Coups de coeur littéraires 1

Mes derniers coups de coeur littéraires

Parce que l’écriture ne va pas sans la lecture et que le plaisir de la lecture se trouve aussi dans le partage.

Mah­moud ou la mon­tée des eaux, Antoine Wauters

C’est la mer qui vibre, ce sont des vagues qui défer­lent, c’est un immense cri qui se noie en silence… celui d’un vieux poète syrien. À bord d’une bar­que, il rame seul au milieu de l’Euphrate. Et en dessous, se trou­ve la mai­son de son enfance, engloutie par le lac el-Assad. 

En des vers libres, courts par­fois, longs sou­vent, comme le flux et le reflux de la mer, il plonge et revoit sa vie. « Les mots comme des filets à papil­lons pour nos caus­es per­dues. Une bar­que à mi-chemin entre les mon­des. J’ai écrit. Je me suis allongé sur le miroir des mots. J’ai plongé. » Pro­fesseur de let­tres, Mah­moud Elmachi revoit sa famille, son pre­mier amour, sa femme Sarah, ses enfants par­tis se bat­tre, sa vie en prison pour avoir déserté son poste, son envie folle de lib­erté. Il revoit sa chère Syrie d’avant, son enfance, sa vie de jeune adulte et puis, la vague d’une rare vio­lence qui a sur­gi et tout broyé dans une bar­barie sans nom. 

Pour­tant Antoine Wauters con­te cette his­toire mag­nifique avec des vers d’une poésie toute douce. Du calme et de la lenteur pour racon­ter l’horreur et l’engrenage de la vio­lence. Mais Mah­moud n’aspire finale­ment qu’à aimer et c’est cette espérance que l’on retient à la fin de la lec­ture. L’espérance qui détrône la vio­lence, voilà tout le mes­sage de ce mag­nifique texte.

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, sep­tem­bre 2021

Les anges des ter­res sauvages, Xavier Badefort 

Très belle décou­verte que ce roman de Xavier Bade­fort, Cor­rézien lui aus­si (je vous l’avais dit, nous avons des pépites !). Pro­fesseur d’histoire-géographie, l’auteur nous emmène dans une péri­ode de l’histoire de France sou­vent mécon­nue : celle de l’après révolution. 

Dans une belle écri­t­ure Xavier Bade­fort nous con­te l’histoire de Gabriel d’Aymar qui voy­age d’Europe aux Caraïbes en pas­sant par l’Amérique et le grand nord et qui aime pas­sion­né­ment deux femmes : Mathilde et Angèle. 

En cette époque de trou­bles poli­tiques, Gabriel est sou­vent trahi mais il con­tin­ue pour­tant la lutte sans relâche. Il m’a rap­pelé Poldark, le héros éponyme de la série de Net­flix, qui vit à la même époque et qui, mal­gré les adver­sités, ne se décourage jamais.

Les per­son­nages vivants, attachants et au car­ac­tère bien mar­qué nous entrainent dans une intrigue pal­pi­tante. Un très bon roman très bien doc­u­men­té et un auteur à lire absol­u­ment dont on attend le prochain livre avec impatience !

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Valérie Chèze, sep­tem­bre 2021

Akowa­pa, Sébastien Vidal 

Sébastien Vidal est un auteur à décou­vrir de toute urgence ! Akowa­pa est le troisième tome de sa « trilo­gie des Sen­ti­ments Noirs », venant après Woorara et Cara­ju­ru. Tous se passent en Cor­rèze et met­tent en scène l’adjudant Wal­ter Brews­ki. Dans ce dernier opus, trois hommes attaque­nt un four­gon de trans­port de fonds et volent un mil­lion deux cent mille euros en petites coupures. Si le braquage réus­sit, la suite prend une tour­nure insoupçon­née et féroce. Voilà pour le pitch.

L’intrigue est par­faite­ment ficelée, servie dans une langue riche qui laisse entrevoir la grande cul­ture de l’auteur et peu­plée de per­son­nages plus vrais que nature. 

La Cor­rèze tout d’abord. On pressent que cette terre par­ticipe à l’histoire : le plateau de Mill­e­vach­es si loin de toute civil­i­sa­tion (et dont on croit à tort qu’il ne s’y passe jamais rien), la forêt, les val­lons, l’humidité des feuilles en automne, le silence. Sébastien Vidal est attaché à son pays et le décrit magnifiquement. 

Un père mau­vais : « […] des années de brimades, de coups gra­tu­its, d’humiliations, de mots qui tuent lancés comme des lames dans une vie désertée par l’affection ». 

Un fils soumis : « À presque cinquante bal­ais il en était réduit à accourir au moin­dre appel comme un toutou répond au sif­flet de son maître » dont la mère a étrange­ment dis­paru quand il était tout jeune (« […] la seule per­son­ne qui l’ait jamais aimé. »). 

Une jeune femme rebelle qui a échoué par hasard dans ce coin de cam­pagne et bien d’autres fig­ures hautes en couleur. Tous sont fort intéressés par le magot et je défie quiconque de devin­er la chute de l’histoire !

Et cerise sur le képi : l’auteur est un ancien gen­darme et cela se sent. Nous décou­vrons l’univers de la gen­darmerie avec son vocab­u­laire, ses proces­sus mais aus­si les failles de l’administration et le manque de moyens.

Le monde de Sébastien Vidal peut être glaçant par­fois : on com­prend que ses per­son­nages pour­raient être cha­cun d’entre nous et que finale­ment tout le monde peut un jour dérap­er. Il explore toute la palette des sen­ti­ments jusqu’aux plus noirs. 

Un auteur bril­lant qui a toute sa place par­mi les plus grands.

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Valérie Chèze, sep­tem­bre 2021

Les dis­parues du tableau, Daria Desombre 

Avec Tous les péchés sont cap­i­taux, Daria Des­om­bre sig­nait le pre­mier tome d’une série dont Les dis­parues du tableau est le deux­ième volet. On y retrou­ve avec plaisir Macha Kar­avaï, jeune étu­di­ante en droit et sta­giaire à la Petro­v­ka, la police de Moscou. Con­finée dans son apparte­ment suite à la décou­verte de l’assassin de son père dans le pre­mier opus, elle est for­cée de join­dre ses efforts à ceux de son amant et supérieur, l’inspecteur Andreï Yakovlev, pour arrêter le tueur en série qui sévit dans la cap­i­tale russe.

De jeunes femmes sont retrou­vées étran­glées avec un lacet de soie, une esquisse du pein­tre Ingres posée à côté d’elles. Quel est leur lien avec Ingres et avec les femmes du fameux Bain turc qui est con­servé au Lou­vre ? Macha est pas­sion­née de pein­ture, tout comme l’auteur qui a fait des études d’art à l’école de l’Ermitage de Saint-Péters­bourg, et elle accepte enfin de sor­tir de sa tor­peur pour enquêter. Elle ren­con­tre un copieur de génie qui enlève ces jeunes femmes pour les tuer. Et nous suiv­ons avec plaisir Macha et Andreï dans les musées et les ate­liers pour enfin bien enten­du trou­ver la vérité.

La lec­ture des livres de Daria Des­om­bre devient vite addic­tive et elle a main­tenant toute sa place sur mes étagères à côté des grands maîtres des polars nordiques notamment. 

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Valérie Chèze, juil­let 2021

Le poi­son du doute, Julien Messemackers 

Il y a des qua­trièmes de cou­ver­tures qui hap­pent. Ce polar m’a prise dans ses filets dès le départ. Le doute. Rien de plus ter­ri­ble, surtout quand il vient s’immiscer au sein d’un couple.

Mar­got, infir­mière de 42 ans, est mar­iée avec Philippe Novak qui en a 52. Ils ont un fils de 7 ans et habitent en baie de Somme. Un jour une enveloppe au nom de son mari attire l’attention de Mar­got. Il s’agit d’une con­vo­ca­tion des ser­vices de police. Philippe est alors inter­rogé en présence de Judith Bal­main, Cap­i­taine du SRPJ de Ver­sailles, en charge de l’instruction d’une affaire non élu­cidée de famili­cide sur­v­enue 17 ans aupar­a­vant. Une perqui­si­tion à leur domi­cile et un arti­cle dans la presse locale plus tard, leur vie devient un enfer.

Cer­tains ont choisi leur camp en écoutant la rumeur et d’autres, comme Mar­got et le lecteur, doutent. Et c’est ter­ri­ble car jusqu’au bout on ne sait pas. Et c’est là que réside le grand tal­ent de Julien Messemack­ers. Judith, obsédée par des détails, ne lâche rien. Et l’auteur donne la parole non seule­ment à Mar­got et Judith mais égale­ment à Mar­i­anne, l’épouse assas­s­inée avec ses enfants. Nous nav­iguons d’une époque à l’autre, essayant de trou­ver des indices jusque dans les tous derniers chapitres.

Un polar très bien con­stru­it à lire d’urgence !

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Valérie Chèze, juil­let 2021

Amour entre adultes, Anna Ekberg 

La qua­trième de cou­ver­ture est glaçante : un homme attend sous la pluie dans sa voiture que son épouse passe en courant près de lui pour l’écraser. Je vous le résume de façon très brute, très abrupte mais c’est en sub­stance ce qui se pro­duit ce soir-là !

Chris­t­ian et Leono­ra sont mar­iés depuis vingt ans et ont un enfant qui a été longtemps malade et pour lequel Léono­ra a arrêté sa car­rière de vio­loniste. Tan­dis que Chris­t­ian attend, ser­rant le volant de sa voiture, il revoit leur vie : leur pre­mière ren­con­tre, leur pre­mier bais­er et les années suiv­antes. Puis la dernière image qu’il a de son épouse est celle de sa queue de cheval qui se balance.

C’est l’inspecteur de police Hol­ger qui est chargé de l’enquête, qu’il racon­te à sa fille Jose­fine car cette affaire l’obsède. Et les chapitres s’alternent, tan­tôt par la voix de Chris­t­ian ou celle de Léono­ra, tan­tôt par celle de l’inspecteur. Nous décou­vrons toute cette affolante his­toire grâce à l’écriture à qua­tre mains d’Anna Ekberg qui n’est autre que le pseu­do­nyme de deux auteurs danois, Anders Ron­now Kark­lund et Jacob Weire­ich. Le pre­mier est réal­isa­teur, le sec­ond est auteur et tous les deux sont scé­nar­istes. Amour entre adultes est leur deux­ième roman après La femme secrète et je ne serais pas éton­née que cette his­toire d’amour qui tourne à la tragédie soit adap­tée à l’écran tant les 500 pages de ce livre de poche ont été avalées en un clin d’œil !

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Valérie Chèze, juin 2021

San Per­di­do, David Zukerman 

San Per­di­do, une petite ville sur la côte au Pana­ma à la fin des années 40. Une décharge à ciel ouvert, un bidonville. Des gens qui vont et vien­nent et puis soudain un enfant noir aux yeux bleus qui apparait.

Il est muet, sem­ble arriv­er de nulle part et il a un don : ses mains à la taille démesurée ont une force extra­or­di­naire. Ce sont elles qui lui per­me­t­tent de sur­vivre. C’est à cause d’elles qu’on le surnomme « la lan­gos­ta ». Incon­nu au début, cet enfant va grandir et devenir une légende dans ce petit coin d’Amérique cen­trale : il vengera les femmes et les opprimés et Dieu sait s’il y en a à San Perdido…

Avec lui nous décou­vrons la société panaméenne dans toute sa diver­sité avec ses vio­lences et ses ten­sions : le gou­verneur, une mai­son close et ses pros­ti­tuées, un médecin, les habi­tants du bidonville, les Cimar­rons, ces descen­dants des esclaves noirs révoltés con­tre les « maîtres » européens.

Ce pre­mier roman de David Zuk­er­man porte un vrai souf­fle et c’est avec grand plaisir que l’on se plonge dans les aven­tures de ce jus­tici­er si par­ti­c­uli­er. Sa lec­ture, mélange de fan­tas­tique et de doc­u­men­taire, est un vrai dépayse­ment au milieu d’un décor col­oré et vivant. Une vraie réussite. 

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Valérie Chèze, juin 2021

La face nord du coeur, Dolores Redondo 

En août 2005, bien avant les crimes de la trilo­gie du Baztán du même auteur, Ama­ia Salazar, alors âgée de vingt-cinq ans et inspec­trice adjointe de la police forale de Navarre, par­ticipe à un cours d’échange pour les policiers d’Europol au FBI, aux États-Unis, don­né par Aloi­sius Dupree, chef de l’unité d’enquête. L’un des tests con­siste à étudi­er le cas réel d’un meur­tri­er en série appelé « le com­pos­i­teur », qui agit tou­jours lors de grandes cat­a­stro­phes naturelles attaquant des familles entières et suiv­ant une mise en scène presque liturgique. C’est ain­si qu’Amaia se retrou­ve à enquêter à la Nou­velle-Orléans, à la veille du pire oura­gan de son his­toire, pour ten­ter de devancer le meurtrier.

Dans ce roman au rythme effréné, nous en apprenons davan­tage sur les théories crim­inelles, la ges­tion des listes de sus­pects et l’importance de la vic­ti­molo­gie dans un événe­ment. L’intuition d’Amaia la con­duit à reli­er ce qu’elle voit et ce qu’elle ressent pour dévelop­per ses déduc­tions. Ce sont pré­cisé­ment ces qual­ités que ses supérieurs appré­cient et les raisons pour lesquelles ils lui don­nent carte blanche.

Quand l’ouragan Kat­ri­na frappe La Nou­velle-Orléans, toute la force ter­ri­ble, bru­tale et apoc­a­lyp­tique s’immisce dans les pages, tout comme quand nous suiv­ons Ama­ia dans les marais de la Louisiane à la pour­suite d’autres crim­inels dans une intrigue sec­ondaire, l’affaire Same­di, quand des filles ont dis­paru aux mains de trafi­quants d’êtres humains. Nous côtoyons les rit­uels, les tra­di­tions vau­dous et les mythes cajuns. Les fan­tômes dia­loguent avec les vivants et la mort est omniprésente.

Dans ce nou­veau roman l’histoire per­son­nelle de son héroïne est dévoilée plus en pro­fondeur. Quand sa tante Engrasi l’appelle d’Espagne pour lui annon­cer la mort de son père, Ama­ia revoit les fan­tômes de son enfance qui la con­fron­tent de nou­veau à ses sou­venirs, à la haine que lui vouait sa mère et à la lâcheté de son père. Le per­son­nage d’Amaia a une vraie épais­seur. Pour devenir forte comme elle est aujourd’hui, elle a dû sur­mon­ter son ter­ri­ble passé d’enfant mal­traitée et dom­inée par la peur, avec un prénom dont les deux orig­ines latines en dis­ent long :  aemelus (« rival ») et ama­tus (« aimé »).

La face nord du cœur n’est autre que l’ombre enfouie en cha­cun de nous. Reste à savoir com­ment la dompter et Ama­ia y parvient de façon magistrale.

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Valérie Chèze, juin 2021

J’ai hâte d’être à demain, San­drine Sénès

Voici un petit livre rem­pli d’humour et avec lequel on passe un bon moment !

San­drine est une céli­bataire qui vit avec son chat et qui a une folle envie d’aimer. Dans de courts chapitres, elle brosse sa vie d’une fille seule d’aujourd’hui. Elle ne croise que des amoureux. Des jeunes, des plus âgés, cer­tains la font rêver, d’autres pas. Et puis il y a Babar, le clochard du quarti­er, dont les com­pli­ments jour­naliers lui font du bien.

Elle brosse des por­traits pleins d’humour mais aus­si caus­tiques d’elle-même, des gens de son entourage, de cou­ples et d’autres céli­bataires. Elle ne veut plus être seule mais elle est exigeante. Et puis com­ment trou­ver l’amour quand on n’a plus le « sens de la fête ». Et elle se laisse aller à ses fan­tasmes en croisant tel ou tel dans la rue ou chez un commerçant.

Ma cita­tion préférée : « C’est une sur­prise, j’ai com­mandé un bal­ai Swif­fer pour ma femme, c’est un bal­ai mag­ique qui fait le tra­vail presque tout seul […] je crois que j’adorerais que quelqu’un cherche à me faire une sur­prise, même si c’est un bal­ai. »

Le pas­sage qui m’a fait de la peine : « Elle m’a envoyé un sms pour me dire qu’elle veut me présen­ter son nou­veau chéri […] qui est super drôle, intel­li­gent et atten­tion­né […]. J’ai refusé. Man­querait plus que je subisse le bon­heur des autres. »

L’auteure est scé­nar­iste et comé­di­enne et J’ai hâte d’être à demain, paru chez L’i­con­o­claste, est son deux­ième roman après Je regarde pass­er les chauves. En ter­mi­nant la lec­ture, on a envie de lui souhaiter deux choses : trou­ver l’âme sœur et nous le racon­ter dans un troisième livre. 

