ce soit.

Clothilde pas­sa la journée à penser à son plan et vers 18 heures elle pré­para le poi­son. Didi­er n’allait plus tarder. Elle avait com­posé un cock­tail qui lais­serait penser à une crise car­diaque. Per­son­ne ne décou­vri­rait jamais la supercherie et elle serait enfin libre de refaire sa vie, après la péri­ode de deuil d’usage. Elle avait plan­i­fié de pré­par­er un apéri­tif dîna­toire à l’occasion de son anniver­saire, qu’elle servi­rait sur la grande table de l’atelier, avec une bouteille de Pes­sac-Léog­nan. Ce serait aus­si sa vengeance. C’était son vin préféré et il avait tou­jours refusé de lui en acheter, pré­tex­tant son prix trop onéreux. Ce soir il n’oserait sans doute rien lui dire.  À par­tir du moment où Didi­er boirait son verre de vin, il com­mencerait à s’assoupir lente­ment et elle aurait tout à fait le temps de le rac­com­pa­g­n­er à leur cham­bre. Elle l’allongerait sur le lit, lui enlèverait ses vête­ments, le met­trait en pyja­ma – il por­tait tou­jours d’affreux pyja­mas à rayures qu’elle exécrait. Le lende­main, elle con­stat­erait son décès et jouerait les veuves éplorées. Elle avait fait du théâtre dans sa jeunesse, cela devrait l’aider.

Le soir arri­va. Quand Didi­er ren­tra à la mai­son, il sem­blait encore plus acca­blé. Il dit à Clothilde qu’il avait passé la journée à chercher une dif­férence de 5,43 euros dans un bilan et que cela l’avait épuisé. Clothilde lui pro­posa de se chang­er les idées en allant pren­dre l’apéritif à l’atelier. Il accep­ta sans joie. Il avait l’air stressé. Clothilde avait déjà instal­lé la table avec une jolie nappe, des ver­res en cristal de Bac­carat et elle avait cuis­iné une par­tie de l’après-midi. Il y avait des gougères, des toasts au saumon, des champignons far­cis au fro­mage, des ver­rines de bet­ter­ave au Boursin, un soleil au pesto, des bruschet­tas de thon aux olives et aux pignons, du hou­mous avec des gressins et pour finir une mousse au choco­lat. Elle avait fait les choses bien. Après tout, on n’a pas tous les jours trente ans et il fal­lait absol­u­ment que per­son­ne ne se doute de rien. Elle lais­serait les reliefs du repas dans l’atelier, pro­je­tant de revenir faire dis­paraitre le verre de Didi­er avant de se couch­er, puis de tout ranger le lende­main, ce qui n’éveillerait aucun soupçon de la part du médecin venu con­stater le décès, voire éventuelle­ment de la police.

Ils trin­quèrent sans effluves. Didi­er ne remar­qua pas l’étiquette sur la bouteille de vin et lui souhai­ta de nou­veau un joyeux anniver­saire. Il avait du mal à se déten­dre et pas­sait son temps à regarder du côté de la route. De l’atelier on ne pou­vait pas voir le por­tail car des arbustes le cachaient. Clothilde se dit que décidé­ment il deve­nait vrai­ment de plus en plus bizarre ces derniers temps ! Quand Didi­er repris une gorgée de vin, il eut juste le temps de dire qu’il ne se sen­tait pas bien et il com­mença à s’endormir. Clothilde posa son verre puis prit son mari par la taille et le con­duisit vers la mai­son. Elle mit du temps car il deve­nait de plus en plus lourd et le jardin était grand. Il y avait au moins cinquante mètres à par­courir avant d’arriver devant la porte d’entrée. Quand elle eut enfin atteint le seuil, elle réus­sit à tenir Didi­er d’un bras pour pou­voir ouvrir la porte. Avant qu’elle ait pu se ren­dre compte que son cœur avait défini­tive­ment lâché et qu’elle était déjà veuve, elle pous­sa la porte et vit Car­o­line et des invités crier en chœur : « Joyeux anniver­saire Clothilde ! ».

Valérie Chèze, mars 2022

Nou­velle pour le con­cours de nou­velles 2022 de la Foire du livres de Naves en Corrèze

Retenue et pub­liée dans le recueil Frag­ments d’une chaude journée de sep­tem­bre.

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