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Valérie Chèze, juin 2021

À la folie, Joy Sorman

La lec­ture de ce réc­it est une plongée ver­tig­ineuse dans l’univers de l’hôpital psy­chi­a­trique. Joy Sor­man a vécu en immer­sion pen­dant un an les mer­cre­dis dans deux étab­lisse­ments où elle a côtoyé aus­si bien les rési­dents que les soignants et il en résulte un témoignage pré­cis et quelque­fois dérangeant sur l’univers de la psy­chi­a­trie en France.

Face à tous ces êtres qui pour­raient cha­cun à leur tour être des per­son­nages de roman, nous sommes sur­pris par­fois, émus sou­vent et attristés tou­jours, car comme le dit si bien Joy Sor­man, « cette lutte […] ne s’éteint jamais, au bout d’un an comme de vingt, dans la dépres­sion la plus pro­fonde et la psy­chose la plus déréal­isante ».

Tous ces patients méri­tent qu’on s’attarde un moment sur leur exis­tence. Ils n’ont pas tou­jours été « fous » comme on le dis­ait il n’y a pas si longtemps. Ils sont atteints de schiz­o­phrénie, de dépres­sion, de bipo­lar­ité, de pho­bies divers­es, de trou­bles de la per­son­nal­ité, de trou­bles obses­sion­nels com­pul­sifs et chaque his­toire est sin­gulière. Youssef se croit être le sol­dat incon­nu, atteint de dépres­sion pro­fonde, Arthur affirme que « vous pou­vez me pro­pos­er ce que vous voulez, rien ne me fait plaisir, ne m’a jamais fait, ne me fera jamais », Esther vit dans une famille pathogène qui l’a isolée du monde où son seul refuge pour souf­fler reste les toi­lettes, Robert est atteint de psy­chose infantile…Quant aux soignants ils sont admirables de volon­té, de pro­fes­sion­nal­isme, d’endurance, d’empathie. Il y a Fab­rice, pas­sion­né de la schiz­o­phrénie, Léa une jeune interne, Barn­abé l’infirmier qui ne fait pas de dif­férence entre sa vie en dehors et sa vie au tra­vail (« je ne com­par­ti­mente pas pour me pro­téger de la dureté de la psy­chi­a­trie, […] que je sois dans le bus, chez moi, avec les patients, c’est un même mou­ve­ment, un même monde troué, une même vague ») mais aus­si des soignants découragés, qui ne peu­vent « plus les voir ». Heureuse­ment il reste des pas­sion­nés comme Adri­enne, ASH (Agent de Ser­vice Hos­pi­tal­ier), qui con­fie : « je ne les quit­terai jamais […], moi j’aime la merde, les laver, les touch­er, les touch­er surtout, leur caress­er le bras ».

Quand Joy Sor­man accom­pa­gne un groupe en sor­tie et qu’elle observe Asia, en admi­ra­tion devant des fars à paupière, on apprend que « le joli est ras­sur­ant pour les patients mais le beau, le sub­lime, peu­vent par­fois réveiller la souf­france, raviv­er des angoiss­es […] le joli récon­forte, le beau est anxyo­gène ». Com­ment est-ce pos­si­ble ? On ne l’aurait jamais imag­iné… Et quand elle nous mon­tre les patients qui atten­dent devant l’unique cab­ine télé­phonique on ne peut s’empêcher d’avoir les larmes aux yeux en lisant qu’il « y a ceux qui y sont autorisés mais n’ont per­son­ne à appel­er, ceux qui voudraient join­dre leur mère mais qui n’en ont pas le droit, ou leur père mais qui est mort… ».

Dans les temps d’avant les fous restaient des idiots dans leur vil­lage ; ce temps est révolu. Aujourd’hui tous ceux qui n’ont pas leur place ailleurs arrivent en psy­chi­a­trie. Chaque patholo­gie est prise en charge et pour­tant le con­stat est amer : les tâch­es admin­is­tra­tives sont de plus en plus lour­des et con­traig­nantes, il faut rem­plir nom­bre de deman­des pour fumer une cig­a­rette, sor­tir en ville ou même deman­der un lecteur DVD.

Joy Sor­man con­fie qu’elle aurait aimé « être plus dis­crète » et pour­tant juste­ment elle s’est effacée pour laiss­er place à l’observation des patients, des soignants, du décor. En des chapitres courts, elle ne laisse rien au hasard et scrute les ambiances, les sons, les couleurs, les pos­tures, qui nous immer­gent à notre tour dans cet univers si particulier.

À la folie est un très joli livre qui mérite qu’on le lise et le relise. 

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Valérie Chèze, juin 2021

Là où chantent les écreviss­es, Delia Owens

Ce livre nous trans­porte en Car­o­line du Nord, alter­nant deux épo­ques : 1969 avec une enquête de police suite à la décou­verte du cadavre d’un jeune-homme, Chase Andrews et 1952, le début de l’histoire de Kya, qui vit au milieu des marais avec sa famille. À l’âge de dix ans Kia est aban­don­née : sa mère part la pre­mière, quit­tant une vie qu’elle ne s’est pas choisie, ses frères et sœurs ensuite et enfin son père, alcoolique et vio­lent. Aucun d’eux ne se demande com­ment la ben­jamine va sub­sis­ter… Kya doit alors appren­dre à sur­vivre seule dans le marais qu’elle voit alors comme un refuge. « Il faudrait peut-être que j’aille jusqu’en ville pour me ren­dre aux autorités. Au moins, on me don­nerait à manger et on m’enverrait à l’école. […] Non je peux quand même pas aban­don­ner les mou­ettes, les goé­lands, le héron et la cabane. Le marais est ma seule famille ». Libre de toute con­trainte et sans édu­ca­tion, elle ne reste qu’un seul jour à l’école et grandit à l’écart de la petite ville de Barkley Cove, où elle va de temps en temps ven­dre des moules qu’elle pêche dans le marais et faire de menus achats de quoi tout juste se nour­rir. On la surnomme « La fille des marais ». Les habi­tants la trou­vent bizarre et lui prê­tent des pou­voirs malé­fiques. Il ne vient à l’idée de per­son­ne de venir en aide à cette enfant aban­don­née, à part Jump­ing et Mabel, un cou­ple qui l’aide à s’habiller et à manger. Sa ren­con­tre avec Tate, un jeune homme du vil­lage, va chang­er sa vie à jamais : il va lui appren­dre à lire et lui faire décou­vrir la sci­ence et la poésie. Puis il l’abandonne à son tour pour aller faire ses études. Se retrou­vant seule Kya va faire une mau­vaise ren­con­tre qui va la met­tre face à son destin. 

Là où chantent les écreviss­es est le pre­mier roman de Delia Owens. Orig­i­naire de Géorgie aux États-Unis et diplômée en zoolo­gie et biolo­gie, elle a vécu plus de vingt ans en Afrique et a pub­lié trois ouvrages con­sacrés à la nature et aux ani­maux, tous best-sell­ers. Dans ce livre mag­nifique­ment écrit, l’auteure racon­te une his­toire déchi­rante, véri­ta­ble ode à la nature et à la soli­tude. Kya sera une héroïne dif­fi­cile à oubli­er, tant son his­toire est sin­gulière. L’ensemble est très ciné­matographique : cette cabane déposée en plein marais au milieu des oiseaux pour­rait bien un jour attir­er l’œil des frères Cohen… Un con­seil : ne man­quez pas cette lecture ! 

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, mai 2021

Réc­its de la soif, Leslie Jamison

J’ai com­mencé la lec­ture de ce pavé de 500 pages sans grand entrain. En écrire aus­si long sur son alcoolisme m’a lais­sé songeuse. Et puis je me suis sou­v­enue que l’auteure avait par­ticipé à de nom­breux ate­liers d’écriture aux États-Unis et c’est un peu la mar­que des écrivains améri­cains, vouloir tout expli­quer, tout analyser, tout délay­er. Cepen­dant j’ai finale­ment appris des choses sur la dépen­dance à l’alcool et sur le traite­ment dif­férent des addictions.

Leslie Jami­son a pub­lié Réc­its de la soif. De la dépen­dance à la renais­sance en 2018 après des années de recherche et de tra­vail. Dès la fin de son ado­les­cence elle boit pour « se libér­er ». Elle devient aus­si anorex­ique, con­somme de la cocaïne et tra­verse des péri­odes dépres­sives. Mais c’est aus­si une étu­di­ante bril­lante qui passe par Har­vard et Yale puis écrit pour de pres­tigieuses rédac­tions comme notam­ment la New York Times Book Review. Même dans ses péri­odes les plus noires elle con­tin­ue de tra­vailler, d’écrire et de voy­ager. Elle se met à lire des poètes alcooliques morts et c’est en buvant qu’elle écrit son pre­mier livre, The gin clos­et – Le plac­ard à gin, non traduit – qui met en scène une héroïne alcoolique. Enfin, le jour où elle s’inscrit aux alcooliques anonymes, elle com­prend qu’elle peut s’autoriser à racon­ter sa pro­pre histoire.

Dans ce réc­it sincère qui va la con­duire vers la sobriété, Leslie Jami­son nous livre ses pen­sées les plus intimes, comme la « haine de soi », « la chose la plus dif­fi­cile à accepter » finale­ment. Elle alterne les réflex­ions per­son­nelles, les dia­logues avec les gens qui croisent sa vie et les témoignages d’écrivains atteints de la même addic­tion comme Ray­mond Carv­er, William Bur­roughs, David Fos­ter Wal­lace ou Jean Rys. Ses réflex­ions sur l’emprise de l’alcool peu­vent par­fois sur­pren­dre un lecteur sobre : « il buvait comme on était cen­sé boire ou comme buvaient les gens nor­male­ment con­sti­tués … il pre­nait une bière, une seule, avec un copain. […] Il était capa­ble de laiss­er un verre à moitié plein […] l’idée même de ne boire que la moitié d’un verre m’échappait totale­ment ».

De verre en verre, de crise en crise, un jour, en pleine ivresse, elle s’interroge dans son jour­nal intime : « est-ce que je suis alcoolique ? ». Puis elle explique qu’une envie com­pul­sive devient une patholo­gie quand « elle devient assez tyran­nique pour faire honte ». Le mot est lâché. Finale­ment, quand on prend con­science de la grav­ité du prob­lème, on com­mence à pou­voir (vouloir ?) le résoudre. Met­tre des mots sur des maux, nom­mer claire­ment les choses, c’est cer­taine­ment un grand pas vers la guérison.

Ce réc­it attire aus­si notre regard sur com­ment la société améri­caine traite les tox­i­co­manes : de façon dif­férente selon la couleur de peau, l’origine raciale ou sociale. Réc­its de la soif mérite qu’on s’y attarde car c’est un témoignage rare et riche sur l’alcoolisme.

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, mai 2021

Moi, Tama­ra Karsav­ina, Lyane Guillaume

Je suis une grande fan de Lyane Guil­laume, dont j’ai fait la con­nais­sance à Moscou et dont je pense avoir lu tous les romans, qui sont tou­jours mer­veilleuse­ment écrits et très doc­u­men­tés. Et son dernier livre est à la hau­teur de sa répu­ta­tion. Lyane retrace la vie de l’une des plus célèbres danseuses russe, Tama­ra Karsav­ina, sous forme de mémoires à la pre­mière per­son­ne. L’auteure a fait de la danse et cela se sent : elle s’appuie sur des recherch­es appro­fondies et sur sa con­nais­sance de la Russie et de l’art du ballet.

À tra­vers la vie de Tama­ra Karsav­ina, c’est toute une époque que nous revisi­tons. Un pan de l’histoire russe bien sûr avec la révo­lu­tion, l’exil, le des­tin trag­ique du frère de Tama­ra qui comme tant d’autres a cru qu’un retour au pays était pos­si­ble, mais aus­si européenne.

Née à Saint Péters­bourg en 1885 et for­mée à l’école impéri­ale de la danse, Tama­ra com­mence par se pro­duire au Mari­in­s­ki puis elle rejoint les Bal­lets Russ­es de Diaghilev avant de fuir la révo­lu­tion bolchévique en 1918. C’est L’oiseau de feu qui la fait con­naître ain­si que Parade qui provoque un immense scan­dale lors de la pre­mière. Rivale d’Anna Pavlo­va et muse de nom­breux artistes, « La Karsav­ina » tra­verse le vingtième siè­cle en côtoy­ant les plus grands : Stravin­s­ki, Noureev, Picas­so, Nijin­s­ki, Coco Chanel (c’est là qu’on apprend que le fla­con du Chanel numéro 5 serait la repro­duc­tion d’une flasque à vod­ka en hom­mage au grand-duc Dim­itri Pavlovitch, l’un des amants de la Grande Demoi­selle), Mar­got Fonteyn et la pein­tre Natalya Gontcharo­va. Tama­ra vit au Maroc, en Bul­gar­ie, en Hon­grie et à Lon­dres où elle meurt en 1978 à l’âge de 93 ans, après avoir con­tribué à la créa­tion de l’Académie royale de danse.

Ce livre est un très bel hom­mage au monde de la danse et à la cul­ture en général. Une biogra­phie bril­lante comme on aimerait en lire plus souvent. 

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, mai 2021

Les sept soeurs, Lucin­da Riley 

Sur les con­seils d’une amie, j’ai plongé avec délice dans le pre­mier tome de cette saga de sept livres et je ne l’ai pas lâché. La lec­ture est addic­tive, l’intrigue orig­i­nale et en plus – et ce n’est pas du luxe en ce moment – l’auteure nous fait voyager !

Voici le pitch : un mil­liar­daire énig­ma­tique a adop­té Maia d’Aplièse et ses sœurs aux qua­tre coins du monde. Toutes por­tent le nom d’une étoile com­posant la con­stel­la­tion des Pléi­ades, égale­ment appelée les Sept Sœurs, qui est la plus proche de la terre, à env­i­ron 440 années-lumière. À la mort de leur père, Pa Salt, elles se retrou­vent dans leur mag­nifique mai­son d’enfance sur les bor­ds du lac Léman et reçoivent cha­cune pour héritage un indice qui devrait les aider à percer le mys­tère de leurs origines.

Dans ce pre­mier tome, Maia part au Brésil et nous com­prenons très vite que Lucin­da Riley con­nait les lieux. Elle a d’ailleurs déclaré : « Je voy­age beau­coup pour pro­mou­voir mes livres, et ce sont les endroits que je vis­ite et les expéri­ences que j’y vis qui attisent mon envie d’écrire. Par exem­ple, je suis allée à Rio de Janeiro, au Brésil, pour pro­mou­voir La Mai­son de l’orchidée en 2011, et c’est là que j’ai ren­con­tré l’arrière-petite-fille d’Heitor da Sil­va Cos­ta, créa­teur de la stat­ue du Christ Rédemp­teur, qui domine la ville de Rio. Elle m’a racon­té l’histoire de la fab­ri­ca­tion des mains et de la tête de la stat­ue, dans le Paris des années 1920, et le mys­tère qui entoure l’identité de la femme qui a servi de mod­èle pour les longues mains élé­gantes. C’est ce qui a été ma source d’inspiration pour le pre­mier tome de la série Les Sept Sœurs ». Quand Maia va par­tir à la ren­con­tre de ses orig­ines, elle va voir sa vie bouleversée.

Dans les autres tomes nous décou­vrirons les orig­ines des sœurs de Maia mais égale­ment la per­son­nal­ité de leur mys­térieux père. L’auteure sème des indices avec « une intrigue cachée qui court tout au long de la série, comme un fil invis­i­ble » nous dit-elle.

Voici une série cap­ti­vante qui nous emmène loin. Tout ce dont nous avons besoin en ce moment ! 

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, avril 2021

Insta­gram­ma­ble, Éli­ette Abécassis 

Avec ce livre nous plon­geons dans l’univers de nos ados et c’est ver­tig­ineux ! Cette généra­tion, née dans les années 2000, a un télé­phone gref­fé au bout de ses bras, zappe d’une appli à l’autre craig­nant de man­quer un post et tombe très sou­vent dans la dépen­dance, la vio­lence et le culte de l’image sans s’en apercevoir.

Insta­gram, Face­book, Tik­tok, Snapchat n’ont plus de secret pour Sacha, Jade, Léo, Emma ou bien Solal. Ils suiv­ent les comptes des grands influ­enceurs, vivant leur vie par procu­ra­tion en les suiv­ant dans le monde entier à Ibiza, Tel-Aviv ou Mykonos, ou bien inon­dent les écrans de leurs sto­ries comme Jade qui fleurte avec les 750 000 abon­nés et ne sait plus où met­tre les cadeaux que les mar­ques lui envoient. Nous allons décou­vrir com­bi­en ils peu­vent être cru­els et com­ment aucun d’eux n’en sor­ti­ra indemne. Et dans le clan des adultes nous suiv­ons Ari­ane, la mère de Sacha, aus­si per­due de nous dans ce nou­veau monde alors qu’elle tra­vaille dans le digital !

L’auteur com­pare ces e‑relations à celle du roman Les liaisons dan­gereuses et c’est exacte­ment cela : des liaisons très dan­gereuses 2.0.

L’intrigue est très bien menée et la fin telle­ment bien qu’on serait bien ten­té de suiv­re l’exemple de l’héroïne ! Car avouons-le, nous aus­si suc­com­bons aux pièges des réseaux soci­aux et des bips de nos smart­phones ! Un livre à met­tre dans toutes les mains et surtout dans celles de nos jeunes ! 

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, avril 2021

L’île des âmes, Pier­gior­gio Pulixi

Une ren­con­tre avec un livre, c’est d’abord un regard et un touch­er. Cer­taines cou­ver­tures nous attirent tant elles sont jolies. Ce livre-là en fait par­tie. Non seule­ment la jaque­tte est mag­nifique mais elle est d’une douceur incroy­able, tout comme les 530 pages à l’intérieur, de vraies feuilles de bible. Et le con­tenu est à la hau­teur de l’emballage ! Une intrigue en béton servie par des per­son­nages tous plus attachants les uns que les autres.

Mara Rais et Eva Croce se retrou­vent mutées au départe­ment des crimes non élu­cidés de la police de Cagliari en Sar­daigne. Elles ne s’aiment pas et ne se font pas con­fi­ance alors qu’elles ont un point com­mun, le poids des fardeaux qu’elles trans­portent. Pour­tant leur duo va fonc­tion­ner. Mara l’impétueuse et Croce la per­spi­cace vont s’apprivoiser petit à petit et par­venir à tra­vailler ensemble.

Depuis plusieurs décen­nies l’île voit des jeunes filles dis­paraître dans des rit­uels sauvages et leurs corps ne sont pas réclamés. Des cold cas­es classés qui vont être rou­verts quand une nou­velle affaire survient, l’assassinat de Dolores Mur­gia. Les deux jeunes enquêtri­ces plon­gent alors dans un univers de malé­dic­tion et d’atrocités. « Sas ani­mas malas » sont réveil­lées. Pen­dant ce temps, dans les mon­tagnes de Barba­gia, une étrange famille de paysans sem­ble liée à ces dis­pari­tions. Nous plon­geons dans l’authentique et archaïque Sar­daigne, celles des mon­tagnes escarpées, des grottes cachées et de la civil­i­sa­tion nurag­ique : la déesse mère, les masques et les cultes ances­traux, les super­sti­tions, les sac­ri­fices et les tra­di­tions per­pé­tuées de généra­tion en génération.

Pier­gior­gio Pulixi, jeune auteur ancien libraire dont c’est le pre­mier roman traduit en français, nous emmène dans les décors mag­nifiques de son île natale pour notre plus grand bon­heur. L’île des âmes est une véri­ta­ble expéri­ence sen­sorielle. Les pages sont empreintes d’odeurs, de sons et de saveurs, grâce à la langue pré­cise de l’auteur qui incruste çà et là du dialecte sarde, illu­mi­nant le texte et don­nant de la musi­cal­ité à l’ensemble. Tan­tôt des descrip­tions rem­plies de poésie, tan­tôt des dia­logues qui claque­nt pour racon­ter cette his­toire som­bre, telle est la pat­te de Pier­gior­gio Pulixi qui se révèle un vrai tal­ent promet­teur. C’est une pre­mière enquête nous dit-on. Nous avons hâte de décou­vrir la deuxième.

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, avril 2021

Nor­mal peo­ple, Sal­ly Rooney

Con­nell et Mar­i­anne sont deux jeunes ados qui gran­dis­sent dans une petite ville d’Irlande. Con­nell est le garçon le plus pop­u­laire du lycée tan­dis que Mar­i­anne est soli­taire, pas très appré­ciée et « d’une laideur incon­testable ». Ils vien­nent de milieux soci­aux dif­férents – la mère de Con­nell fait des ménages dans la famille de Mar­i­anne — et pour­tant c’est ensem­ble qu’ils vivent leur pre­mière his­toire, his­toire qu’ils vont s’attacher à dis­simuler. Une his­toire qui oscille entre respect, ami­tié, amour et affec­tion pro­fonde. Des deux c’est Con­nell qui sem­ble douter le plus — les garçons sont paraît-il matures plus tard. Ils se sépar­ent, se retrou­vent, se sépar­ent de nou­veau sans s’être oubliés. Ils gran­dis­sent et la roue tourne. À la fac c’est Mar­i­anne qui est dev­enue pop­u­laire tan­dis que Con­nell sem­ble mal s’adapter et reste en retrait. Pour­tant un lien pro­fond les unit et ils sor­tiront gran­dis et unis de ces années d’ « errance », d’incompréhensions, de remords et d’actes manqués.

Ces per­son­nages nous les con­nais­sons très bien. Ils sont vous, ils sont moi. Ils nous ressem­blent et nous rap­pel­lent nos années lycée quand nous n’osions pas, quand nous n’assumions ni nos choix ni nos ami­tiés. Quand nous avions toutes les peines du monde à dire à l’autre ce que nous ressen­tions. Puis nous avons gran­di, nous avons muri et enfin pris nos chemins respectifs.

Sal­ly Rooney a beau­coup de tal­ent. Ses dia­logues son­nent par­ti­c­ulière­ment juste et quand Con­nell et Mar­i­anne sont face à nous, nous pour­rions presque nous sur­pren­dre à vouloir leur dire que tout ira bien, qu’un jour ils se retrou­veront, qu’un jour ils assumeront leurs choix. Car nous avons un petit peu d’avance sur eux et nous savons qu’il est pos­si­ble de vivre un jour comme des gens normaux. 

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, avril 2021

Vise la lune et au-delà, Mar­il­yse Trécourt

Cela fai­sait très longtemps que je n’avais pas lu de “roman développe­ment per­son­nel” et celui-ci abor­de un sujet pas­sion­nant : si nous pou­vions tout réalis­er sans effort, seri­ons-nous vrai­ment plus heureux ?

Estelle va bien­tôt avoir 40 ans et tout va bien pour elle en apparence. Pour­tant elle rêve d’une vie plus belle, d’un époux plus aimant, d’un fils plus tra­vailleur et d’un supérieur qui recon­naitrait enfin sa valeur. Une nuit, alors qu’elle est réveil­lée par les ron­fle­ments de son mari, elle allume son ordi­na­teur et tape « chang­er de vie » dans le moteur de recherche. Cela la mène vers un arti­cle d’après lequel il suf­fi­rait de visu­alis­er ce que l’on souhaite et de l’écrire. Il fait référence à la loi d’attraction : nous attirons tout ce qui nous arrive, en bien ou en mal. Sans y croire elle tape : « je souhaite avoir un mari beau, charmeur, atten­tion­né, comme Brad Pitt ». Et le lende­main matin, qui croyez-vous qu’elle trou­ve à ses côtés dans son lit ? Brad ! Elle décou­vre avec sur­prise qu’elle a souscrit à un pro­gramme de réal­i­sa­tion des rêves. L’expérience est ten­tante et Estelle la teste avec joie. Mais trou­vera-t-elle son bonheur ?

Comme son héroïne, Mar­il­yse Tré­court a un jour fait le vœu de chang­er de vie. Elle est aujourd’hui écrivain, nou­vel­liste, roman­cière, coach cer­ti­fiée en com­mu­ni­ca­tion édi­to­ri­ale et chroniqueuse lit­téraire pour Var Azur TV.

Si vous vous posez des ques­tions, si vous réfléchissez à de nou­velles ori­en­ta­tions pro­fes­sion­nelles, je vous con­seille cette lec­ture. C’est une belle his­toire et Mar­il­yse Tré­court vous invite en plus à tester les tech­niques évo­quées dans ce livre. Mais surtout elle vous con­vie à écouter votre intu­ition, cette petite musique si per­son­nelle qui vous ani­me, et à rêver votre vie avant de la vivre. Tout un programme ! 

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, mars 2021

Miar­ka, Antoine de Meaux

On con­nait l’histoire famil­iale de Simone Veil, née Simone Jacob, qu’elle a racon­tée dans Une vie mais on con­nait moins celle de sa sœur Denise.

Antoine de Meaux, romanci­er, réal­isa­teur et jour­nal­iste, l’a bien con­nue. Engagée dans la Résis­tance sous le surnom de Miar­ka. Il racon­te ici son engage­ment et cette tranche de vie admirable, alter­nant les faits extraits d’archives, les cor­re­spon­dances, les écrits de Denise et les car­nets de son père André Jacob.

La vie soudée et joyeuse de la famille Jacob à Nice est rapi­de­ment inter­rompue avec l’arrivée de la guerre. Les par­ents et trois de leurs enfants sont envoyés en Alle­magne tan­dis que Denise entre en résis­tance comme agent de liai­son. De trans­mis­sions d’informations en four­ni­tures de faux papiers elle est finale­ment arrêtée le 18 juin 1944. Tor­turée puis suc­ces­sive­ment envoyée à Ravens­brück puis à Mau­thausen, elle ne cède ni à la peur ni au décourage­ment et affronte les événe­ments avec un héroïsme extraordinaire.

La poésie la sauvera de la fatigue quand sur sa pail­lasse, elle lit dans son car­net de poésie : « “Le ciel est par-dessus le toit, si bleu, si calme.” Ça y est, tout est oublié, nous sommes ailleurs […] » Dans le bar­raque­ment cer­taines réci­tent des recettes quand d’autres énon­cent des menus entiers. Elles ont aus­si mon­té une chorale. On ne peut s’empêcher de songer à la phrase de Dos­toïevs­ki « L’art sauvera le monde ».

Bien plus tard, peu avant sa mort, quand elle est inter­viewée en com­pag­nie d’Anise Pos­tel-Vinay sur France Cul­ture, elle con­vient que « si c’était à refaire elle le referait ». Et si c’était cela le vrai courage : con­naître la pos­si­bil­ité d’une issue fatale et y aller quand même.

On ressort de ce roman lit­térale­ment son­né et admi­ratif d’une telle force d’âme. C’est un grand livre, nécessaire. 

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, mars 2021

Le cou­ple d’à côté, Shari Lapena

Un cou­ple part dîn­er chez des voisins mais en ren­trant le bébé a dis­paru, sans aucun bruit. Il faut dire qu’il l’avait lais­sé seul dans son berceau, la baby-sit­ter s’étant décom­mandée au dernier moment. Voici le pitch de ce thriller éton­nant, véri­ta­ble huis clos, qui révèlera de mul­ti­ples sur­pris­es au fil de la lecture.

Qui lais­serait son bébé seul ? Mais les voisins les prient de venir sans. Plutôt inhab­ituel comme demande. Anne la maman veut rester avec sa fille mais son mari insiste, pro­posant d’emporter le baby phone et d’aller véri­fi­er que tout va bien toutes les demi-heures.

On apprend qu’Anne est en pleine dépres­sion post par­tum et quelques flash-back dans son passé sèment le doute dans l’esprit de l’enquêteur et du nôtre : par­fois sujette à des black-out, elle en vient à douter d’elle-même.

Si nous décou­vrons l’identité de l’auteur de l’enlèvement à mi lec­ture, nous n’aurons le fin mot de l’histoire qu’au dénouement.

En un mot, c’est un bon polar très divertissant ! 

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, mars 2021

Tren­cadys, Car­o­line Deyns

Ce joli roman nous fait par­tir à la ren­con­tre de Niki de Saint Phalle, artiste fran­co-améri­caine. Née dans les années 30, elle fut tout d’abord man­nequin avant de se for­mer à l’art toute seule et de devenir plas­ti­ci­enne, pein­tre, sculp­trice et réal­isatrice de films. Ani­mée d’une soif de lib­erté, elle délais­sera ses enfants au prof­it de son art.

Car­o­line Deyns brosse son por­trait au moyen de chapitres courts tels une mosaïque et dans une langue mag­nifique. Mosaïque comme le parc Güell de Barcelone qui a inspiré Niki (le tren­cadis est juste­ment une mosaïque d’éclats de céramique et de verre de l’architecte cata­lan Antonin Gau­di) et qui l’a con­duite a délais­sé les lignes droites au prof­it des courbes et les ondu­la­tions. On con­nait ses nanas et son jardin des tarots en Toscane.

Par des frag­ments de textes — témoignages, faits, cita­tions ou encore les com­men­taires d’un psy­chi­a­tre ou d’enfants en classe de mater­nelle face à une œuvre de Niki — on entre petit à petit dans sa vie et on décou­vre l’événement qui a boulever­sé son enfance puis son pre­mier mariage, ses mater­nités, son séjour en hôpi­tal psychiatrique…

Niki a vécu une vraie vie éclatée, à l’image de ses créa­tions et la façon dont Car­o­line Deyns arrange ces frag­ments donne à cette biogra­phie qui n’en a pas la forme, le reflet de cette vie si particulière. 

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, mars 2021

La révo­lu­tion, la danse et moi, Alma Guillermoprieto

Quand j’ai décou­vert la très jolie cou­ver­ture de ce livre j’ai un temps cru revenir en Russie. Eh bien non, j’allais pren­dre la direc­tion de Cuba. Les pays com­mu­nistes ont tant de traits com­muns jusque dans les iconographies.

Alma Guiller­mo­pri­eto, d’origine mex­i­caine, racon­te son his­toire quand, suiv­ant des cours de danse con­tem­po­raine à New-York, on lui pro­pose un poste de pro­fesseure à La Havane. Réti­cente au départ, ce séjour de six mois va fonder sa vie.

Nous sommes dans les années 70 et nous vivons avec elle le Cuba de l’époque, entre restric­tions – il n’y avait même pas de miroir dans les salles de danse — et révo­lu­tion – elle suiv­ait ses élèves jusque dans les champs de cannes à sucre lors des jours de ser­vice oblig­a­toire. De danseuse elle devien­dra jour­nal­iste et ce livre relate son par­cours ini­ti­a­tique et son éveil politique.

Ren­tr­er dans l’Histoire par une his­toire par­ti­c­ulière, c’est tout l’intérêt de ce livre, édité chez Marchialy, une mai­son d’édition incon­nue de moi jusqu’alors. Une jolie découverte. 

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, mars 2021

L’ac­ci­dent de chas­se, David L. Carl­son — Lan­dis Blair

Ce roman graphique tiré de faits réels m’a con­quise ! Vêtu de dessins tout en noir et blanc tra­vail­lés, pré­cis, d’un graphisme expres­sif et d’un texte puis­sant, ce beau livre racon­te l’histoire de Char­lie Riz­zo qui vit avec Matt, son père aveu­gle, dans un Chica­go gan­gréné par la mafia, en 1959.

Véri­ta­ble hom­mage à la lit­téra­ture, nous plon­geons dans l’Enfer de Dante quand Char­lie Riz­zo risque d’être envoyé en prison et que son père lui révèle la vérité sur sa céc­ité, nulle­ment causée par un acci­dent de chasse.

Lan­dis Blair traduit par­faite­ment les traits d’ombre et de lumière dans ses dessins et David L. Carl­son, qui signe ici son pre­mier scé­nario de bande dess­inée, livre un superbe réc­it de par­don et de rédemp­tion, rela­tant la recon­struc­tion d’un homme brisé grâce à la littérature.

His­toire d’une chute puis d’une renais­sance, L’accident de chas­se est la belle sur­prise de cette année et il se dévore d’une traite sans mod­éra­tion. Je n’ai pas beau­coup de romans graphiques chez moi, mis à part Maus d’Art Spiegel­man et Les igno­rants d’Étienne Davodeau mais L’Accident de chas­se, lau­réat du prix ouest France, du quai des bulles 2020 et élu meilleur album 2021 au Fauve d’or d’An­goulême, va être le troisième d’une longue série. 

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, févri­er 2021

Apeirogon, Colum McCann

Un apeirogon est une fig­ure géométrique aux nom­bres infi­nis de côtés qui a inspiré la con­struc­tion com­plexe du dernier roman de Colum McCann. Il explore ici l’histoire de l’Israël et de la Pales­tine en mon­trant toutes les facettes de cette tragédie, don­nant la voix à deux hommes, l’un israélien, fils d’un rescapé de la Shoah et ancien sol­dat de la guerre du Kip­pour et l’autre pales­tinien, qui a con­nu la prison et qui a tout per­du. Tous les deux ont un point com­mun : ils ont per­du une fille. Alors qu’ils pour­raient se réfugi­er dans la haine ils choi­sis­sent d’œuvrer pour la paix dans l’association Com­bat­tants for peace et leur seule façon de sur­vivre est de par­courir la planète en racon­tant leur histoire.

L’israélien Rami Elhanan perd sa fille Smadar quand trois kamikazes pales­tiniens se font explos­er au cœur de Jérusalem. Le pales­tinien Bas­sam Aramin voit sa fille Abir tuée sur le chemin de l’é­cole dix ans plus tard, par un garde-fron­tière à Jérusalem-Est.

La con­struc­tion de ce roman est com­plexe, frag­men­tée en 1001 textes plus ou moins longs. Au début Colum McCann nous abreuve de réflex­ions philosophiques, géo­graphiques, religieuses et même arith­mé­tiques, non sans intérêt toute­fois, mais on n’est véri­ta­ble­ment entraîné dans l’histoire qu’à la page 243. Et cela valait le coup de s’accrocher.

Pour Rami Elhanan, c’est la détresse des Pales­tiniens, causée par l’État israélien, qui a con­duit à la mort de sa fille. Cha­cun fait face au cha­grin dif­férem­ment, tant les pères que les mères mais tous pensent pro­fondé­ment que « la seule vengeance con­siste à faire la paix » comme l’énonce le frère de l’une des dis­parues. C’est un grand livre, qui mérite qu’on l’apprivoise car sa lec­ture nous laisse un par­fum d’espérance.

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, févri­er 2021

His­toires de la nuit, Lau­rent Mauvignier

Prenez des ingré­di­ents tout prêts : un hameau de trois maisons dont seules deux sont habitées, un cou­ple et leur fille et leur voi­sine artiste, une fête d’anniversaire à pré­par­er et des incon­nus qui rôdent et vous obtien­drez le par­fait mélange pour la recette du plus savoureux des thrillers. On con­nais­sait Mau­vi­g­nier en auteur de romans d’initiation avec Autour du monde et Con­tin­uer mais le voici en auteur de roman noir et c’est jubilatoire !

On est lit­térale­ment saisi d’effroi, on tombe en empathie pour cer­tains per­son­nages et pour­tant on enchaine les longues phras­es de Mau­vi­g­nier qui décrit si bien chaque sen­ti­ment, chaque sen­sa­tion et les non-dits aus­si. Plus la ten­sion monte plus les phras­es s’allongent. Un très beau roman qui mar­quera cette année ! 

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, févri­er 2021

L’heure du dia­ble, Patrick Bauwen 

Mais quelle est donc cette fameuse « heure du dia­ble » ? Chris Kovak, médecin urgen­tiste devenu ago­ra­phobe, qui tra­vaille en télé­con­sul­ta­tion, est con­tac­té par un patient tout ce qu’il y a de plus mys­térieux qui va le con­duire vers ce fameux dia­ble qui attendait son heure. Décidé­ment, le Chien, per­son­nage énig­ma­tique, ne le laisse pas en paix. Il l’avait en effet croisé dans les deux pre­miers livres de la série, Le jour du chien et La nuit de l’ogre. Et Patrick Bauwen est très fort car il a réus­si à me cap­tiv­er, ce qui n’était pas gag­né d’avance puisque je n’ai pas lu les deux premiers.

Les événe­ments s’enchainent. Le corps d’une incon­nue, habil­lée en sor­cière, est retrou­vé sur une voie fer­rée et c’est Audrey Valen­ti, lieu­tenant de la brigade Évangile, spé­cial­iste des crimes du métro, qui s’en charge. De son côté, Novak va réus­sir à men­er son enquête en par­venant à vain­cre son ago­ra­pho­bie et ses démons et cela le rend pro­fondé­ment attachant. Et bien enten­du tout est lié et Novak et Valen­ti vont tra­vailler de conserve.

Tous les ingré­di­ents du polar sont là : des meurtres, du sus­pens, un verbe ryth­mé et dynamique, des retourne­ments de sit­u­a­tion, des dia­logues pleins de verve, des per­son­nages attachants, ou pas, et c’est en cela que ce polar frise le thriller. Et en plus nous nous instru­isons : con­nais­sez-vous le béhourd, ce sport de com­bat qui se pra­tique en tenue médiévale ?

Patrick Bauwen, une belle décou­verte et un auteur à suivre. 

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, jan­vi­er 2021

Vania, Vas­sia et la fille de Vas­sia, Macha Méril

Dans ce roman pas­sion­nant Macha Méril, elle-même fille d’aristocrates russ­es ayant fui la Révo­lu­tion de 1917, rend un bel hom­mage aux Cosaques par­tis s’exiler en France et nous fait décou­vrir un pan de l’Histoire bien mécon­nu. Nous retrou­vons Vania, Vas­sia et sa fille à l’aube de la sec­onde guerre mon­di­ale, en Cor­rèze, où ils vivent en com­mu­nauté dans un petit vil­lage, essayant de garder leurs tra­di­tions, tant ils sont nos­tal­giques de leur Russie natale. Quand la guerre éclate, se pose la ques­tion de se bat­tre con­tre Hitler ou bien de s’engager à ses côtés pour com­bat­tre Staline et libér­er la Russie du bolchévisme. C’est ce dernier choix que fera Vassia.

Mais c’est sa fille que nous suiv­ons plus pré­cisé­ment, Sonia, qui grâce à l’aide d’une famille aisée va pou­voir faire de bril­lantes études (Sci­ence-Po et l’ENA) et s’engager aux côtés de Pierre Mendès France. Nous tra­ver­sons la guerre, l’après-guerre, mai 68, l’élection de François Mit­terand en 1981 et la chute du mur de Berlin.

Macha Méril est à l’écrit comme dans la vie, une femme pas­sion­née et pas­sion­nante. J’ai refer­mé ce livre con­quise. Cor­rézi­enne de nais­sance et Russe de cœur après 7 ans d’expatriation à Moscou, je me dis que cette jolie saga ferait un bien joli film ! 

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, jan­vi­er 2021

Ce qu’il faut de nuit, Lau­rent Petitmangin 

Rarement pre­mier roman m’aura lais­sée si songeuse et boulever­sée. Il a reçu en sep­tem­bre dernier le prix lit­téraire Georges-Brassens ain­si que le prix Stanis­las du pre­mier roman.

Dans une écri­t­ure toute sim­ple, limpi­de, maîtrisée et tout en finesse, Lau­rent Petit­man­gin racon­te l’histoire d’un père qui élève seul ses deux fils. Nous les suiv­ons ado­les­cents, en devenir, puis jeunes adultes.

Ce cheminot lor­rain, colleur d’affiches et très engagé, va voir son fils aîné faire des choix dif­férents et pour­tant il l’aime tou­jours d’un amour incon­di­tion­nel : « C’était mon fils. Tout ce qui lui arrivait m’arrivait ».

Son réc­it, empreint de silences et de non-dits, nous prend aux tripes et on ne le lâche qu’à la dernière ligne, qui m’a lais­sée com­plète­ment émue.

Mêlant l’histoire per­son­nelle et le social, ce livre ébran­le nos con­vic­tions et c’est tant mieux ! C’est un bel hom­mage à tous les pères, tant cette his­toire est universelle.

Un nou­v­el auteur est né et nous atten­dons avec hâte son prochain roman 

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, jan­vi­er 2021

Le soufi, Marc Graciano 

« Et le gyrovague dit qu’à son éveil, il y avait un homme accroupi à quelques pas devant lui… » et la phrase s’étire jusqu’à la soix­ante et unième page, sans point, sans que j’aie à peine eu le temps de respir­er tant ce texte est envoû­tant ! On y côtoie l’étranger, le mer­veilleux et des mots rares.

On y croise deux per­son­nages, un moine errant (le gyrovague) et un petit homme dans un temps et un espace indéfi­ni. L’un va soign­er l’autre qui cache un secret sous sa robe. C’est ce que l’auteur décrit dans une langue pré­cise qui nous entraîne dans ses méan­dres en con­vo­quant tous les sens et nous hyp­no­tise tel un rit­uel chamanique. On sort de la lec­ture hale­tant et avec l’envie de relire ce texte à voix haute pour écouter encore et encore la scan­sion de ce mag­nifique conte.

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, jan­vi­er 2021

Aquar­i­um, David Vann 

Ce livre est un petit bijou. Paru en 2016 chez Gallmeis­ter, il est à la fois une plongée dans le monde aqua­tique et dans une his­toire famil­iale glaciale et douloureuse qui tourne au règle­ment de compte. Une petite fille de douze ans, Caitlin, vit avec sa maman dans la ban­lieue de Seat­tle. Tous les jours après l’école, pour échap­per à la gri­saille de sa vie quo­ti­di­enne, elle se rend à l’aquarium. Fascinée par le monde marin, elle y ren­con­tre un vieil homme et tous les deux se lient d’amitié.

Le qua­trième de cou­ver­ture évoque une noirceur éblouis­sante. Ce roman est un oxy­more à lui tout seul. Les chapitres s’alternent, moments hors du temps dans le fond des océans à la décou­verte de pois­sons joli­ment dess­inés sur les pages par @Christopher Rus­sell et scènes de vie famil­iale dont la vio­lence ne fait qu’aller crescen­do au fil des pages. Et pour­tant le par­don se pro­file, la tem­pête cesse et le calme revient ; mais quel voy­age ! L’un des meilleurs romans lus cette année !

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Valérie Chèze, décem­bre 2020

Fille, Camille Laurens 

« C’est une fille ». Lau­rence nait à Rouen à la fin des années 50. Son père est médecin, sa mère femme au foy­er et elle a une sœur plus âgée. Son père attendait un garçon et elle devra vivre avec ça. Tra­vers­er les années, la petite enfance, l’adolescence, l’âge adulte quand à son tour elle devient mère, en se délivrant du poids des mots pronon­cés et qui mar­que une vie, « C’est une fille… Oui oui, c’est bien aus­si ». Son édu­ca­tion lui mon­tre que la posi­tion d’une fille est inférieure à celle d’un garçon et ses expéri­ences vont lui per­me­t­tre de s’en affranchir.

Naître fille ce n’est pas naître garçon. Naître fille c’est pass­er par toute une série d’étapes, plus ou moins heureuses c’est selon, et Camille Lau­rens nous les racon­te d’une façon sub­tile et bril­lante. Naître fille, c’est d’abord hérit­er d’une femme qui a elle-même hérité d’une autre femme et puis c’est trans­met­tre, le jour où l’on donne nais­sance à une fille. Trans­met­tre ce que l’on a vécu dans sa chair. Trans­met­tre ses ques­tions, ses désirs, ses craintes, ses émois. Et dans trans­met­tre il y a hérit­er. Et une fille choisit de garder ou de rejeter cet héritage, en tout ou par­tie. Elle va trac­er son pro­pre chemin, y gag­nant sa liberté.

Camille Lau­rens, en nous mon­trant le des­tin d’une vie de fille pose en même temps la ques­tion de la trans­mis­sion des valeurs fémin­istes aux généra­tions suiv­antes. Lau­rence don­nera nais­sance à une fille et son édu­ca­tion sera dif­férente. Parce que la société française a évolué. Parce qu’elle-même a fait un long chem­ine­ment intérieur. Fille est finale­ment un roman d’apprentissage avec lequel on rit par­fois mais on pleure aus­si. À met­tre entre les mains de nos enfants, de nos filles bien sûr, mais surtout de nos garçons ! 

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Valérie Chèze, décem­bre 2020

His­toire du fils, Marie-Hélène Lafon 

André est né de père incon­nu et Gabrielle, sa mère, le con­fie à la garde de sa sœur Hélène et de sa famille. Voici le pitch de ce court roman de Marie-Hélène Lafon qu’on regrette qu’il ne soit pas beau­coup plus long, tant l’écriture est flu­ide, maîtrisée, pré­cise, par­fois poé­tique mais surtout qui traduit si bien les sen­ti­ments qui peu­vent tra­vers­er un être.

Elle nous emmène dans le temps et dans l’espace, en de nom­breux allers retours, à la ren­con­tre de deux familles, entre Chanterelle et Auril­lac dans le Can­tal, Figeac dans le Lot, Paris et vers la fin du roman, beau­coup plus loin. Elle nous racon­te les non-dits, les silences, les secrets et nous tra­ver­sons le siè­cle, sur les talons d’André qui veut com­pren­dre ce qu’on lui a caché, qui voudrait voir ce père qu’il n’a pas con­nu. Et ce père c’est Paul, qui ren­con­tre Gabrielle quand il n’est encore que pen­sion­naire, quand il traduit Vir­gile en classe de latin, ce vers des Bucol­iques qui le ramè­nent chez lui, à sa terre. Quant à André ce sont Les fables de La Fontaine qui le cal­ment quand il les récite par cœur, inlassablement.

Un très joli roman qui me donne envie de décou­vrir ses précé­dents ! Et je viens d’ap­pren­dre qu’il a obtenu le prix Renaudot.

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Valérie Chèze, décem­bre 2020

Le dis­cours, Fab­rice Caro

Adrien vient de se faire pla­quer par Sonia et lors d’un repas de famille, sa sœur et son futur beau-frère lui deman­dent de bien vouloir faire un dis­cours à leur mariage. Adrien est bien embêté, il n’a pas d’idée. Dans ce roman, drôle et enlevé, nous écou­tons ses pen­sées sur ses ten­ta­tives de regag­n­er le cœur de sa belle en même temps que l’attente d’une réponse à un sms qui n’arrive pas (« elle a lu mon mes­sage à 17h56 sans y répon­dre, qu’est-ce que vous me con­seillez de faire ? Vous croyez qu’elle pense encore à moi ? Ça vous est déjà arrivé ? ») et ses réflex­ions sur l’écriture de ce fameux discours.

Fab­rice Caro n’est autre que Fab­caro, l’auteur de la BD Zaï  Zaï Zaï Zaï. Nous nous sur­prenons à rire face à son humour cinglant, quand il évoque par exem­ple les cadeaux que sa sœur lui offre, invari­able­ment les mêmes, un voisin qui « fait con­stru­ire » et les dis­cus­sions sur le per­mafrost, la taxe d’habitation ou le chauffage au sol. Et en même temps ce roman est empreint d’une réelle mélan­col­ie. Celle d’un quar­an­te­naire pro­fondé­ment décalé, qui analyse son entourage avec cynisme sans se rebeller pour autant. J’ai un temps craint de ne jamais lire le dis­cours, à l’instar du din­er de con, parce que j’avais com­mencé la lec­ture pour cela et seule­ment cela finale­ment ! En le ter­mi­nant, on se dit qu’on a vrai­ment passé un bon moment et que ce roman aurait tout aus­si bien pu être une pièce de théâtre. 

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Valérie Chèze, novem­bre 2020

Les expats, Clé­men­tine Latron

Plus encore en ce moment nous avons besoin de rire et de bonne humeur ! Rire est une thérapie et rire sur soi l’est encore davantage !

À peine ren­trée de chez mes libraires préférés, j’avais lais­sé ce petit livre de Clé­men­tine Latron sur notre table de salon et j’ai enten­du notre fille de 16 ans rire à gorge déployée. Clé­men­tine n’a en effet pas son pareil pour cro­quer les expats en toutes sit­u­a­tions, dont cer­taines sem­bleront bien étranges à qui n’a jamais quit­té le sol hexagonal !

Mes derniers coups de coeur littéraires

Des moments cocass­es que nous avons tous vécus lors de notre vie à l’étranger : repér­er des Français de France et les éviter, expli­quer que nous ne sommes ni de Paris ni de Nice (à des Russ­es pour votre ser­vante), par­courir la ville en tous sens en quête de baguettes, de crois­sants, de choco­latines (de pains au choco­lat aus­si, je ne veux pas me met­tre cer­tains lecteurs à dos), se met­tre à aimer les matchs de foot (ça c’était durant la coupe du monde en Russie en 2018), avoir envie de manger une raclette en plein mois d’août lors d’un retour au pays, voir ses amis en vis­ite blêmir à la vue de notre liste de choses à nous rap­porter, tra­vailler tous les jours de mai pen­dant que nos amis de France enchaî­nent les ponts et les viaducs ! 

Mes derniers coups de coeur littéraires

Bref ce petit livre est un con­den­sé d’humour dans lequel Clé­men­tine nous racon­te son quo­ti­di­en d’expat. Illus­tra­trice, elle offi­cie sur Insta­gram @clementinelatron et sur le blog « Des­sine-moi un expat ». Elle col­la­bore égale­ment au mag­a­zine Cour­ri­er Inter­na­tion­al.

Mes derniers coups de coeur littéraires
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Valérie Chèze, novem­bre 2020

Elle voudrait des étoiles, des étin­celles et des papil­lons verts dans ses cheveux, Blan­dine Bergeret

Dans ce très beau roman au si joli titre, lumineux comme une parole de chan­son, Blan­dine Berg­eret nous entraîne à la ren­con­tre d’Al­ice. Cette jeune femme, mar­iée, mère de deux enfants et en attente d’un troisième, pour­rait être vous, pour­rait être moi.

Nous entrons peu à peu dans son quo­ti­di­en, dans des chapitres courts. Par­tir au tra­vail sous la pluie, pren­dre un RER bondé, être assail­lie sous les bis­es de ses col­lègues dès son arrivée au bureau (non mais quelle plaie), se voir offrir une pro­mo­tion sans aug­men­ta­tion (com­ment est-ce pos­si­ble). Blan­dine Berg­eret dépeint ces frag­ments de vie avec humour et un sens de l’ob­ser­va­tion par­ti­c­ulière­ment pré­cis et aiguisé.

Et puis un jour la vie d’Al­ice bas­cule. Si depuis quelque temps elle le pressen­tait, ce drame lui fait l’ef­fet d’un élec­tro­choc : elle n’est plus la “plus-que-par­faite”, “dis­crète, rangée, dévouée demoi­selle” que ses par­ents et son époux attendaient d’elle. Elle observe sa vie, son époux qui sem­ble vivre en par­al­lèle, vide de toute empathie et dans la non-com­mu­ni­ca­tion per­ma­nente. Que faire quand l’im­age que l’on affiche est si loin de soi ? Par­tir ? Il en faut du courage pour oser tout quit­ter et ris­quer de tout per­dre à vouloir tout gag­n­er. Alice a cette bravoure et mérite dou­ble­ment son statut d’héroïne. Et sous la plume tout en sen­si­bil­ité et en émo­tion de Blan­dine Berg­eret elle va à la ren­con­tre d’elle même.

Un très beau por­trait de femme à décou­vrir absol­u­ment et une auteure à suivre ! 

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Valérie Chèze, novem­bre 2020

Olga, Bern­hard Schlink

Dans un vil­lage du fin fond de l’Allemagne au XIXe siè­cle, Olga, une jeune orphe­line, se bat pour devenir enseignante quand elle ren­con­tre Her­bert qui, quand ses par­ents, rich­es indus­triels, refusent qu’il épouse Olga, par­ti­ra explor­er le monde et par­ticiper aux con­quêtes patri­o­tiques de l’époque, en Afrique tout d’abord puis en Arc­tique. Olga con­fie son his­toire à un jeune garçon dont elle est très proche, qui décou­vri­ra bien plus tard la vérité, et elle se réfugie dans la lec­ture et les souvenirs.

Ce roman, joli­ment écrit, est l’histoire d’un amour inas­sou­vi con­fron­té à l’Histoire, avec l’arrivée de la pre­mière guerre mon­di­ale puis de la sec­onde. Nous sommes émus par le des­tin de cette femme qui sera prise de fureur pour cet homme qu’elle ne rever­ra jamais car il a préféré vivre ses rêves nation­al­istes. Olga « esti­mait que c’était avec Bis­mar­ck que le funeste mal­heur avait com­mencé. Depuis qu’il avait assis l’Allemagne sur un cheval trop grand pour qu’elle pût le chevauch­er, les Alle­mands avaient tout voulu trop grand ». Bern­hard Schlink relate cette his­toire dans une jolie langue, flu­ide et sim­ple dont nous tombons sous le charme. Le seul bémol peut-être est le regret qu’il ne soit pas davan­tage doc­u­men­té con­cer­nant ces expédi­tions de l’histoire alle­mande, sou­vent mécon­nues. J’ai eu envie d’enchaîner par la lec­ture de son roman précé­dent, Le liseur, paru en 1995, dont je vous livre la chronique ici.


Le liseur, Bern­hard Schlink


Je suis plus mit­igée. C’est évidem­ment très bien écrit mais le sujet est telle­ment lourd : cul­pa­bil­ité, jus­tice et rédemp­tion peut-on lire sur la qua­trième de cou­ver­ture. Telle­ment pas les sujets sur lesquels j’avais envie de réfléchir en cette fin du mois d’août 2020…Mickaël vit dans une ville moyenne d’Allemagne de l’ouest et, à l’âge de quinze ans, en 1954, il ren­con­tre Han­na, une jeune femme de vingt ans son aînée et il devient son amant. Il la rejoint chaque jour pen­dant six mois, lui faisant la lec­ture à haute voix. Puis Han­na dis­parait subite­ment. Il entre­prend des études de droit puis il la retrou­vera sept ans plus tard, sur le banc des accusées lors d’un procès de cinq crim­inelles. Dans l’incapacité de se défendre elle est con­damnée à la per­pé­tu­ité. Mick­aël va décou­vrir son secret, ce qui l’aidera à la comprendre.

Ce livre est intéres­sant dans le sens où il évoque la rela­tion des Alle­mands nés après la guerre avec leurs par­ents coupables ou com­plices de crimes. Il traite du dilemme de con­damn­er ces actions tout en main­tenant un lien avec la généra­tion précé­dente. Un livre à lire en tout cas !

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Valérie Chèze, novem­bre 2020

Chavir­er, Lola Lafon 

Décidé­ment Lola Lafon est inspirée par les jeunes filles au seuil de l’adolescence. Dans Mer­cy, Mary, Pat­ty, elle racon­tait le des­tin de Patri­cia Hearst, petite-fille du célèbre mag­nat de la presse William Ran­dolph Hearst, enlevée con­tre rançon par un grou­pus­cule révo­lu­tion­naire. Avec La petite com­mu­niste qui ne souri­ait jamais elle nous con­tait l’histoire de la célèbre gym­naste Nadia Comaneci.

Dans Chavir­er nous décou­vrons Cléo, âgée de 13 ans en 1984. Elle vit en ban­lieue parisi­enne et un jour la mys­térieuse fon­da­tion Galatée lui pro­pose une bourse pour réalis­er son rêve le plus cher : devenir danseuse de mod­ern jazz. Cela lui per­me­t­trait enfin de quit­ter sa ban­lieue grise pour étudi­er à new-York et vivre dans la lumière.

Nous com­prenons très vite que c’est un piège. Et Lola Lafon décrit par­faite­ment les mécan­ismes huilés dont usent les pré­da­teurs : met­tre en con­fi­ance les jeunes filles en leur faisant miroi­ter des vies de rêves et en leur faisant des cadeaux, endormir la vig­i­lance de leurs par­ents. Cléo se laisse piéger et pour­tant, quand elle com­prend ce que les hommes des « déje­uners »  atten­dent, elle est mal­gré tout prise dans leurs filets et devient mal­gré elle une rabat­teuse, entrainant d’autres jeunes filles vers les mains de ces per­vers pédophiles. Ce qui est ter­ri­ble, et c’est là que réside la per­ver­sité des pré­da­teurs, c’est qu’elle ne se con­sid­ér­era jamais comme une vic­time mais comme la seule coupable.

Dev­enue danseuse de var­iété pop­u­laire sur les plateaux de Michel Druck­er (l’auteur décrit mag­nifique­ment les couliss­es de la vie de ces tra­vailleurs invis­i­bles), son passé la rat­trape en 2019 quand un fichi­er de pho­tos est retrou­vé sur Inter­net et que la police lance un appel à témoins pour retrou­ver les vic­times. Cléo va alors devoir affron­ter son passé.

Ce roman poignant, qui est tra­ver­sé par une rage à l’égard de tels mon­stres, abor­de de nom­breux sujets : la cul­pa­bil­ité et le par­don mais aus­si l’antisémitisme, le racisme et la vio­lence en milieu pro­fes­sion­nel. Pour­tant Lola Lafon décrit tout cela dans une langue très sub­tile ; cer­tains mots ne sont jamais pronon­cés et c’est toute la force de son écri­t­ure. Ce très beau por­trait de femme qui trav­es­tit la réal­ité pour s’en sor­tir est l’un des romans incon­tourn­ables de cette ren­trée littéraire. 

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Valérie Chèze, octo­bre 2020

La con­fi­ance en soi, une philoso­phie, Charles Pépin

Juin 2020, un ami bien­veil­lant m’offre un petit livre rouge et écrit dans sa dédi­cace : « Ce livre saura te don­ner l’envie et “Le temps d’écrire ” ». Son titre me par­le : La con­fi­ance en soi, une philoso­phie. Faudrait-il donc être philosophe pour avoir con­fi­ance en soi ou bien devient-on philosophe en gag­nant en con­fi­ance ? En tout cas, je le com­mence et je le lâche plus. Mon ami avait vu juste, sa lec­ture va con­firmer mes choix du moment !

Charles Pépin, agrégé de philoso­phie, diplômé de Sci­ence Po Paris et d’HEC, enseigne la philoso­phie. Et il doit être drôle­ment pas­sion­nant en classe ! En prenant l’exemple d’artistes, de sportifs ou même d’anonymes, il mon­tre qu’ « on ne naît pas con­fi­ant, on le devient » et que la con­fi­ance en soi « est tou­jours une con­quête, patiente, dif­fi­cile ». Je com­prends mieux pourquoi j’ai dû atten­dre l’aube de la cinquan­taine pour enfin oser me lancer vers ce qui me tenait le plus à cœur ! Il se réfère à Aris­tote pour qui « nous nais­sons inachevés ». Et plus loin je lis que « la con­fi­ance en soi vient d’abord des autres » puis qu’elle est « d’abord une con­fi­ance en l’autre ». Miroir mon beau miroir arrê­tons de focalis­er notre atten­tion sur nous-même, nos failles, nos errances et regar­dons plutôt l’autre, notre con­joint, nos enfants et la con­fi­ance vien­dra. Le philosophe, citant de nou­veau Aris­tote, nous rap­pelle qu’un ami c’est « quelqu’un qui nous rend meilleur », « qu’à son con­tact nous nous sen­tons bien, nous pro­gres­sons, nous devenons plus intel­li­gent ou plus sen­si­bles, nous nous ouvrons à des dimen­sions du monde ou de nous-même, que nous ne con­nais­sions pas » et il con­clut le chapitre par ces mots : « la con­fi­ance en soi est d’abord une his­toire d’amour et d’amitié ». Ce ne serait donc que cela ?

L’exemple de Ser­e­na William mon­tre que c’est la com­pé­tence qui mène à la con­fi­ance mais que cette com­pé­tence vient d’un entraîne­ment inten­sif. Charles Pépin écrit que les « élèves qui s’entraînent la peur au ven­tre […] ne réus­siront jamais à se faire totale­ment con­fi­ance ». Par con­tre, ceux qui « s’entraînent dans un esprit de décou­verte, moins sco­laire­ment, […] n’ont pas l’obsession de la pré­pa­ra­tion par­faite mais ont envie de ten­ter des choses, de relever des défis, […] ne cherchent pas à se ras­sur­er à tout prix, […] se tour­nent vers la pra­tique en prenant du plaisir, en étant créat­ifs » et de ce fait gag­nent nat­uelle­ment en confiance.

Il pose aus­si la ques­tion du choix et nous apprend que « décider c’est trou­ver la force de s’engager dans l’incertitude, réus­sir à y aller dans le doute, mal­gré le doute. […] Choisir c’est se repos­er sur des critères rationnels pour armer le bras de son action. Décider c’est com­penser l’insuffisance de ces critères par l’usage de sa lib­erté. Choisir, c’est savoir avant d’agir. Décider, c’est agir avant de savoir ». Tout est dit. Des doutes nous en avons, tous, tout le temps, surtout cette année très étrange et pleine d’incertitudes et pour­tant il faut avancer.

Un très joli livre à offrir, et par­ti­c­ulière­ment à nos jeunes ! 

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, octo­bre 2020

Entre fauves, Col­in Niel

Col­in Niel a une solide for­ma­tion dans le domaine de l’agronomie et de la bio­di­ver­sité et cela se sent dans ce roman. Il est ingénieur agronome, ingénieur du génie rur­al et des eaux et forêts, diplômé d’études appro­fondies en biolo­gie de l’évolution et écolo­gie et il a tra­vail­lé dans la préser­va­tion de la biodiversité. 

Après avoir pub­lié Seules les bêtes en 2017, qui plongeait dans la soli­tude du monde rur­al, avec Entre fauves nous tombons dans l’univers de la chas­se, des ours et des grands fauves et nous voy­a­geons entre le désert de Nami­bie et les val­lées des Pyrénées. 

Mar­tin est garde au parc nation­al des Pyrénées et sur les traces de Can­neli­to, le dernier ours du coin, fils de Can­nelle, abattue par un chas­seur. « La mort de Can­nelle, je la por­tais encore en moi… c’est à ce moment-là, aus­si, que je m’étais mis à les détester autant, les chas­seurs. Qu’ils soient tueurs d’ours ou de lion. » En effet Mar­tin lutte con­tre l’instinct de chas­se, qui selon lui décime les espèces. « […] la vitesse à laque­lle, aujourd’hui, on est capa­ble de faire dis­paraitre ce qui nous entoure. Pour ça c’est cer­tain on est imbat­ta­bles : deux cents espèces de vertébrés éteintes en moins d’un siè­cle, aucun ani­mal ne peut se van­ter d’un tel record ». Et quand il tombe sur une pho­to, postée sur Inter­net, mon­trant une jeune femme devant la dépouille d’un lion, son sang ne fait qu’un tour : « elle ne posait pas, … ne souri­ait pas… cette pho­to c’était un fla­grant délit de meurtre ». Il part alors à sa recherche. Nous par­tons alors tam­bour bat­tant dans une véri­ta­ble chas­se à l’homme, avec le réc­it en par­al­lèle de la chas­se au lion menée par la jeune fille quelques semaines auparavant.

Dans ce thriller hale­tant, Col­in Niel nous fait égale­ment tour à tour écouter les voix des pas­sion­nés de la chas­se aux fauves, comme Apolline, pour qui « l’arc c’est la vraie chas­se, […]. Celle de nos ancêtres. », celle des autochtones qui voient leurs trou­peaux décimés et celle de Mar­tin, chas­seur de chas­seurs. Ce qui mon­tre finale­ment que l’instinct de la chas­se est niché en chaque être humain, même si les mobiles divergent. 

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Valérie Chèze, octo­bre 2020

Faiseurs d’histoires, Dina Nayeri

Dans son deux­ième roman*, Dina Nay­eri, née en 1979 l’année de la révo­lu­tion irani­enne, racon­te la grande his­toire de sa vie et de celle de réfugiés croisés sur sa route.

En cinq actes, (la fuite, le camp, l’asile, l’assimilation et le rap­a­triement cul­turel) elle relate com­ment sa mère, médecin con­ver­tie au chris­tian­isme et men­acée de mort, doit fuir le pays emmenant avec elle Dina et son petit frère. Elle qui a tou­jours eu des racines vit soudain une aven­ture et, per­due dans un pays incon­nu, perd toute attache. « J’étais obnu­bilée par l’idée de retrou­ver un chez-moi, de met­tre un terme à cette péri­ode d’errance, de pren­dre racine. » Dans la clan­des­tinité à Dubaï puis en Ital­ie, les États-Unis acceptent leur demande d’asile et ils obti­en­nent la nation­al­ité améri­caine. Dina Nay­eri fait de bril­lantes études, à Prince­ton et à Harvard.

Pour com­pren­dre son passé, elle va à la ren­con­tre de réfugiés, leur ren­dant vis­ite dans les camps, dans des com­mu­nautés de sans-papiers. « Je suis venue parce que le monde est en train de tourn­er le dos aux réfugiés. » Ces hommes et ces femmes ont été jetés de force sur la route et une fois le laborieux voy­age, auquel nom­breux ne sur­vivent pas, ils doivent racon­ter encore et encore leur his­toire. Dina s’offusque qu’on puisse penser qu’ils sont venus chercher une vie meilleure. « Ma vie en Iran était un con­te de fée » dit-elle et depuis que la guerre d’Irak est ter­minée, les Iraniens d’Iran vivent une vie de réfugiés, exilés dans leur pro­pre pays.

Nous ren­con­trons Dar­ius, le tailleur à qui on dit « quitte l’Iran ou tu mour­ras », Asghar, un Afghan qui doit s’enfuir plusieurs fois, Hamid dont le corps n’est plus que souf­frances, Kaweh, un jeune mil­i­tant kurde, qui à force de tra­vail et de volon­té devien­dra l’une des avo­cats en droit d’asile les plus bril­lants de Lon­dres (« Je serai anglais, alors, […] comme c’était récon­for­t­ant, de savoir enfin en qui il s’était réin­car­né, d’entrevoir la ver­sion de lui-même qui l’attendait au bout du chemin »),  Kam­biz, au des­tin trag­ique (« Je reste coincé à la fron­tière ténue entre le passé et l’avenir, à atten­dre la folie »).

Dans ce réc­it émou­vant et très bien écrit, Dina Nay­eri nous apprend qu’il ne suf­fit pas de racon­ter son his­toire pour être cru par les ser­vices de l’immigration mais qu’il faut la racon­ter « à la manière anglaise, hol­landaise ou améri­caine. Les Améri­cains aiment les drames, les Hol­landais veu­lent des faits, les Anglais se basent sur les précé­dents ». C’est cette dif­férence inter­cul­turelle qui vau­dra à Kam­biz de per­dre la vie. « La tra­di­tion nar­ra­tive irani­enne ne cor­re­spond à aucun de ces critères. […] Dès que vous vous met­tez à philoso­pher vous perdez votre audi­toire occi­den­tal. […] Les réfugiés passeront le reste de leur vie à lut­ter pour qu’on les croie. Pas parce qu’ils mentent mais parce qu’on les force à adapter leur réal­ité à une con­cep­tion étriquée de la vérité ». Les fonc­tion­naires guet­tent les inco­hérences alors que les sou­venirs sont très sou­vent altérés à force d’être racon­tés encore et encore.

Mer­veilleux hom­mage à sa mère et à tous les réfugiés du monde entier, ce livre est un plaidoy­er pour redonner de la dig­nité aux réfugiés. Les camps « sont un enfer sur terre. Nous devons mieux faire ». Pour­tant l’espoir demeure. Dans les Isobox, les femmes ont recon­sti­tué des intérieurs iraniens et autour d’un tapis usé, elles boivent du thé en dégus­tant des gâteaux au cit­ron recou­verts de glaçage. Mal­gré les épreuves, la vie continue.


*Après Une pincée de terre et de mer, paru chez Cal­mann-Lévy en 2013 

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, sep­tem­bre 2020

Bet­ty, Tiffany McDaniel 

Dans ce mag­nifique roman, pein­ture d’une Amérique pro­fonde des années 50, 60 et début 70, l’auteur relate la vie de sa mère, Bet­ty, et de ses onze frères et sœurs, enfants d’une femme insai­siss­able et d’un père chero­kee, dans les Appalach­es de l’Ohio.

Ce père sage, qui la surnomme la Petite Indi­enne, cul­tive les plantes (« je suis le puis­sant roi du jardin ») et fab­rique son pro­pre alcool de con­tre­bande. Mais surtout il racon­te des his­toires, qui berceront toute l’enfance de Bet­ty et lui insuf­fleront de la magie. Quand petite, elle refuse de revenir à l’école, vic­time du racisme, non seule­ment des autres enfants mais aus­si de la maîtresse (« le mélange des gênes de ton père avec ceux de ta mère n’est pas naturel »), son père la ramèn­era en lui dis­ant, « tu ne sais pas quelle chance tu as de pou­voir aller à l’école », « si tu ne vas pas à l’école Bet­ty c’est eux qui gag­nent. Ils gag­nent cette guerre les doigts dans le nez, parce qu’il leur suf­fit de te pouss­er pour te faire tomber ». Ce père lui donne con­fi­ance, la qual­i­fi­ant de « princesse chero­kee ».

Quant à sa mère, on la devine au fil des pages, frag­ile mais aimante mal­gré tout. Bet­ty se demande, « au cas où [sa] mère et [elle] [auraient] gran­di ensem­ble comme deux enfants du même âge, si [elles] [auraient] été amies ». Puis il y a tous ses frères et sœurs, cha­cun avec leurs forces et leurs faiblesses.

Petit à petit, dans une écri­t­ure légère et poé­tique comme une danse, les secrets de famille les plus som­bres sont mis au jour. Pour les affron­ter Bet­ty se réfugie dans l’écriture, enfouis­sant ses pages sous terre jour après jour. C’est un très beau livre dont les thèmes, tou­jours actuels, tra­versent les épo­ques et les continents. 

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Valérie Chèze, sep­tem­bre 2020

Ensem­ble, on aboie en silence de Gringe

À la scène Gringe est rappeur et acteur. Il fait par­tie du groupe Casseurs Flowters avec Orel­san, il a joué son pro­pre rôle dans le film Com­ment c’est loin et dans le short­com humoris­tique de Canal+ Blo­qués.

À la ville il est Guil­laume Tran­chant, frère aîné de Thibault. Les deux frères ont des per­son­nal­ités totale­ment con­traires (« nos par­ents ont mis au monde la par­faite antithèse ») et dans ce réc­it Guil­laume fait une véri­ta­ble déc­la­ra­tion d’amour à son frère. Il s’adresse directe­ment à lui, lui don­nant de temps en temps la parole dans des chapitres en italique. Guil­laume rep­longe dans leur enfance et tente une analyse, retraçant la genèse de l’événement qui va boule­vers­er la vie de leur famille, la schiz­o­phrène chronique de Thibault, que l’on croy­ait une dépres­sion au départ. 

Si au début le grand frère pro­tège le petit, il ne sera finale­ment pas « un fran­gin exem­plaire ». « La vérité c’est que j’étais agité ». « Qui pou­vait te pro­téger de moi ? » Plus tard Guil­laume souf­frira lui aus­si de trou­bles, de ce que l’on nomme une amnésie dis­so­cia­tive (il repousse dans une « boite noire » tout évène­ment qui pour­rait lui être pénible). Thibault quant à lui ne cédera jamais et à aucun moment on ne sent chez lui un quel­conque ressen­ti­ment à l’égard de son grand frère. Il écrit sim­ple­ment : « Je suis fou. Je n’ai pas le droit à la lib­erté. J’ai le droit au par­don », comme si cet état était sim­ple­ment factuel et sans grave con­séquence. Guil­laume par con­tre se sent coupable et se demande à quel moment il a man­qué de vig­i­lance. Il va même jusqu’à écrire : « je suis le grand frère que je ne souhaite à per­son­ne ».

Guil­laume signe là un grand livre et dans une écri­t­ure sim­ple mais effi­cace, il se met à nu et mène une vraie thérapie. Il pose de vraies ques­tions : com­ment par­venir à s’aimer quand on est atteint de trou­bles psy­chologiques ? Com­ment garder une estime de soi quand on sort des rails ? 

On ter­mine la lec­ture de ce livre gran­di. Les deux frères nous don­nent une vraie leçon de fra­ter­nité. Mal­gré ce qu’ils ont tra­ver­sé et ce qu’ils tra­versent encore, ils se don­nent régulière­ment ren­dez-vous pour par­tir en voy­age, faisant « de l’instant présent le but ultime de la vie ».

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Valérie Chèze, sep­tem­bre 2020

Buveurs de vent — Franck Bouysse

En 2014, je décou­vre Grossir le ciel, alors que Franck Bouysse écrit depuis déjà dix ans et depuis je lis tous ses livres. Je suis con­quise par son écri­t­ure poé­tique, pré­cise et par ses his­toires aux par­fums de polars. L’an dernier il nous avait cap­tivés avec Né d’aucune femme et cette année il ne nous déçoit pas : Buveurs de vent est un très grand cru ! Enfin une bonne nou­velle en cette année 2020 !

Ce livre je l’ai lu d’une traite, hap­pée par le vent de lib­erté que les per­son­nages fai­saient souf­fler dans les pages. Une mul­ti­tude de per­son­nages. Tout d’abord qua­tre frères et sœur. Matthieu qui se réfugie dans les forêts, Marc qui s’échappe dans les livres, Luc qui par­le aux ani­maux et Mabel, belle et insoumise. Tous vivent au Gour Noir, une val­lée de Xain­trie, ce beau coin de Cor­rèze aux con­fins du Can­tal. Tous tra­vail­lent comme leur père et leur grand-père avant eux au bar­rage et aux car­rières, dirigés d’une main de fer par Joyce, un homme qui a même don­né son nom aux rues du vil­lage. Joyce qui ne choisit pas sa femme mais qui la prend, dans une scène digne d’un épisode de la série Peaky Blind­ers. Nous ren­con­trons aus­si Dou­ble, Snake et Lynch, des petites frappes ain­si que Gob­bo, un marin au long cours échoué dans cette val­lée après une décep­tion amoureuse, là-bas loin dans les îles.

Mabel finit par être chas­sée de la mai­son par leur mère, Martha, obsédée par ses lec­tures quo­ti­di­ennes de la Bible. On com­prend que Mabel se serait enfuie de toute façon. « Son des­tin, elle avait choisi de se le fab­ri­quer seule, à sa mesure, quitte à y laiss­er quelques-unes de ses jolies plumes. Elle avait choisi la lib­erté ». La lib­erté, c’est ce à quoi tous les per­son­nages de ce roman aspirent. Sor­tir de leur des­tin qui sem­ble tout tracé, englué dans cette val­lée dont on ne s’échappe pas.

Dans tous les romans de Franck Bouysse, on com­prend au détour d’une page que la descente vers le dénoue­ment va se faire inex­orable et on attend. Et comme tou­jours on tombe sous le charme de ses si jolies phras­es. Je ne peux m’empêcher de citer celle-ci, qui inau­gure la dernière par­tie du roman. « On s’embrasse, on accli­mate, on déraisonne, on rac­com­mode, on s’accommode, on marchande, on saisit, on repousse, on ment, on fait ce que l’on peut, et on finit par croire que l’on peut. On veut faire croire aux hommes que le temps s’écoule d’un point à un autre, de la nais­sance à la mort. Ce n’est pas vrai. Le temps est un tour­bil­lon dans lequel on entre, sans vrai­ment s’éloigner du cœur qu’est l’enfance, et quand les illu­sions dis­parais­sent, que les mus­cles vien­nent à faib­lir, que les os se frag­ilisent, il n’y a plus de rai­son de ne pas se laiss­er emporter en ce lieu où les sou­venirs appa­rais­sent comme les ombres portées d’une réal­ité évanouie, car seules les ombres nous guident sur cette terre ». Tout est dit. Je pense à Danser les ombres de Lau­rent Gaudé, qui lui aus­si était une mag­nifique ode à la fraternité.

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Valérie Chèze, sep­tem­bre 2020

L’autre moitié de soi — Brit Bennett

En ce mois de juil­let 2020, quand je com­mence à lire les pre­mières lignes de ce nou­veau roman de Brit Ben­nett (Le cœur bat­tant de nos mères, 2017 et Je ne sais pas quoi faire des gen­tils blancs, 2018, tous les deux égale­ment aux Édi­tions Autrement), je me dis que son œuvre est d’une cuisante actualité. 

Nous sommes en 1968 en Louisiane, dans la ville de Mal­lard, qui ne fig­ur­era bien­tôt plus sous ce nom sur une carte. Cette ville a été fondée en 1848 par Alphonse Decuir, un affranchi qui voulait con­stru­ire une ville pour des hommes qui, comme lui, ne seraient jamais accep­tés en tant que blancs mais refuseraient d’être assim­ilés aux noirs. « Il imag­i­nait les enfants de ses enfants, tou­jours plus clairs, comme une tasse de café qu’on diluerait peu à peu avec du lait. Un nègre se rap­prochant de la per­fec­tion, chaque généra­tion plus claire que la précé­dente ». Et depuis près d’un siè­cle les habi­tants enchaî­nent les mariages métis­sés pour éclair­cir la couleur de leur peau.

Le 14 août 1954, peu après la désé­gré­ga­tion, les jumelles Desiree et Stel­la Vignes dis­parais­sent et s’enfuient à La Nou­velle Orléans. C’est l’idée de Desiree, qui arrache Stel­la à ses racines. Mais c’est elle qui va souf­frir le plus finale­ment. Les jumelles sont très dif­férentes, « à l’adolescence, elles ne sem­blaient pas tant un corps unique divisé en deux que deux corps dis­tincts réu­nis en un, cha­cun tirant dans son sens ». Quand Stel­la est prise pour une femme blanche dans un musée, elle ne s’est jamais sen­tie aus­si libre. C’est alors qu’elle « se divise en deux » et disparait.

Quelques années plus tard nous retrou­vons Desiree à Wash­ing­ton. Le jour où son mari est plus vio­lent que d’habitude, elle prend sa fille et ren­tre à Mal­lard. Brit Ben­nett com­mente : « un oiseau blessé retourne tou­jours au nid. Une femme qui souf­fre n’est pas dif­férente ». En 1978, Jude, la fille de Desiree, à la peau de jais, part pour faire ses études à Los Ange­les et elle ren­con­tr­era un homme, qui lui aus­si veut chang­er de vie mais pas pour les mêmes raisons.

Tout le long du livre, nous nous deman­dons si Desiree retrou­vera sa sœur qui toute sa vie crain­dra d’être démasquée.

Ce roman cap­ti­vant et aux rebondisse­ments inat­ten­dus prou­ve qu’« on peut fuir un lieu mais pas son sang ». Com­ment trou­ver sa place au sein d’une cou­ple de jumeau ? Com­ment trou­ver sa place dans une société où les blancs font la loi ? Com­ment trou­ver sa place en devenant un autre ? Com­ment les choix d’une mère influ­ent sur la vie d’une fille ? Toutes ces ques­tions sont posées dans des analy­ses psy­chologiques fines et dans une langue raf­finée et si la lumière ne vient pas de la généra­tion précé­dente, elle vien­dra de la suiv­ante, forcément. 

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Valérie Chèze, août 2020

Les garçons de l’été — Rebec­ca Lighieri

L’un des bon­heurs de l’été c’est de piquer un livre à ses enfants ! J’ai donc eu entre les mains une petite pépite, parue en 2017, que j’avais man­quée : Les garçons de l’été, de Rebec­ca Lighieri (pseu­do util­isé par la roman­cière Emmanuelle Baya­mack-Tam). Le ban­deau est promet­teur : « Stephen King à la française », et nous com­pren­drons pourquoi à la fin.

Nous par­tons à la ren­con­tre des Chas­taing, une famille de trois enfants, père phar­ma­cien à Biar­ritz, mère au foy­er, a pri­ori sans his­toire. Zachée et Thadée, les deux fils aînés, étu­di­ants sur­doués, sur­fent à la Réu­nion. Le réc­it débute avec la voix de leur mère, Mylène et aus­sitôt je ressens une espèce de malaise, tant son ado­ra­tion pour ses demi-Dieux de fils me sem­ble déplacée, presque mal­saine. Je me dis que cela va être vrai­ment glauque et pour­tant je ne lâcherai pas le livre jusqu’à la dernière phrase, tant il est addictif.

Je suis hap­pée par l’intrigue que l’auteur nous relate avec une suc­ces­sion de points de vue. Nous ren­trons dans l’univers du surf. Puis, au soleil au départ, de vague en vague, de sur­prise en sur­prise, dans une vraie descente aux enfers, nous nous échouons sur l’épilogue, ko et sat­is­faits d’avoir finale­ment passé de vrais bons moments avec des per­son­nages aux car­ac­tères multiples. 

Nous sommes passés par un réc­it des exploits sportifs et un roman d’amour pour finir dans un drame famil­ial qui tourne presque au thriller. Tous les masques sont tombés et la famille idéale est bal­ayée par une vague scélérate.

Rebec­ca Lighieri a un vrai tal­ent d’écriture, tan­tôt poé­tique, tan­tôt pré­cise et ryth­mée. Un bon roman à lire l’été sans modération ! 

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Valérie Chèze, août 2020

Un ter­ri­toire frag­ile — Éric Fottorino

Ancien directeur du jour­nal Le Monde, Eric Fot­tori­no a fondé Le 1 en 2014 et lancé en 2017 avec François Bus­nel le mag­a­zine trimestriel Amer­i­ca dont l’objectif est de don­ner plusieurs regards sur les États-Unis durant la prési­dence de Don­ald Trump. En par­al­lèle il écrit. Son œuvre est mar­quée par le thème de l’enfance, ses blessures et les man­que­ments des adultes. Fils naturel d’un juif maro­cain de Fès, gyné­co­logue, Eric Fot­tori­no a été adop­té par un pied-noir de Tunisie, kinésithérapeute. Un ter­ri­toire frag­ile, son deux­ième roman pub­lié en 2000, a reçu le Prix Europe 1 et le Prix des bibliothécaires.

Clara Wern­er répond à une annonce du Jour­nal des hémis­phères dans lequel l’Institut océanographique de Norvège recherche une biol­o­giste débu­tante pour ten­ter de trou­ver le niveau zéro de l’océan au moyen d’un maré­graphe. Elle s’échappe alors de la chaleur écras­ante de Fez pour les jours glacials de Bergen : « je m’éveillai dans un brouil­lard gris bleu que transperçait le cri des mou­ettes. Le gron­de­ment d’une corne de brume répandait à l’infini sa musique désolée de vio­lon­celle ».

Clara fuit. Elle fuit une enfance mal­heureuse avec un père faible et une mère tout aus­si vio­lente et qui ne l’a jamais touchée : « pour imag­in­er à quoi pou­vait ressem­bler un bais­er de femme, un bais­er de la mère, je posais mes lèvres sur mon bras en me dis­ant tout bas juste pour moi “ bon­jour ma fille, bonne nuit ma chérie ” et cela me don­nait des fris­sons comme un plaisir défendu ». Elle fuit un mari maro­cain qui la bat, qu’elle avait épousé parce qu’il était beau et qu’elle voulait fuir sa famille. Émi­grée à Dublin avec son mari, c’est pour­tant son père qui l’aidera à fuir.

Clara arrive à Bergen le corps en miettes. Pour se sen­tir mieux elle se met à boire. Elle fait deux superbes ren­con­tres : le pein­tre Mag­nus Vog, pour qui elle pose nue dans son ate­lier, qui ne parvien­dra jamais à « la pein­dre au pinceau, mais seule­ment en appli­quant directe­ment les tubes de couleur sur la toile » et l’accordeur des corps humains, qui « accorde les mus­cles et les vertèbres comme un guéris­seur de piano rend leur sou­p­lesse aux cordes martelées de la table d’harmonie ».

Clara nous livre son passé par bribes, dans la tour­mente et le dés­espoir, en alter­nance avec l’accordeur qui nous fait sen­tir, dans une douceur extrême, ce qu’il sent dans le corps de Clara. Il cherche à l’aider et pour­tant, tel un vieux piano, à peine sor­tie des mains de l’accordeur, Clara se désac­corde. Ces alter­nances d’écritures, tan­tôt poé­tiques, tan­tôt dures et comme tail­lées au scalpel, nous lais­seront sans voix à la fin. 

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Valérie Chèze, août 2020

Avant que j’ou­blie — Anne Pauly

Dans ce réc­it tra­gi-comique, qui a obtenu le prix du livre Inter le 8 juin dernier, l’auteur rend un bel l’hommage à son père dis­paru et avec lui aux « invis­i­bles », ces gens de peu abîmés par la vie et délais­sés par la société, voire ignorés. Elle racon­te la fin de sa vie, la mal­adie, sa mort et l’après, quand le cha­grin et le manque vien­nent toquer à sa porte. Elle n’omet rien et en la lisant on doute qu’elle oubliera un jour.

Son père, un homme alcoolique et vio­lent, uni­jam­biste, « gros déglin­go » et « roi mis­an­thrope », lui ressem­ble éton­nam­ment et elle l’aimait pro­fondé­ment. Après sa mort, en tri­ant le caphar­naüm de la mai­son famil­iale de Car­rières-sous-Pois­sy, puis quand une let­tre lui parvient, qui dit toute la vérité sur son père, Anne décou­vre une autre part de lui, un homme sen­si­ble et spir­ituel. On ressent de la douceur et de la ten­dresse tout au long du livre. 

Elle relate avec humour et émo­tion les étapes qui jalon­nent la perte d’un être aimé, dans lesquelles toute per­son­ne qui a un jour per­du un être cher se recon­naitra. Le jour du décès. Le manque, « il était telle­ment là que j’avais l’impression qu’il aurait pu sur­gir de nulle part sur son fau­teuil en dis­ant ‘Quoi de neuf ? Vous avez eu du monde sur la route ?’ ». Les dif­férences de réac­tions face à un décès : Anne pense son frère insen­si­ble et la fin du roman démon­tr­era le con­traire. Les pré­parat­ifs de l’enterrement avec le choix des textes. L’enterrement lui-même, quand la douleur se mêle aux fous rires : « ce fut la messe la plus longue de toute l’histoire de la chré­tien­té. Rien ne s’enchainait bien, les textes étaient trop longs, trop courts et les cré­celles s’égosillaient tan­dis que la pho­to du défunt glis­sait lente­ment dans son cadre ». « Le fou rire nous a pris après l’homélie ». On pense à la chan­son de Bénabar. 

Le terme de la lec­ture con­firme qu’on ne fait jamais son deuil, qu’un par­ent aimé man­quera for­cé­ment à jamais mais qu’il faut tout sim­ple­ment à vivre avec cette perte. Et Anne a su trou­ver une jolie façon de continuer. 

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Valérie Chèze, août 2020

Sankhara — Frédérique Deghelt

Sep­tem­bre 2001. Hélène décide de par­tir, lais­sant son mari Sébastien et ses jumeaux de cinq ans. Elle ne leur dit rien quant à sa des­ti­na­tion. Ils savent sim­ple­ment qu’elle revien­dra dans onze jours. Ces onze petits jours ver­ront le Monde dra­ma­tique­ment ébran­lé et leur pro­pre monde pro­fondé­ment changé. Hélène part en stage de médi­ta­tion Vipas­sana à la cam­pagne pour aller à la ren­con­tre d’elle-même, dans le silence. Pen­dant ce temps, Sébastien, jour­nal­iste à l’AFP, ne com­prend pas, pense à un adultère et bas­cule dans un chaos per­son­nel et professionnel.

Frédérique Deghelt alterne les points de vue d’Hélène et de Sébastien, dans une écri­t­ure flu­ide et musi­cale. Elle cherche à nous faire touch­er du doigt com­ment méditer peut con­duire à de pro­fondes trans­for­ma­tions intérieures, en prenant con­science de nos sen­sa­tions les plus intimes et les plus pro­fondes. « Écouter enfin chaque sec­onde engrangée. Pos­er le sac plein de pier­res ». Elle cherche à nous mon­tr­er qu’un évène­ment inimag­in­able peut boule­vers­er le plus pro­fond des engage­ments humains. « Il se sen­tait las. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’on n’était pas en train d’attendre la paix pour l’avenir. » Au final, à la fois Hélène et Sébastien trou­veront la ressource de trou­ver leur pro­pre voie, loin des influ­ences extérieures.

Nous plon­geons tour à tour dans leurs pen­sées, médi­tant avec Hélène, dans une lec­ture lente, dégus­tant chaque syl­labe et rageant avec Sébastien, dans la colère de sa vie per­son­nelle et dans la stupé­fac­tion de l’actualité brûlante.

Même si l’action de ce roman se déroule en 2001, il y a presque vingt ans, la sit­u­a­tion elle est très actuelle. Aujourd’hui le monde devient de plus en plus hos­tile, les guer­res, les con­flits et les virus font rage et en même temps la médi­ta­tion est à la mode. Nom­breuses sont les per­son­nes qui ont un vrai besoin de retour à la nature, de pren­dre du recul et de retrou­ver une paix intérieure.

C’est Hélène qui aura le dernier mot. « Je ne pour­rais jamais plus refer­mer la porte que j’avais ouverte, ni oubli­er ce qui m’avait fait com­pren­dre qu’être humain, c’est s’incarner un temps pour acquérir le pou­voir de tra­vers­er nos murs. »

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, juil­let 2020

Femmes sans mer­ci — Camil­la Läckberg

Véri­ta­ble addict depuis La princesse des glaces paru chez Actes noirs Actes sud en 2008, je lis tous les romans de Camil­la Läck­berg. Avec Femmes sans mer­ci, elle délaisse son héroïne Eri­ca Fal­ck et renoue avec le thème traité dans La cage dorée : la vengeance fémi­nine.

Dans cette novel­la – roman court d’une longueur entre la nou­velle et le roman – nous faisons la con­nais­sance de trois femmes : Ingrid, Bir­git­ta et Vic­to­ria. Cha­cune décide de met­tre fin aux jours de son com­pagnon. Aucune sur­prise, c’est dit dès la qua­trième de couverture. 

Dans des chapitres très courts et en une écri­t­ure scan­dée, l’auteur nous entraine, la boule au ven­tre, vers le dénoue­ment, vers LES dénoue­ments. Les mobiles sont clairs et nous ne ressen­tons aucune pitié pour les trois hommes, notre esprit restant con­cen­tré sur les actions que les trois femmes met­tent en œuvre. 

Je vous laisse la sur­prise de lire com­ment elles vont s’y pren­dre ! C’est en tout cas un très bon Camil­la Läck­berg. Mon seul regret : qu’il ne soit qu’une novella .

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, juil­let 2020

L’é­tranger — Albert Camus

La qua­trième de cou­ver­ture nous prévient, aucune issue heureuse ne sor­ti­ra de cette his­toire. Et pour­tant, tout le long de la lec­ture, nous espérons et nous ne pou­vons le croire, tant cet été-là est pais­i­ble et somnolent.

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » C’est sans doute l’une des phras­es les plus retenues de l’histoire des romans et c’est finale­ment elle qui va men­er tout droit au dénoue­ment.

Au début du roman, les jours s’enchaînent dans le soleil et la chaleur d’Alger la blanche. Meur­sault, qui vient de per­dre sa mère, placée dans un asile de vieil­lards, mène une vie plutôt soli­taire, entre son tra­vail dans une société de trans­port mar­itime, ses prom­e­nades et ses rares amis dont Ray­mond et Marie, avec qui il entre­tient une rela­tion intime. Il aurait pu con­tin­uer à men­er cette vie pais­i­ble, dans la moi­teur de l’été. Dès le début du roman, on sent que Meur­sault est un être un peu à part, qui subit les choses et ne prend pas par­ti. Quand son patron lui pro­pose une pro­mo­tion à Paris, il acqui­esce mais en dis­ant que cela lui est égal. Quand Marie lui demande de l’épouser, il lui fait la même réponse. Il sem­ble étranger à tout ce qui l’entoure, insen­si­ble, et pour­tant, un jour tout bas­cule et il com­prend qu’il a « détru­it l’équilibre du jour, le silence excep­tion­nel d’une plage où [il avait] été heureux » et a frap­pé « à la porte du mal­heur ». Ces phras­es son­nent la fin de la pre­mière par­tie du roman, exacte­ment à la moitié. Meur­sault sem­ble alors spec­ta­teur de sa pro­pre vie, de son pro­pre sort et c’est ce qui le per­dra. Quand il est accusé « d’insensibilité » et « d’ignorance », nous com­prenons alors qu’il ne sert plus à rien d’espérer et que l’issue sera fatale. Son avo­cat pose pour­tant une ques­tion cru­ciale : « est-il accusé d’avoir enter­ré sa mère ou d’avoir tué un homme ? ». Là est toute la ques­tion et L’étranger, paru en 1957, est l’un des romans les plus réus­sis d’Albert Camus. C’est un roman uni­versel, dont l’action aurait tout aus­si bien pu se dérouler l’année dernière et qui résonne encore aujourd’hui. Un roman à relire absolument !

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Valérie Chèze, mai 2020

Le pays des autres — Leïla Slimani

Nous sommes le 29 avril 2020 et c’est l’anniversaire de ma grand-mère. Elle est née en 1914, fai­sait des kilo­mètres à pied dans la cam­pagne pour aller à l’école, puis a vécu la guerre et a tout per­du, mari et mai­son. Avec une vraie force de car­ac­tère elle a tout recon­stru­it et a élevé seule sa fille. Aujourd’hui elle a per­du la vue et les sou­venirs, mais pas la mémoire des poésies de La Fontaine, qu’elle parvient encore à réciter en entier. Généreuse, énergique, courageuse, affectueuse, un peu autori­taire et excel­lente cuisinière, elle a été une for­mi­da­ble grand-mère. Elle s’appelle Léonie et j’espère de tout cœur pou­voir encore la ser­rer dans mes bras cet été.


J’aime les his­toires de vie, les his­toires de famille, les tra­jec­toires qui se font, au hasard ou pas, dans la douleur ou pas, et qui dessi­nent au final une vie, unique. Et c’est pour cela que le roman que je vous présente dans ces lignes m’a pro­fondé­ment touchée.


Leïla Sli­mani fait par­tie des écrivains qui savent racon­ter des his­toires de viesLe pays des autres inau­gure une série de romans sur l’histoire de sa pro­pre famille, entre France et Maroc, Maroc et France. Mag­nifique­ment écrit, il racon­te la vie de Mathilde, une jeune Alsa­ci­enne – la grand-mère de l’auteur – qui s’éprend d’Amine Bel­haj, un Maro­cain com­bat­tant dans l’armée française. Elle le suit à Meknès par amour. Exilée sur cette nou­velle terre et exilée dans le pays des hommes, elle devra appren­dre à lut­ter pour son éman­ci­pa­tion, tout cela avec en toile de fond la guerre d’indépendance. Ce pays des autres va petit à petit devenir le sien. Cela fait écho à nos vies : nous sommes nom­breux à vivre loin des nôtres, dans le « pays » des autres. Ma grand-mère, j’y reviens, employ­ait le mot « pays » au sens de « région ». A force d’y vivre, nous avons appris à l’aimer ce pays ; nous avons même pour lui un attache­ment cer­tain et une ten­dresse particulière.

Leïla Sli­mani signe ici un très bel hom­mage à sa grand-mère et j’attends avec impa­tience la suite de cette fresque familiale.

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, avril 2020

Si tu vois tout en gris, déplace l’éléphant — Pas­cale Seys

Philoso­phie vagabonde sur l’humeur du monde 

Moscou mars 2020, une amie dépose sur mon pail­las­son, con­fine­ment oblige, un petit livre. Sa couleur orange m’inspire ! C’est acidulé et gai et c’est ce dont nous avons besoin. Et son titre m’inspire encore plus : Si tu vois tout en gris, déplace l’éléphant, philoso­phie vagabonde sur l’humeur du monde.  

En 50 cour­tes chroniques, Pas­cale Seys, doc­teure en philoso­phie et pro­duc­trice radio à la RTBF (Musiq’3), observe vos façons d’agir et de penser avec beau­coup de hau­teur. Avec toute la verve qui est la sienne, elle évoque des sujets tan­tôt légers tan­tôt graves tout en faisant référence aux philosophes clas­siques, aux écrivains et voire même aux musi­ciens. Plus j’avance dans la lec­ture, plus je me dis que j’aurais beau­coup aimé assis­ter à ses cours. Pas­cale Seys fait entr­er la philoso­phie dans nos vies tout en douceur et sans heurts.  

Je songe au philosophe Alain et à ses Pro­pos sur le bon­heur, maître de mon pro­fesseur de ter­mi­nale, Madame Fleury, une autre grande dame qui a fait aimer la philoso­phie à des généra­tions d’élèves cor­réziens tant elle nous trans­portait à chaque cours. 

Pas­cale Seys nous invite à nous pos­er et à réfléchir. A l’amitié, à l’avenir, aux retards, au phub­bing*, au pas­sage du temps, aux men­songes, au burn out, les retards… tous ces sujets qui nous con­cer­nent et aux­quels nous n’avons pas for­cé­ment réfléchi. Et c’est juste­ment aus­si à cela que ser­vent les philosophes : met­tre l’accent sur tous les petits ou grands détails de nos vies.

Hip­poly­te Ter­en­tiev, le jeune homme tuber­culeux et révolté de L’idiot de Dos­toïevs­ki, pose une ques­tion au héros prin­ci­pal du roman, le prince Mychkine :   « c’est la beauté qui sauvera le monde ? ». En ces temps chargés d’incertitude, de stress et d’émotion, il est temps de nous pos­er pour réfléchir à ce qui sauvera le monde. La beauté, l’art, l’entraide, la com­pas­sion, l’abnégation, les pris­es de con­science, le change­ment, la résilience, la résis­tance, l’adaptation.  

Ce joli livre nous aide à la réflex­ion et nous apaise. Le gris, s’il y avait gris, a fait place à l’orange. Réfléchissons au temps passé, au temps qui passe et réin­ven­tons notre avenir. En toute sérénité. 

*phub­bing : con­trac­tion des ter­mes phone (« télé­phone ») et snub­bing (« snobant »), le phub­bing con­siste à rester con­cen­tré sur son télé­phone en igno­rant la per­son­ne qui vous parle.

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, mars 2020

Accords par­faits — Jean-Pierre Col­ignon et Jacques Decourt

Dans leurs Accords par­faits, Jean-Pierre Col­ignon et Jacques Decourt ne nous par­lent pas des accords des mets et des vins mais bien des par­ticipes passés et des mots composés. 

Aujourd’hui coach et enseignant, Jean-Pierre Col­ignon a été pen­dant près de vingt ans chef du ser­vice de la cor­rec­tion du jour­nal Le Monde. Jacques Decourt, après avoir enseigné le secré­tari­at de rédac­tion dans des écoles de jour­nal­isme, est aujourd’hui directeur du Cen­tre d’écriture et de communication. 

Ce petit ouvrage recense les prin­ci­pales règles d’accord de la langue française. Les expli­ca­tions sont sim­ples et illus­trées. Vous saurez tout sur les accords du nom, de l’adjectif, du verbe et du tant red­outé par­ticipe passé. 

Vous y appren­drez qu’à la Saint-René, c’est la fête de tous les René et de toutes les Renée mais que vous devez manger deux camem­berts arrosés de deux ver­res d’alsaces. Vous y lirez que si vous avez invité les Merci­er same­di dernier, vous lirez l’histoire des Capé­tiens. Vous ver­rez qu’en cette journée neigeuse, vous posterez vos cour­ri­ers munis de tim­bres-poste au pied de l’un des deux grat­te-ciel* du quarti­er en après-ski. Et enfin vous décou­vrirez que les sonates que vous avez enten­du jouer n’étaient rien en com­para­i­son de la diva que vous avez vue chanter. 

Oui je vous l’accorde, la langue française est capricieuse et ce petit guide vous sera d’une aide précieuse. 

*Notez que le cor­recteur d’orthographe de word demande de met­tre un s à ciel alors qu’il n’en faut pas car il n’y a qu’un seul ciel. 

Accords parfaits - La chasse aux fautes - Le temps d'écrire

Valérie Chèze, févri­er 2020

Danser les ombres — Lau­rent Gaudé

Danser les ombres. Dès les pre­mières pages, les couleurs, les sons et les per­son­nages me ren­voient à Gou­verneurs de la rosée, ce chef d’œuvre de la lit­téra­ture haï­ti­enne, écrit par Jacques Roumain et paru en 1944. Lau­rent Gaudé, auteur du mag­nifique roman Le soleil des Scor­ta, chante ici lui aus­si son amour pour Haïti dans une langue poé­tique et juste. 

Un matin de jan­vi­er, une jeune femme, Lucine, arrive de Jacmel à Port-au-Prince pour y annon­cer un décès. Hébergée dans une anci­enne mai­son close, elle com­prend vite qu’elle ne repar­ti­ra plus. Les jours passent, dans une douceur tran­quille, avec « la lumière du matin qui fait chanter les coqs et scin­tiller la mer », les voix des femmes au marché et « le pas lent des hommes qui ne se pressent jamais ». Nous croi­sons maints per­son­nages, hauts en couleurs et aux surnoms si imagés comme Haïti sait les inventer. 

Lucile s’éprend de Saul. « Elle aimait tout de cet homme ». « La vie serait peut-être faite d’épreuves et de fatigues, mais cela lui allait si c’était à ses côtés. La vie serait peut-être laborieuse mais cela lui allait si elle pou­vait dire son nom. Ils étaient deux » : c’est peut-être cela finale­ment la déf­i­ni­tion de l’Amour vrai. 

Pour­tant cet équili­bre est ténu. Per­son­ne ne remar­que que les oiseaux se sont tus et que « le monde ani­mal [tend] l’oreille ». Per­son­ne ne voit venir la terre trem­bler, durant trente-cinq sec­on­des, qui vont sem­bler une éternité. 

Lau­rent Gaudé rend ici hom­mage aux habi­tants d’Haïti, si dure­ment frap­pés par les coups du des­tin. Passé et présent, ombres et vivants, corps et âmes se croisent au milieu des décom­bres et ce livre est une ode à la fra­ter­nité qui seule sauvera les hommes.

Mes derniers coups de coeur littéraires

Valérie Chèze, févri­er 2020

Miroir de nos peines — Pierre Lemaitre

Lors de la ren­trée lit­téraire 2013, Pierre Lemaitre nous a enchan­tés avec Au revoir là-haut et l’arnaque aux mon­u­ments aux morts d’Albert Mail­lard et Edouard Péri­court pen­dant l’après-guerre de 14 ‑18, pour lequel il a obtenu le prix Goncourt. En 2018, il pub­lie Couleurs de l’incendie, qui se déroule dans les années 30, sur fond de mon­tée du fas­cisme avec une his­toire de fraude fis­cale. Cette année, il récidive avec Miroir de nos peines, le dernier né de sa trilo­gie des Enfants du désas­tre.          

Pierre Lemaitre est un for­mi­da­ble con­teur. Il sait racon­ter des his­toires et ses romans sont con­stru­its comme des romans-feuil­letons. Ses intrigues sont bien ficelées, ses per­son­nages sont attachants et hauts en couleurs. Telles une sym­phonie, plusieurs trames nar­ra­tives se déroulent pour con­verg­er tout à la fin en un final inat­ten­du. Les chapitres sont courts, scan­dés et il devient de plus en plus dif­fi­cile d’arrêter la lec­ture plus les pages se tournent. 

Il nous fait égale­ment décou­vrir des moments mécon­nus de notre his­toire. Je pense à la cor­rup­tion du marché mor­tu­aire, à la lutte con­tre la fraude fis­cale menée par un député véreux ou bien à la destruc­tion d’une par­tie des richess­es de la Banque de France dans son dernier livre.

Dans un entre­tien au jour­nal Le Monde (du 8 jan­vi­er 2020), Pierre Lemaitre affirme qu’il écrit sur « des petites gens », qui « n’observent pas l’histoire frontale­ment » et qu’il « aime abor­der l’Histoire de biais pour don­ner de l’air aux per­son­nages ». Et cela pour notre plus grand plaisir, qui devrait se pour­suiv­re car apparem­ment une dizaine de livres sont prévus pour cou­vrir la péri­ode 1920 — 2020. 

Pierre Lemaitre est aus­si un génial auteur de thrillers. Je me sou­viens d’avoir lu Tra­vail soigné, Alex, Rosy & John et Sac­ri­fices d’une traite, tant le sus­pense était pesant et les rebondisse­ments imprévis­i­bles (la série Ver­ho­even inté­graleLe livre de Poche). 

Valérie Chèze, jan­vi­er 2020

Le moine de Moka — Dave Eggers

Dans Le moine de Moka, Dave Eggers racon­te l’histoire vraie de Mokhtar Alkhan­shali, un jeune Améri­cain d’origine yéménite, qui décou­vre à l’âge de 24 ans la véri­ta­ble orig­ine du café, sur les ter­res de ses ancêtres. 

C’est un moine indi­en du XVIe siè­cle, Baba Budan, qui remar­que ce breuvage alors appelé « vin de l’Islam » lors de sa tra­ver­sée du Yémen au retour d’un voy­age à La Mecque. Il dérobe sept ceris­es qu’il cache sous sa robe et les plante sur les collines de Chan­dra­giri. Ces sept ceris­es don­nent nais­sance à des mil­lions de caféiers d’Arabie et depuis lors, Baba Budan est con­sid­éré comme un saint. En 1615, le café de Moka arrive en Europe pour la pre­mière fois grâce aux Véni­tiens qui l’utilisent à des fins médic­i­nales. Cela ne plait pas du tout aux Hol­landais, dont le pays est alors une puis­sance mon­di­ale dans le com­merce mar­itime, et en 1616, Pieter van den Broecke, qui tra­vaille pour la Com­pag­nie néer­landaise des Indes ori­en­tales, vole des semis à Moka qu’il con­fie au Jardin botanique d’Amsterdam. Le cli­mat hol­landais n’est pas prop­ice à la cul­ture du café et les plants sont envoyés à Cey­lan et à Java, alors ter­ri­toires néer­landais. Ils devi­en­nent les prin­ci­paux four­nisseurs de café en Europe et la préémi­nence de Moka décline. Les Hol­landais con­ser­vent leur hégé­monie jusqu’au moment où le maire d’Amsterdam offre en 1713 un caféi­er au roi Louis XIV. C’est à ce moment-là que les pro­duc­tions de café gag­nent le monde entier.

Bien des années plus tard, Mokhtar Alkhan­shali revient sur la terre de ses ancêtres pour ren­con­tr­er les cul­ti­va­teurs quand en 2015 la guerre civile éclate. Il devra ruser pour sor­tir du Yémen et men­er à bien son pro­jet, redonner ses let­tres de noblesse au café du Yémen. Son his­toire est for­mi­da­ble­ment bien racon­tée par Dave Eggers qui signe ici un bon et grand roman d’aventure.  

Valérie Chèze, jan­vi­er 2020

Âme brisée — Aki­ra Mizubayashi

Je ter­mine la lec­ture de ce roman en san­glots, pour la pre­mière fois de ma vie je pense. C’est l’histoire de l’âme brisée d’un vio­lon, par un acte d’une vio­lence inimag­in­able, en 1938, au Japon. Un Vuil­laume de Mire­court sec­ou­ru par le pro­pre fils du musi­cien qui par­ti­ra étudi­er la lutherie à Mire­court puis en Ital­ie, à Cré­mone. Devenu luthi­er il ressus­cite ce vio­lon et avec lui le passé… Un très bel hom­mage à la musique et à la lit­téra­ture. Des fra­grances de lutherie tout au long des pages. Des images aus­si comme un bois que l’on ponce, un chevalet que l’on ajuste, la popote que l’on cire, une cheville que l’on serre, un archet que l’on tend et ces par­fums de colo­phane… puis le trac, et la pre­mière note qui s’envole des ouïes et la musique qui jail­lit. La musique, qui sauvera le monde…

Coups de coeur littéraires 10

Valérie Chèze, novem­bre 2019

Asta — Jón Kalman Stefánsson

Une fois de plus une belle décou­verte lit­téraire avec Asta de Jón Kaplan Ste­fáns­son. Dif­fi­cile de le résumer, tant de thèmes sont évo­qués : l’amour, le deuil, les erreurs, les absences, le remord, la pas­siv­ité, l’action… en un mot la vie. Et tout ceci dans une prose mag­nifique­ment poé­tique et lyrique. Quand on referme ce beau roman, on se dit qu’il devient urgent de décou­vrir l’Islande… 

Coups de coeur littéraires 9

Valérie Chèze, novem­bre 2019 

Bor­go Vec­chio — Gio­suè Calaciura

Une autre très belle lec­ture qui m’a con­duite en Sicile cette fois. Bor­go Vec­chio, un quarti­er de Palerme. Nous suiv­ons Mim­mo et Cristo­faro, deux amis d’école buis­son­nière, Céleste, cloîtrée sur le bal­con pen­dant les ébats tar­ifés de sa mère, Toto le pick­pock­et… Je devrais plutôt dire que nous assis­tons à leurs vies… Ce livre est sem­blable à un livret d’opéra. Nous sommes face à ce décor et à ces acteurs et assis­tons, impuis­sants, au grand final. Tout cela dans une langue riche et for­mi­da­ble­ment bien traduite par Lise Cha­puis. Nous devri­ons plus sou­vent citer les tra­duc­teurs soit dit en passant !

Coups de coeur littéraires 8

Valérie Chèze, novem­bre 2019 

La papeterie Tsub­a­ki — Ito Ogawa

Un très joli livre, l’histoire d’une jeune femme qui fait ses pre­miers pas d’écrivain pub­lic en reprenant la papeterie de sa grand-mère défunte. L’histoire se déroule à Kamaku­ra au Japon. 374 pages de déli­catesse avec le choix des mots, le choix des cal­ligra­phies, le choix des papiers, des plumes, des sty­los, des enveloppes et des tim­bres. Une lec­ture un peu hors du temps. Mer­ci Valerie Moratille Limou­joux une libraire comme on n’en fait plus !

Coups de coeur littéraires 7

Valérie Chèze, octo­bre 2019

Né d’au­cune femme — Franck Bouysse

Au 19ème siè­cle dans un joli coin de Cor­rèze, voici le réc­it trag­ique de Rose racon­té par Franck Bouysse dans une écri­t­ure poé­tique et qui se lit comme un polar. Immense plaisir de lec­ture et de relec­ture tant cer­taines phras­es sont belles et son­nent juste. Né d’aucune femme est à mon avis l’un des romans qui vont compter cette année. Un grand bra­vo Franck Bouysse et vive­ment le prochain !

Coups de coeur littéraires 6

Valérie Chèze, sep­tem­bre 2019

Orde­sa — Manuel Vilas

Avec Orde­sa, Manuel Vilas rend un bel hom­mage à ses par­ents dis­parus et peint la vie d’une famille mod­este dans l’Espagne des années 60 et 70. L’universalité de ses sen­ti­ments mais aus­si des ques­tions et des réflex­ions, que tout enfant se pose une fois orphe­lin, nous touche, nous par­le, nous émeut…De beaux moments de lec­ture. Et une réflex­ion, que je ne m’étais pas encore posée : « J’ignore si mes deux fils m’aimeront autant que j’ai aimé mes parents.»

Coups de coeur littéraires 5

Valérie Chèze, août 2019

Pas­sagère du silence — Fabi­enne Verdier

Une décou­verte incroy­able grâce à ma libraire préférée Valerie Moratille Limou­joux ! Dans son livre, Pas­sagère du silence, l’artiste pein­tre Fabi­enne Verdier nous racon­te ses années d’ap­pren­tis­sage au fin fond de la Chine com­mu­niste. Son expéri­ence est fasci­nante, sa tech­nique incroy­able et son univers poé­tique. Pour pour­suiv­re la lec­ture, deux vidéos à voir absol­u­ment ! Il ne me reste plus qu’à souhaiter qu’elle vienne expos­er à Moscou, à bon enten­deur les curateurs.

Coups de coeur littéraires 4

Valérie Chèze, août 2019

Tapis rouge — Éric Garandeau

Un drôle de livre très drôle ! Imag­inez un pays imag­i­naire en ‑stan (mais pas si imag­i­naire que ça), son prési­dent qui a pris en otage le fils du min­istre français de la Cul­ture, sa fille qui ne rêve que d’une chose : décrocher la palme d’or à Cannes, un haut fonc­tion­naire gaffeur plus Gérard Depar­dieu, Jean-Pierre Mocky et des prési­dents en exer­ci­ces dans les sec­onds rôles et vous avez dans les mains un film com­plète­ment déjan­té à lire ! À l’entrée de l’hiver, lire un chapitre plutôt le soir au coucher !

Coups de coeur littéraires 3

Valérie Chèze, juin 2019

Une bête au par­adis — Cécile Coulon

Une bête au par­adis… il est de ces livres dans lesquels nous plon­geons pour n’en ressor­tir qu’à la dernière page, son­nés, sur­pris d’être là, si loin de ce vil­lage dans lequel Cécile Coulon nous emmène. Le par­adis, une ferme isolée au bout d’un chemin, dans laque­lle Emi­li­enne élève seule ses petits-enfants, Blanche et Gabriel. Les années passent, Blanche est amoureuse d’Alexandre mais la pas­sion de Blanche pour sa terre éloign­era Alexan­dre dont l’unique ambi­tion est de par­tir s’enrichir à la ville, comme on dis­ait jadis. Les jours se suiv­ent, nous sen­tons comme une ten­sion nous ser­rer le ven­tre, la lec­ture des phras­es s’enchaine, d’abord lente­ment tant l’écriture est belle puis crescen­do, comme le cli­max approche, inexorable.Un grand mer­ci Cécile Coulon pour ce beau moment de lec­ture, Une bête au par­adis, un grand livre, vraiment…

Coups de coeur littéraires 2

Valérie Chèze, juin 2019

Vous êtes prêt à vous lancer ?

Oui, je prends ren­dez-vous car je veux en savoir un peu plus

Une pre­mière ren­con­tre en visio­con­férence pour faire connaissance 

et éval­uer vos besoins.